Voltaire ou la royauté de l'esprit
La nouvelle Arcadie : Londres 1726.
La nouvelle Arcadie :
Londres 1726.
Tout est beau, tout est bien. Voltaire en a décidé ainsi. Son anglomanie s’était éveillée dans l’amitié de Lord Bolingbroke. Elle trouve maintenant sa raison d’être. Il va chanter les louanges de l’Angleterre mais dès qu’il pourra la quitter, il la quittera – et pour toujours – sans cesser toutefois d’en chanter les louanges, soit parce qu’il y croit à demi – soit probablement pour donner de l’agacement à Versailles et à Paris. Il y réussira assez bien – et on ne l’oubliera pas.
Laissons-nous bercer par ses hymnes. Jamais la verte Albion ne fut peinte sous des couleurs aussi riantes, aussi lumineuses : « Le ciel était sans nuages comme dans les plus beaux jours du midi de la France, l’air était rafraîchi par un doux vent d’occident qui augmentait la sérénité de la nature et qui disposait les esprits à la joie : tant nous sommes machines et tant nos âmes dépendent de l’action des corps. Je m’arrêtai près de Greenwich sur les bords de la Tamise, cette rivière qui ne déborde jamais… ô rivière si sage qui fais honte à toutes les rivières de France, etc. »
Même la Tamise est un reproche aux rivières de France ! C’est le cas le plus frappant de transfiguration d’un paysage par le sentiment. Les coups de bâton, la Bastille, la lâcheté de ses amis font de la France un pays inhabitable : tout y est affreux, sauvage et faux : même les rivières ! Quel admirable spectacle ! La Tamise couverte de vaisseaux marchands, lourds de richesse – parmi eux, dans une barque dorée, le roi et la reine se promenaient, entourés d’une multitude de barques dont les rameurs vêtus de soie et d’or resplendissaient. Du premier coup d’œil, il vit que ces hommes qui ramaient étaient de « libres citoyens » : ils respiraient la joie de la liberté – et de l’abondance. Quel merveilleux reportage : Découverte de l’Angleterre par un poète parisien en difficultés avec la police royale.
Il avait un tel besoin de respirer librement ! Il était tellement soulagé d’avoir abandonné de l’autre côté de la mer, les Rohan, les bâtons, les policiers, la Bastille, les amitiés empoisonnées ! Il est tellement humain ce besoin de faire peau neuve quand la vieille vient d’être si cruellement tannée – et de prêter à la neuve toutes les vertus pour la seule raison qu’elle fait oublier l’ancienne.
Il oubliait qu’en Angleterre aussi on bâtonnait les poètes. Le comte de Rochester fit rosser le poète Dryden par son nègre Will ; à Paris, les bastonneurs étaient blancs, à Londres, noirs – c’est toute la différence. Mais peu importe – Voltaire était prêt à voir tout en rose. Malgré leur excellente qualité, ses illusions s’usèrent à la longue – plus vite qu’il n’en convient. Sur ce point, sa conduite est plus révélatrice que ses paroles.
En arrivant, il retrouvera le cher Saint-Jean, lord Bolingbroke qui était rentré dans ses biens et qui jouissait d’une immense considération dans la haute société et chez les hommes de lettres. Il retrouva donc un ami très aimable et, ce qui ne gâte rien, puissant. Mais le lord ne fut pas tout à fait aussi chaleureux que Voltaire l’espérait. Il y eut entre eux une chiffonnerie à cause d’une dédicace. Voltaire, dans son enthousiasme, avait espéré lui dédier La Henriade. Il crut plaire – il se trompa. Avec des formes aimables le lord lui fit savoir qu’il ne tenait pas à cet honneur. Il faut dire que les habiletés mondaines de Voltaire, ses louanges de cour, agaçaient un peu le lord. C’était bien son droit, et sans refuser ouvertement, il cita Cicéron : « Je crains la louange parce que je crains le ridicule. » Et dans une lettre à une amie commune, Mme de Ferriole, il écrit : « Je lui laisserai (à Voltaire) toute la vie la satisfaction de croire qu’il me prend pour dupe avec un peu de verbiage. »
Et il n’accepta pas La Henriade tout en l’admirant. Peut-on parler d’amitié devant cette tiédeur ?
