Voltaire ou la royauté de l'esprit
La Cour se déride…
Ils repartent vite pour Paris où Voltaire est impatient de monnayer ses services. Au passage, ils font halte chez la nièce, Mme Denis, à Lille.
Voltaire est à Paris dans les premiers jours de janvier 1744. Nouvelle déconvenue : le Ministère lui fait sentir que ses services sont plutôt légers. À l’en croire, notre espion amateur est victime d’une cabale. Il nous dit que M. Amelot, le ministre qui l’emploie, était bègue, or, ce défaut était insupportable à la favorite, Mme de Châteauroux. Elle fait chasser le ministre : « Je fus enveloppé dans cette disgrâce », affirme Voltaire. L’épisode pourrait se trouver dans Zadig mais la réalité est tout autre. M. Amelot ne fut pas disgracié parce qu’il était bègue mais parce qu’il était nul. En outre, cette disgrâce date d’avril 1744, or, Voltaire avait quitté Paris fin janvier 1744. Il retourna à Bruxelles. Il n’a donc pas attendu la disgrâce du ministre pour mesurer la sienne. Arrivé les mains vides on le laissa repartir de même. Mais le cœur plein de dépit.
Cette fois Émilie le tient. Elle est sûre qu’il n’ira plus à Berlin. Pourquoi ? Mais parce qu’elle le lui a fait jurer. « S’il violait ce serment, dit-elle, ce serait un double sacrilège », car il a juré aussi devant M. d’Argental. C’est attendrissant ! Hélas ! ce double sacrilège et ce serment – et les autres – n’ont pas de sens pour Voltaire lorsqu’il décide de partir, de rester, d’être malade ou de guérir, d’écrire, de spéculer ou de faire un bon mot pour s’attirer une mauvaise affaire. Il n’est lié par rien – sauf en affaires par les contrats, et dans la vie quotidienne, par le travail.
Voici un moyen pour le retenir. Ses amis Richelieu, d’Argental et autres seigneurs qui forment ce qu’on appelle « les Cabinets » c’est-à-dire des coteries qui contrecarrent les ministères en agissant directement sur le roi, proposent à Voltaire d’écrire des divertissements pour la Cour. Ces amis brillants et frivoles désennuyaient le roi, la politique qu’ils préconisaient n’avait guère qu’un dessein : ruiner celle des ministres. Le résultat de ces brillants antagonismes on le connaît, la catastrophique politique de la France sous Louis XV.
Richelieu est ordonnateur des fêtes. Pour lui plaire, Voltaire se charge d’écrire un divertissement, mi-opéra, mi-ballet, La Princesse de Navarre. Il se jette dans ce travail avec la fièvre qu’il met en tout, stimulé par l’espoir de faire une entrée triomphale dans cette Cour fascinante et revêche. Il soumet son texte à ses amis qui le corrigent sans pitié. Il regimbe mais tient compte des observations, de celles, illisibles, de Richelieu à qui il écrit : « Il est vrai que vous écrivez comme un chat », pour faire passer cela, il ajoute : « Vous êtes un grand critique, on ne peut prendre son thé avec plus d’esprit. »
Ces sortes d’ouvrages sont pleins de pièges : il ne faut déplaire à personne. Entreprise plus difficile encore que celle de plaire. Il aurait mieux aimé faire une tragédie qu’un divertissement.
En juin 1744, Émilie et lui regagnent Cirey. Jamais, ils ne l’ont trouvé plus beau. Voltaire s’y sent très heureux et il date alors ses lettres de « Cirey-en-Félicité ». Le président Hénault à son retour de Plombières leur fait visite. Voltaire est flatté de l’émerveillement du président. « Enfin, je vous dis que l’on croit rêver », écrit celui-ci à d’Argenson. Il écoute la lecture de la Princesse et il en est d’autant plus satisfait que Voltaire a fait toutes les corrections qu’Hénault lui avait signalées. Ce Voltaire a toujours été bon élève. « Il a réussi à être touchant et comique », dit Hénault. C’est parfait, la Cour en aura pour tous les goûts.
Pendant ce séjour, Émilie suit une sorte de cure de désintoxication scientifique. Koenig lui avait inoculé le « leibnizisme », elle s’en débarrasse. Elle suit les cours du père Jacquier, newtonien. Voltaire est enchanté des progrès du newtonisme.
