Voltaire ou la royauté de l'esprit
Nouvelle fuite.
La plus malheureuse, c’est Mme du Châtelet. Elle est folle de douleur. Elle se confie à son ancien amant Richelieu qui est l’ami de Voltaire, amant d’un jour ou deux peut-être car Richelieu se perche, mais il ne niche pas. Ils ont été fâchés, puis réconciliés ; ils sont amis. Elle communie avec l’ancien dans une fervente amitié pour le nouveau, Voltaire. Cette situation les enchante : ils sont les trois pointes brillantes d’un triangle sentimental.
« Pour lors, écrit-elle à Richelieu, je ne me sens pas assez de courage pour savoir mon ami avec une santé affreuse, dans une prison où il mourra sûrement de douleur s’il ne meurt pas de maladie. »
Et c’était vrai, Voltaire était malade, ses coliques le faisaient se tordre de douleur, il se nourrissait de panades, comme un nouveau-né. Il ne peut plus supporter la claustration : il faut qu’il bouge, qu’il sorte : quatre murs et un verrou sont un cercueil pour ce grand nerveux. D’Argental lui faisait dire qu’il valait mieux qu’il se laissât arrêter, ensuite on le tirerait de là. Tel n’est pas l’avis de Voltaire ; il a gagné la Lorraine – qui est encore indépendante. « J’ai pris une aversion mortelle pour la prison ; je suis malade, un air confiné m’aurait tué, on m’aurait mis dans un cachot. »
C’est bien probable : le ministre était furieux et recevait de tous côtés des suppliques pour qu’on sévît une fois pour toutes contre Voltaire.
Dès qu’il est en Lorraine, il court au chevet de Richelieu qui se remet, au camp, de ses coups d’épée. Là, on fête le poète. Les officiers lui font un triomphe. On se moquait bien à l’Armée des lettres de cachet. Affaires de civils ! Le prince de Conti n’est pas le dernier à l’encenser. Voltaire est stupéfait du train de vie somptueux de ces grands seigneurs en campagne : Richelieu est suivi par soixante-douze mulets portant ses bagages, trente chevaux, et une multitude de valets ! C’est fort intéressant. Ce milieu nouveau l’intrigue et il va fureter à droite, à gauche, si bien que des sentinelles qui ne lisaient pas Les Lettres Anglaises se saisissent de lui, le prennent pour un espion et le secouent un peu ; par bonheur passe Conti – tout s’arrange – « le prince vint à passer et me pria à souper au lieu de me faire pendre ». On dirait un épisode de Candide !
Mais « le séjour des boulets et des bombes » ne l’enchante pas. Il se retire sur des terres plus pacifiques car on va donner l’assaut à Philippsbourg et ce vacarme ne lui plaît guère :
Bellone va réduire en cendres
Les courtines de Philippsbourg
Par cinquante mille Alexandres
Payés à quatre sous par jour.
La Cour est très fâchée par l’impertinence de Voltaire et de l’armée qui fait tant d’honneur à un proscrit. Émilie exhorte alors Voltaire à gagner l’étranger – Bruxelles ou Londres. Pour qu’Émilie en vienne à cette extrémité, il faut que le danger soit bien grand. Elle ne peut vivre sans lui, mais il est nécessaire qu’il s’exile, il y va de sa vie. La réponse de Voltaire est touchante. Il ne nomme personne car ses lettres sont interceptées – leur discrétion est encore plus émouvante : « Tant que je serai aimé aussi vivement en France par quelques personnes, il me sera impossible de chercher un autre asile : où est l’amitié est la patrie. »
Quelle merveilleuse maxime, quel don de la formule ! Où est l’amitié est la patrie. L’amour n’en a pas trouvé de plus belle, de plus vraie. En la lisant, les yeux vert de mer versèrent un torrent de larmes de tendresse.
Mais il trouve l’asile – un asile qui concilie tout, la sécurité, l’amour, et jusqu’à la patrie – oui, c’est presque la France. Il s’agit de Cirey, en Lorraine, de la propre demeure du marquis du Châtelet : le château de Cirey. Parfait asile puisque le parfait mari bénira le choix des amants.