Chez Lord Bolingbroke, il rencontre Swift, Pope et Gay.
En cette première année d’exil il eut deux malheurs : il perdit sa sœur, Mme Mignot, et son argent. La mort de sa sœur l’affecta beaucoup. C’est sa préférée – ou plutôt la seule personne Arouet qu’il aimât. Il s’intéressait à son ménage, envoyait Thiériot la visiter souvent pour être informé de sa santé, de ses affaires : « C’était à ma sœur de vivre et à moi de mourir, écrit-il, c’est une méprise de la destinée… Je croyais bien que ce serait elle qui porterait le deuil. » (16 octobre 1726.)
Son chagrin est si sincère qu’il le rapproche un moment de son frère. Et lui, que ses ennemis appellent « cœur sec », lui qui est si vindicatif à l’occasion, fait les avances. Il écrit à une demoiselle Bessières qu’il charge de le raccommoder avec son frère, sa lettre est pressante, affectueuse… Le farouche Janséniste ne répondit pas. Voltaire en fut blessé. Il redoutait tellement son frère qu’à l’occasion d’un voyage clandestin qu’il voulait faire en France – dangereuse entreprise ! – il écrit à Thiériot : « Il ne faut pas qu’on me soupçonne d’avoir mis les pieds dans notre pays ou même d’y avoir pensé. Mon frère, surtout, est le dernier humain à qui on pourrait confier un tel secret autant à cause de son caractère indiscret que pour la vilaine manière dont il a usé avec moi depuis que je suis en Angleterre. J’ai essayé d’adoucir la grossièreté pédantesque et l’insolent égoïsme dont il m’a accablé pendant ces deux années. Je vous avoue dans l’amertume de mon cœur que son insupportable conduite envers moi a été une de mes plus vives afflictions. »
Cet aveu est sincère : il ne mentirait pas à Thiériot qui connaissait parfaitement le jeu de l’un et l’autre frères et n’avait aucune illusion sur la mauvaise foi des deux. Ce qui est certain c’est qu’il a souffert de la haine de son frère, de l’espèce d’horreur que son impiété inspirait à Armand. Ce sentiment ne sera sans doute pas étranger au mépris que Voltaire aura de plus en plus pour les dévots. Voltaire ne pouvait admettre que le frère se fît un mérite auprès du Ciel de bien haïr son frère et osât se constituer des indulgences en offrant un ex-voto pour le rachat de l’âme « diabolique » de Voltaire à la Chapelle de Saint-André-des-Arcs, un ex-voto qu’on pouvait encore voir pendu en 1786. Étrange fraternité !
Quant à son argent, il le perdit par la faute d’un juif portugais nommé Dacosta qui s’arrangea pour faire faillite la veille du jour où Voltaire vint lui demander le remboursement de sa lettre de change apportée de Paris – soit vingt mille livres, près de vingt millions actuels. Le coup est dur. Le pauvre juif lui donna en pleurnichant quelques pièces qui traînaient au fond d’un tiroir et Voltaire trouva le procédé bien honnête ! Car en Angleterre tout le monde est honnête et bon. Si la même aventure lui était arrivée à Paris… quel concert de lamentations ! Que de démarches, de suppliques pour faire pendre le failli, etc.
Le roi George ayant appris son malheur lui fit remettre cent guinées pour le consoler. Il se consola mais il était quand même assez démuni car il ne pouvait toucher les pensions que lui faisait la Cour et pour comble de malheur, il avait perdu ses rentes sur la Ville de Paris, et les horribles procès que lui faisait son frère ne permettaient pas de régler la succession du père qui lui aurait assuré à elle seule, une honnête aisance.