Un nouveau personnage apparaît dans la vie de Voltaire avec la création de ce divertissement : c’est Rameau, le musicien. Il doit écrire la musique de La Princesse de Navarre, sur les paroles de Voltaire. Que va être cette collaboration ? Rameau était affligé du plus mauvais caractère du monde – c’était un aigri. Il avait eu des débuts difficiles – mais le pire c’est que ces débuts avaient duré longtemps. Lorsque son premier opéra fut joué Hippolyte et Aricie, Rameau avait cinquante ans. Il se vengea de sa longue pénitence et devint enragé d’orgueil. Les paroles d’un opéra n’avaient aucune sorte d’importance pour lui. Un jour, il cria à un cantatrice : « Plus vite ! Plus vite ! » Elle répondit qu’elle ne pouvait articuler les paroles et qu’on ne les comprendrait pas. « Qu’importe, dit-il, il suffit qu’on entende ma musique. »
Ses librettistes étaient des esclaves qu’il traitait avec une grossièreté incroyable. Traiterait-il de même l’auteur de « Zaïre » ? Il se permit de tripoter sans pudeur le texte de celui-ci. Hénault s’en avisa assez tôt pour prévenir l’explosion qui ne devait pas manquer de se produire. On avertit Richelieu qui dut intervenir avec tout le poids de son autorité qui était grande pour que Rameau rétablît le texte de Voltaire. Il était en charpie et refait par « ses petits poétereaux d’amis », comme Richelieu appelle les esclaves de Rameau. Parmi ces poétereaux l’un n’était pas esclave, mais il adorait tripoter les vers d’autrui ; c’était une manie, il payait même pour la satisfaire. C’était le célèbre fermier-général La Popelinière dont le faste, la table et l’esprit faisaient un personnage. Voltaire fut – on s’en serait douté – informé de ces manigances. Et Rameau même ne les lui cacha pas. On s’attendait au pire : il n’y eut qu’un sourire apitoyé et condescendant : Rameau n’était qu’un original, un fou plein de talent : « Il est permis d’être fou à celui qui a fait l’acte des Incas. » Quelle patience ! Quelle douceur ! combien imprévisible ! Est-ce respect pour le talent de ce fou ? Pas tout à fait. Il fallait qu’avec ou sans ratures de Rameau, le divertissement fût joué à la Cour – pour cela pas de rupture avec le fou. Peu importent la musique et la grossièreté du musicien pourvu que l’auteur du livret entre à la Cour et s’y incruste ensuite. « Cette bagatelle (c’est le divertissement) est la seule ressource qui me reste, ne vous déplaise, après la démission de M. Amelot. »
Les « bagatelles » diplomatiques ne lui ont pas réussi, il compte donc sur « la bagatelle » musicale pour se rattraper.
À la fin de l’été, le 14 septembre 1744, Émilie et Voltaire retournent à Paris. Paris est en liesse. Le roi est guéri. On avait cru le perdre, à Metz. La foi monarchique était encore si forte que Louis le Bien-Aimé fut reçu à Paris avec des transports d’amour comme peu de rois en ont inspirés. Louis s’en étonna. Par malheur, pour ses descendants, il n’en fut pas ému. Cette foi populaire aurait pu lui inspirer quelques réflexions…
Mme du Châtelet moins insensible que le roi, voulut se mêler à la joie générale, voir le feu d’artifice, applaudir et crier : Vive le roi, avec les boutiquières et les artisans. À la rue Croix-des-Petits-Champs, ils furent pris dans un embarras de voitures inouï, il y avait deux mille carrosses imbriqués les uns dans les autres, entourés d’une foule compacte et délirante, et le pire, c’est qu’Émilie avait un cocher de Cirey qui faisait ses débuts à Paris. Il tombait bien. Émilie et son poète ne savaient que faire. Rester sur place ? dormir dans le carrosse ? Oui, mais cela signifiait qu’on ne fermerait pas l’œil et qu’on resterait le ventre creux jusqu’au lendemain. Émilie saute dans le flot humain, crânement, traînant son poète apeuré, qui suit la nymphe de Cirey, parée à son ordinaire, scintillante de diamants, empanachée, peinte comme pour la scène et ils franchissent sans bousculade, ni bourrades, ni vol, ni injures, ni pinçons, la distance qui les séparait de la place Vendôme où se trouvait l’hôtel du président Hénault. Il était absent. Peu importe. On s’installe, on envoie chercher un rôti chez le rôtisseur voisin, et une bouteille à la cave. On se restaure en riant, on boit à la santé du président et on lui fait une lettre pour qu’il sache toutes les santés qu’on lui a portées et tous les bons sentiments qu’on a pour lui.