Mais les amis qu’il se fit en Angleterre le consolèrent. Ce n’est pas par le lord qu’il fut le mieux reçu, c’est par un riche marchand de Londres, M. Falkener. Ce n’est pas un aristocrate mais il est honnête homme. Sa propriété aux environs de Londres, à la fois simple – par rapport à Richelieu – et très confortable, plaisait à Voltaire par son luxe raisonnable, moins pompeux mais plus doux, plus serein, plus bourgeois, en somme, que le luxe princier des seigneurs français. Cela lui paraît très humain, sans apprêt : il est ravi. (Il n’est pas certain que cela lui ait fait oublier Villars et Sully.) Ce M. Falkener était intelligent, et il devait devenir ministre : cela paraît admirable à Voltaire : un négociant ministre. (Et Colbert ? Et son M. Le Blanc ? étaient-ils grands seigneurs ? pour n’en citer que deux.) Il aimait les arts, la philosophie et surtout Voltaire ! C’est tout dire.
Voltaire crut avoir trouvé l’homme parfait.
Il admirait donc son hôte et l’Angleterre tout en grelottant, car il était malade et désemparé. Il soignait ses maladies et ses chagrins par ses recettes habituelles : le travail et la curiosité. Son activité fureteuse l’a toujours sauvé de l’ennui et du désespoir. Il trouve partout sa pâture intellectuelle. Dans l’asile offert par Falkener c’était un défilé de tout ce qui comptait à Londres. Il a vu tout le monde sauf… Newton. Il l’a manqué de peu, Newton se mourait. La pompe funèbre du grand Newton l’éblouit. Quel admirable peuple qui sait rendre à son plus grand savant des honneurs qu’en France on ne rend qu’aux rois ! Bonne occasion de critiquer son ingrate patrie. Il se fait un malin plaisir de montrer que la condition d’homme de lettres est bien plus honorée en Angleterre qu’en France. En Angleterre, se dire écrivain est une recommandation, en France, cela engendre la méfiance. Évidemment, les auteurs de Bourbier, de J’ai vu sont sujets à caution. Mais les autres… Ne discutons pas, suivons son raisonnement. Il s’appuie sur des exemples anglais ; il les présente ainsi : M. Addison, le poète, n’eût obtenu en France qu’un siège dans quelque académie et une pension – à condition qu’une femme à la mode se soit souciée de la lui faire obtenir. Mais on n’eût pas manqué de lui susciter une mauvaise affaire si quelqu’un avait vu dans une de ses tragédies une allusion au concierge d’un homme en place. Tandis qu’en Angleterre, M. Addison est ministre. Autre exemple, Newton est intendant des monnaies, en France, avec des protections, il aurait peut-être obtenu douze cents francs de pension. Tel autre poète anglais est ministre plénipotentiaire ; M. Swift est doyen d’Irlande et y est plus considéré qu’un cardinal…
Ayant manqué Newton, il rencontre Clarke, un métaphysicien, ami de Newton qui le subjugua par la profondeur et la hardiesse de sa pensée appliquée aux mystères de l’Univers : « Clarke sautait dans l’abîme et j’osai l’y suivre ! » Une sorte d’ivresse le gagnait à laisser sa pensée jouer sur des sujets que la religion interdisait en France. À la suite d’une de ses conversations enivrantes, il s’écria enthousiasmé devant un Anglais qui se trouvait là : « M. Clarke est un plus grand métaphysicien que M. Newton. » À quoi l’autre répondit froidement : « Cela peut être – mais c’est comme si vous disiez que l’un joue mieux au ballon que l’autre. »
Voilà des mots que Voltaire n’oubliera jamais. La métaphysique était remise à sa place, sans phrase, sur le ton de la bonne compagnie, mais impitoyablement.
Il va faire une visite à Congreve, célèbre auteur comique. Étonné, Congreve le remercie de la visite que fait un étranger à un gentilhomme anglais. Voltaire lui répond : « Si vous n’étiez que gentilhomme, je n’aurais pas aujourd’hui l’honneur d’être chez vous. » On se demande si l’autre ne lui a pas joué, en bon auteur de comédies, un petit sketch de sa façon en ayant l’air d’oublier sa gloire littéraire pour se donner la suprême modestie de n’être que Sir Congreve. Voltaire y allait plus rondement, il se tenait pour l’égal de ceux qui, plus ou moins nés, l’invitaient, le choyaient – et le rossaient à l’occasion.
Ce séjour radieux n’alla pas sans anicroches – ce n’est pas lui qui les raconte. Il avait un travers : il parlait bien, mais trop et il a gardé son ton, vite tranchant quand on n’est pas de son avis – avis qu’il donne sans qu’on le lui ait demandé – et de façon fort prodigue. Mais pour se livrer à ce qu’il aime le plus au monde, la conversation, il faut savoir parler parfaitement l’anglais. Il se met au travail, avec une ardeur passionnée, infatigable, et il réussit à merveille. Les Anglais sont meilleurs juges que nous sur ce chapitre – et surtout meilleurs que ses ennemis de Paris.
Mme de Genlis, trop contente de répéter un ragot, dit qu’il parlait et écrivait mal l’anglais. Les écrivains anglais ont une opinion tout opposée. Sauf une ou deux exceptions, les Anglais ont apprécié ses qualités, sans être aveugles sur ses défauts – qui les intéressaient aussi parce qu’ils avaient du mordant. Young après une sortie éblouissante de Voltaire contre le Paradis Perdu de Milton et cette « dégoûtante et abominable histoire », disait-il, du péché originel et de la mort, apostropha ainsi le poète exilé : « Vous êtes à la fois si spirituel, si libertin et si maigre que nous voyons à la fois en vous Milton, la mort et le péché. »
Voltaire écrit et parle bientôt l’anglais avec tant d’aisance qu’il peut rédiger en cette langue même ses lettres familières si bien qu’en rentrant en France, il eut, dit-il, un effort à faire : « Je m’étais presque accoutumé à penser en anglais, je sentais que les termes de ma langue ne venaient plus se présenter à mon imagination avec la même abondance qu’auparavant. C’était comme un ruisseau dont la source avait été détournée, il me fallut du temps et de la peine pour la faire couler dans son propre lit. »
Le meilleur témoignage de cette aisance est donné par le plus impartial des juges : le peuple des rues. La sympathie pour les Français ne semblait pas le sentiment dominant dans les rues de Londres. Voltaire fut un jour pris à partie par une populace qui avait reconnu, à sa mise, un Français : on le poursuivit, on voulut lui jeter de la boue – et peut-être eût-il été rossé encore une fois. Il eut la présence d’esprit de se jucher sur une borne et d’improviser un speech à l’adresse de ses bons amis britanniques. « Braves Anglais, ne suis-je pas déjà assez malheureux de n’être pas né parmi nous », etc. Suivaient l’éloge de leur pays et une critique du sien ! Ce n’était pas très courageux, mais c’était habile – et c’était surtout si bien dit qu’il fut applaudi par ceux qui voulaient le lyncher. Ils trouvèrent admirable que cette Grenouille parlât si bien leur langue. Admettons donc que Mme de Genlis soit, une fois de plus, « mauvaise langue ».
En dehors de cette populace à laquelle un funeste hasard l’avait mêlé, il ne voyait à Londres comme à Paris, que la haute société, entre autres lord Hervey et sa femme qui avaient un air de Paris. Le lord était poète à la manière de Chaulieu, Voltaire les bombardait de madrigaux – en anglais. Chez lord Peterborough, il passa trois mois. Lord Bath qui devint ministre l’accueillit ainsi que le très célèbre Walpole, ennemi politique de lord Bath, et l’un des hommes d’État les plus remarquables d’Angleterre et d’Europe. Voltaire faisait volontiers visite à lady Churchill, duchesse de Marlborough. Elle écrivait ses mémoires – à la diable – se souciant plus de déchirer ses ennemis que de dire la vérité. Voltaire lui demanda de lire son manuscrit, elle le pria d’attendre un peu car, dit-elle : « Je suis actuellement à réformer le caractère de la reine Anne, je me suis remise à l’aimer depuis que ces gens-ci gouvernent. » On ne saurait être de meilleure foi dans le parti pris et l’injustice – mais cela n’est pas fait pour donner le moindre ennui à Voltaire – ni à qui que ce soit.