Cette fois, le poète n’arrive pas les mains vides pour se présenter à la Cour : il a composé un poème courtisan : Les Événements de l’Année 1744. L’encens qu’on y brûle à la gloire du roi est discret. On fait porter le poème au roi, et on lui fait dire par le cardinal de Tencin qu’on est venu tout exprès de Cirey à Paris pour fêter le retour de Sa Majesté. « En un mot que le roi sache que j’ai mis trois chandelles à la fenêtre. » Ah ! le bon sujet de Sa Majesté, et quelle ferveur dans ces trois chandelles !
Voilà les travaux d’approche. Voltaire s’installe à Versailles à l’hôtel de Villeroy pour suivre les répétitions de La Princesse en janvier 1745. Il veut nous faire croire qu’il ne voit rien, ni personne et que Versailles le laisse indifférent : « Je suis à Versailles comme un athée dans une église. » Jolie formule pour nous en faire accroire. Or, il fait toutes les dévotions du parfait courtisan. Cela le fatigue d’être « bouffon du roi à cinquante ans » écrit-il. Il court la poste sans arrêt entre Paris et Versailles. Il loue, il loue sans trêve, « le roi hautement, Mme la Dauphine finement, la famille royale doucement », et il fait en sorte de « contenter la Cour sans déplaire à la Ville ». Et pourquoi tout cela ? Parce que cette agitation lui plaît, comme toutes les agitations lui plaisent. En ce moment l’Écureuil s’agite à vide, il fait tourner sa cage, il le sait, mais il espère que sa cage va devenir d’or. Voici ce qu’il attend de la cour, il l’écrit le 8 février 1745 à d’Argenson : d’abord la charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi – c’est un agrément, un rien. En somme, « un agrément n’étant qu’un agrément on peut y ajouter la petite place d’historiographe et au lieu de la pension attachée à cette historiographie je ne demande qu’un rétablissement de quatre cents livres. Tout cela me paraît bien un peu modeste. (Mais il s’en contentera, pour commencer.) M. Orry en juge de même, il consent à toutes ces guenilles. »
Il avait donc vu le contrôleur général des Finances, M. Orry ? Il avait pris son avis, et obtenu son accord ? aussi lorsque le roi ou le ministre seront informés de la requête de M. de Voltaire, les Finances seront déjà prêtes à répondre oui. Et l’affaire sera faite. Au demeurant, il méritait plus que quiconque la charge d’historiographe – et on aurait dû la lui offrir avant qu’il la sollicitât. Il est vrai que la Cour, à en juger par les scandales passés, pouvait se demander de quelle encre la chronique royale serait écrite… Peu importe, la plume de Voltaire se devait d’écrire l’histoire de son roi et de son temps.
Au milieu des ariettes et des déclamations de La Princesse, au milieu des intrigues et des fièvres qui accompagnent le montage d’un vaste spectacle de cour, Voltaire apprend la mort de son frère Armand le 18 février 1745. Voltaire n’a pas assisté aux derniers moments de son frère, mais il est allé à son enterrement. Le frère mal-aimé lui avait joué encore un mauvais tour. Au lieu de choisir, comme il se devait, son frère, son plus proche héritier, comme exécuteur testamentaire, Armand choisit son neveu, le mari d’Élisabeth, M. de Fontaine d’Hornoy. Voltaire ressentit l’injure. Il eût été capable, plus que personne, de gérer et de faire fructifier le capital laissé par Armand, et par probité, il n’eût pas lésé ses nièces. Bien au contraire. Ses ennemis ont voulu le noircir sur ce point – c’est superflu – et bien injuste. Il ne manque ni de faiblesses, ni de roueries – mais sa probité dans ses affaires de famille ne peut être attaquée. Un abbé Baruel, au début du XIXe siècle voulant perdre à tout jamais Voltaire, et voulant apporter de l’eau au superbe moulin de M. de Chateaubriand, ne lui apporta qu’un peu de tisane. Il raconte que Voltaire voulant s’emparer de l’héritage de son frère, joua une tartuferie grotesque : on le vit de noir vêtu, un grand chapeau aux ailes rabattues comme en portaient les MM. de Port-Royal, courant les églises où fréquentait son frère et faisant oraison avec soupirs et grands élans, écoutant d’un air extasié les sermons jansénistes, sous l’œil d’Armand. Quelle sotte fable ! Pendant ce temps Voltaire réglait la mise en scène de La Princesse de Navarre et pour toute tartuferie faisait le freluquet pour apprendre aux actrices à bien débiter son texte de freluquet. Ce pauvre abbé Baruel s’y prend mal et c’est perdre une cause que de la défendre ainsi. À quoi bon rajouter des défauts à Voltaire ? C’est l’homme le plus riche du monde sur ce chapitre – et sur tant d’autres – laissons-lui ses défauts, il les porte à la perfection. Ceux que Baruel lui prête sont niaiserie – donc ils ne sont pas de Voltaire.