Autre rencontre, stupéfiante : Mlle de Livry ! oui, Suzanne ! Elle est à Londres ! Elle mérite un salut : son histoire est si édifiante, si voltairienne ! La pauvrette n’était tolérée à la Comédie que grâce à Voltaire : elle y était régulièrement sifflée. Les Comédiens l’avaient enfin priée de se retirer. Voltaire jugea le procédé d’une sévérité révoltante ; en effet, disait-il, si on renvoyait tous les fonctionnaires, dans chaque corps de l’État, pour insuffisance de talent, comme le faisait la Comédie, il n’y aurait plus personne dans les bureaux. C’est, sans doute, cher poète, que la Comédie était plus sérieuse que les bureaux. Suzanne mise à pied, sans protecteur, pleura. Sa vertu se voulait au-dessus de tout profit mais son talent était au-dessous de tous reproches ; son cas semblait désespéré. Elle prit alors le parti d’aller se faire engager à Londres, sans doute pour montrer aux Anglais comment il ne fallait pas jouer la comédie. Les Anglais comprirent sur l’heure et elle se retrouva sur le pavé. Recueillie, en tout bien tout honneur, par un compatriote qui tenait auberge, elle se morfondait dans une chambrette dont elle tenait la porte soigneusement verrouillée. Cette jeunesse, cette beauté, ces échecs, ses larmes et cette vertu cadenassée faisaient l’admiration de son logeur qui ne tarissait pas d’éloges sur sa belle et jeune captive devant sa clientèle française. Un marquis de passage, M. de Gouvernet, de la famille des La Tour du Pin, fut piqué de curiosité.
Il voulut la voir. « Jamais ! » cria Suzanne à travers la porte. Il insista. Elle refusa. Il revint – il partit – il revint. Enfin, elle joua si bien les Lucrèce qu’il fallut enfoncer la porte. Elle ne s’était pas ouvert les veines et n’avait rien bu de mauvais : elle était comme une biche forcée ; elle n’était pas amaigrie, sa mise était simple et élégante, sa frayeur se relevait d’une pointe de fierté et elle avait une excellente diction : le marquis en tomba éperdument amoureux. Il voulut l’épouser. Elle refusa : « Je suis trop pauvre ! » dit-elle fièrement. On peut voir qu’elle jouait dans son galetas bien mieux qu’à la scène. Le marquis pensa : « Qu’à cela ne tienne, j’ai de quoi enrichir la mignonne par un procédé discret et galant. » Et voici ce qu’il fit : il lui offrit – cela n’engage à rien – cinq billets de loterie – qu’elle accepta. Comme par hasard, l’un d’eux gagna le gros lot. La petite de Livry se trouva riche ! Acceptera-t-elle le marquisat ? Elle fait la moue, une fois, deux : enfin, elle sourit. Elle sera marquise de La Tour du Pin-Gouvernet !
M. le marquis pour enrichir sa belle avait fait imprimer une fausse liste des numéros sortants sur laquelle figurait en bonne place le numéro de Suzanne. Il ne fallait qu’y penser. Ensuite, avec un contrat de mariage bien fait il récupérait ses avances tout en mettant Livry-Lucrèce dans son lit. Cela ressemble à un épisode de La vie de Marianne de Marivaux – on y retrouve les intrigues des Contes de Voltaire – et Voltaire lui-même, cela lui ressemble comme il ressemble à son époque dans laquelle il se mire – comme elle se mire en lui.
Mais Voltaire n’avait pas prévu le dénouement. Quand, rentré à Paris, toujours fidèle et affectueux, il vint frapper à la porte de l’hôtel de Mme la marquise de Gouvernet, enfin de la petite Livry, de l’amante de François Arouet et de Génonville, de l’ancienne petite cabotine – juste au bord de la misère et qui ne paraissait sur la scène que parce que Voltaire l’y tenait à bout de bras, quand donc Voltaire, tout heureux et souriant vint frapper, le suisse de Mme la marquise lui refusa la porte : on ne le connaissait plus. C’était, on le voit, une mauvaise joueuse que la petite Livry.
Il se vengea avec des vers. Ils ne sont pas méchants – l’Épître des Tu et des Vous. Il lui rappela le passé, c’était bien ce qui la gênait le plus :
Phylis, qu’est devenu le temps
Où dans un fiacre promenée
Sans laquais, sans ajustements
De tes seules grâces ornée…
Les mauvais jours étaient passés : Suzanne avait un suisse.
La curiosité pour l’exotisme britannique ne l’empêchait pas de travailler. Il écrit l’Histoire de Charles XII. On sait aussi qu’il avait publié, à Paris, la première version de La Henriade sous le titre de La Ligue – à Londres, il reprend cette œuvre, la modifie, et lui donne son titre définitif. Parmi les modifications il en est une qui lui est commandée par le ressentiment : la trahison de son ami Sully lui a rendu ce nom si odieux qu’il le supprime de La Henriade. Tout ce qui avait trait au grand ancêtre, au Grand Sully, ami et ministre d’Henri IV est supprimé. Il y avait des louanges que le ministre méritait mais que l’amitié pour son descendant avait rendues plus chaleureuses. Voltaire se refusa à écrire ce nom. C’est une gageure que d’écrire l’histoire d’Henri IV sans souffler mot de Sully. Il réagit comme lady Churchill ; le sentiment – ou le ressentiment – tiennent plus de place que la vérité – mais au moins on ne nous le dissimule pas : c’est en somme la sincérité dans la falsification. Il faut ajouter que son poème n’est pas de l’histoire, c’est une épopée et celle-ci a toujours un pied dans la fable, surtout quand elle donne dans le burlesque comme La Henriade.
Comment Sully prit-il l’affront ? Car c’en était un. À Paris, on s’attendait à des allusions venimeuses autour du nom de Sully, les éloges au Grand Sully servant de prétextes à des coups bas pour le « petit ». On ne trouva que le silence. Et le camouflet parut bien plus retentissant. Que Voltaire n’a-t-il gardé cette manière de se venger ? Que d’humiliantes démarches il se fût épargnées !
Tout en corrigeant ses épreuves, il s’employait, avec l’habileté qu’on lui connaît, à placer les exemplaires, par souscription. Les Anglais furent parfaits : le roi, la cour, ses amis souscrivirent. Swift, en Irlande, fit souscrire. La nouvelle et splendide édition, magnifiquement imprimée, et reliée avec des planches gravées, est dédiée à la reine d’Angleterre : elle n’a pas refusé. Il eut mieux valu pour lui. Bien sûr, c’est de bonne guerre, on l’a chassé de France, les Anglais l’ont bien reçu, il leur témoigne sa reconnaissance. Mais enfin, à la Cour de France, en dépit de l’indifférence méprisante qu’on affiche, le procédé paraît révoltant – en réalité, il était le fait d’un révolté. Voilà ce qui entretient contre lui une méfiance, une haine même qui se traduisent par des calomnies. Les procédés de Voltaire sont blâmés même par des gens qui ne sont pas forcément des laudateurs du chevalier de Rohan. Certains bruits sont lancés par l’abbé Desfontaines qui sont des inventions de pure méchanceté – mais qui sont admises et qu’on continue à reprocher à Voltaire : l’abbé dit que Voltaire était devenu si odieux aux Anglais qu’il avait dû fuir de Londres. Absurde. Qu’une fois, dînant chez Pope, il avait usé de termes si injurieux pour la religion catholique que la mère de Pope qui était catholique sortit de table et que Pope qui vénérait sa mère avait fait jeter Voltaire dehors. Absurde. Voltaire n’injurie pas les gens à leur table, surtout une dame de quatre-vingt-dix ans, et mère d’un écrivain qu’il aime et admire. S’il l’eût fait, Pope ne lui eût jamais pardonné, or, leur amitié n’a jamais été altérée. Ils avaient l’un et l’autre aussi mauvais caractère et on eût entendu les bruits de leur implacable querelle.