Bref, Voltaire fut très désavantagé par son frère qui ne lui laissa que l’usufruit d’une faible part de son héritage. Pour récompenser M. de Fontaine d’être exécuteur testamentaire Armand lui légua un diamant de six mille livres ; ce legs fit sur Voltaire l’effet d’un soufflet. Voilà ce qu’il en coûte de ricaner des jansénistes ! Ils pardonnent, peut-être, « en Dieu », mais non dans leur testament.
Cet enterrement ne lui fit pas perdre beaucoup de temps. Le théâtre de Versailles n’existait pas encore (celui qui vient avec tant de bonheur de nous être rendu). On installa donc pour jouer La Princesse une salle provisoire dans le manège du roi. La salle immense fut cependant trop petite pour tous ceux qui prétendaient avoir le droit d’assister au divertissement royal. Quitte à périr étouffés, ils voulaient entrer. On s’écrasait. « Bourrez ! » criaient les huissiers. Ce qui parut inconvenant à M. le duc de Luynes. Il fallut faire évacuer une partie de l’assistance : pâmoisons, et étouffements, prirent plus de temps que la représentation. Ce divertissement était le clou des fêtes données pour le mariage du dauphin. Les fêtes duraient depuis huit jours à Paris et à Versailles – la Ville courait à la Cour, la Cour refluait vers la Ville. Voltaire était électrisé par cette atmosphère. Les acteurs à bout de forces semblaient incapables de tenir un jour de plus. On attendait le roi à six heures – il n’arriva qu’à sept. Le divertissement finit à minuit. Voltaire tira gloire de cette représentation. Il semble que l’auteur seul ait été dans l’enthousiasme – ce fut un honnête succès, sans plus. On reprocha le mélange du comique et du tendre. Le comique parut grossier à certains. La dauphine, l’Infante Marie-Thérèse, rapportait de son Espagne natale une humeur taciturne que les pirouettes verbales de M. de Voltaire ne déridèrent pas une fois. Elle repoussait « les plaisanteries » – et jugea que le ballet-comédie manquait « de noblesse et de grandeur ». À Paris, on trouva que le divertissement était trop long et ennuyeux bien qu’il y eût des traits. Mais comme personne ne découvrit de scandale entre les lignes, ni de lèse-majesté dans une allusion, ce fut un « succès de Cour ». On s’ennuya décemment.
Pour cette médiocre, conventionnelle et courtisane entorse à toute son œuvre, Voltaire reçut le compliment du roi et la promesse, de la bouche même de Sa Majesté, qu’il serait historiographe et recevrait une pension de deux mille livres. Ce qui fut fait un mois plus tard. Versailles ne lésinait pas comme Potsdam. Tant de bienfaits pour une faribole firent écrire à Voltaire :
Mon Henri IV et ma Zaïre
Et mon américaine Alzire
Ne m’ont jamais valu un seul regard du roi.
J’eus beaucoup d’ennemis avec très peu de gloire.
Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi,
Pour une farce de la foire !
Peut-on lui donner tort ?
On le connaîtrait mal si on s’imaginait qu’il va ressasser les amertumes passées : il jouit de la faveur présente. L’encens de Versailles, si parcimonieusement accordé à sa « farce de la foire » le grise. Pour les plaisirs du monde enchanteur et empoisonné de la Cour, il vendrait son âme : plaisir de la vanité, du cabotinage, plaisirs de l’intrigue, plaisirs du luxe, plaisirs de la conversation, de l’esprit et du goût le plus parfait qui soit – et qui ait jamais été, peut-être. Mais il n’a garde d’en convenir, il écrit à Vauvenargues qu’il ne fréquente désormais la Cour ni par plaisir, ni par intérêt, mais par reconnaissance. À qui ferait-il croire qu’il accomplit un devoir pénible – et très moral ! Nous le connaissons depuis cinquante et un ans ! S’il y a devoir, ce n’est pas un devoir envers le roi, mais envers ses propres intérêts. Il n’est pas encore repu par sa charge d’historiographe – simple « agrément ». Il n’a pas oublié que l’Académie lui doit un fauteuil – il le lui faut. L’impiété lui a fermé la porte, la piété la lui ouvrira. Qui va lui donner cette attestation de piété, de fidélité et d’humilité chrétienne ? Mais le pape ! tout simplement.