Desfontaines répandra encore que Voltaire a reçu des coups de bâton d’un libraire de Londres. Absurde. Un libraire n’est pas Rohan – mais que Voltaire ait défendu ses droits d’auteur avec âpreté contre un libraire aussi âpre que lui, c’est vrai. Le libraire avait les dents longues, et Voltaire les doigts crochus. Il sut très bien se défendre : « Je ne suis pas assez fou, dit-il, pour abandonner toute ma propriété à un libraire. » Non, il n’était pas fou, il était très Arouet pour réclamer son dû. En quoi, il ne semble nullement malhonnête. Il avait bien plus de part que le libraire dans la réussite de La Henriade – d’abord il en est l’auteur et en outre qui en a organisé la vente ? La distribution ? Qui a sollicité les amis ? À Dublin, Swift pour plaire à Voltaire, distribuait le livre au palais du vice-roi. Cette éclatante réussite commerciale c’est aussi l’œuvre de Voltaire. Il a rabattu les prétentions du libraire, c’est justice. Il n’y a pas eu scandale – pour une fois.
La bonne affaire en Angleterre n’a pas été suivie d’une bonne affaire en France, la vente y a été médiocre : au lieu des trois cent quarante-quatre exemplaires vendus à Londres, Thiériot n’a obtenu que quatre-vingts souscriptions. Ce chiffre ne fait pas honneur aux lecteurs français. Mais la suite n’est pas à l’honneur de Thiériot. Quel étrange ami ! Écoutons son histoire de brigand.
Quel démon poussa Thiériot en ce jour de Pentecôte de 1728 à aller à la messe ? Car il n’y allait jamais. Cependant qu’il faisait ses dévotions inhabituelles, des voleurs s’introduisirent chez lui et lui volèrent les précieux exemplaires de La Henriade. Tous envolés, sans bruit, sans trace, disparus sous le manteau et vendus de même.
Ce ne fut qu’un murmure universel : c’est Thiériot qui avait fait ce nouveau miracle de la Pentecôte. De Londres, sans savoir les détails, Voltaire comprit : Thiériot l’avait volé. C’était grave.
C’est là qu’on peut juger Voltaire. Il se tut. Ce genre d’affaire l’affecte moins qu’une injure ou une mauvaise critique. Son premier soin est de faire tenir à tous les souscripteurs leur exemplaire – à ses frais. Voilà l’honnête fils de l’honnête Arouet. Restait Thiériot : Voltaire se contente de le punir par quelques allusions, il tient à ne pas paraître dupe, et il ajoute ce bon conseil : « Cette aventure, mon ami, peut vous dégoûter d’aller à la messe, mais elle ne doit pas m’empêcher de vous aimer toujours et de vous remercier de vos soins. »
Il pardonne – mais il est sans illusion sur la probité de Thiériot. Mais c’est l’ami de sa jeunesse, dit-il, et fidèle. Qui est fidèle ? C’est Voltaire ; sa constance, sa patience sont remarquables venant de la part d’un grand nerveux, irritable, et qui reste serein devant cette filouterie comme devant la faillite du juif portugais. « Il était jeune », dira-t-il plus tard quand on essaiera de l’exciter contre Thiériot. Jeune ? Ils avaient le même âge, trente-trois ans en 1727.
Il y avait trois ans que l’exil durait – et c’était bien long. À vrai dire, il ne souffrait de rien de particulier à Londres – il souffrait de tout : c’est le mal du pays. L’enfant de Paris avait besoin de l’air de Paris. Ce mauvais air rempli des miasmes de l’envie, de la délation, de la calomnie, de la bassesse, cet air rempli des poisons et des élixirs de l’intelligence et de l’art.