Voltaire ou la royauté de l'esprit
Une cour perdue, une autre la remplace.
Quel voyage pour atteindre Cirey, en hiver ! Émilie, toujours originale, ne voulait voyager que de nuit. Comme d’habitude leur carrosse était surchargé. Il faisait un froid terrible ; la neige glacée sur les routes dissimulait des fondrières. Dans la grosse boîte, les deux amants sous leurs fourrures sont écrasés entre des malles, des paquets qui roulent sur eux à chaque cahot. Tout cela encaqué à la hâte. Malgré leur opulence, ils voyagent dans le plus grand inconfort. À quelques lieues de Nangis un essieu se rompt. Brutalement, la lourde machine s’affaisse, traîne sur le pavé, penche, penche, va verser, mais se couche sans se retourner au milieu des hurlements frénétiques du poète et de la physicienne. Lui crie bien plus fort : il est coincé entre deux caisses de livres, il suffoque… il meurt ! La marquise est renversée sur lui mais elle est encore à l’air libre, la femme de chambre surmonte le tout. On les tire de là : il est vivant puisqu’il hurle. Sitôt sur pied il retrouve son calme et ses esprits. Il envoie au village chercher des ouvriers. En les attendant, Émilie et Voltaire s’installent sur le revers du fossé où l’on a disposé à même la neige les coussins du carrosse. Et le plus naturellement du monde ils admirent le ciel scintillant d’étoiles et de gel. Newton est avec eux, en eux ; ils s’élancent tous trois dans les espaces infinis. Ils s’abandonnent à leur ivresse mi-poétique, mi-astronomique ; ils ont la même aisance que dans leur galerie de Cirey ; ils sont transis de froid et ravis par ce prodigieux champ d’exploration qu’est le ciel d’hiver. Ils délirent scientifiquement. Reconnaissons qu’ils savent pousser au suprême degré l’art de mal voyager et d’en tirer plaisir.
« Ah ! que n’avons-nous porté le télescope ? » s’écrient-ils. Oui, ils en auraient bien besoin pour rechercher leurs bagages répandus dans la nuit et sur la neige. Mais ils ne voient rien de cela. Ils se tiennent la main, les yeux rivés sur les étoiles et ils parlent… ils parlent… ils parlent tous deux sans même s’écouter. Peu importe puisqu’ils s’expriment les mêmes pensées enivrantes. C’est cela, l’essence de leur amour.
Quatre paysans remettent la voiture sur roues à l’aide de cordes. La réparation est bien précaire. Les quatre hommes tirés du lit par cette nuit sibérienne s’attendaient à une belle récompense. Revenue des étoiles, Émilie aligne avec regret douze livres. Les ouvriers grommellent en s’éloignant. On les laisse grommeler, on rembarque et fouette cocher ! on repart. La voiture n’a pas fait dix tours de roues que tout casse de nouveau : on crie, on appelle au secours. Point de rustre ! On prie. On supplie. Point de rustre. Voltaire tire sa bourse : l’or brille à la pâle clarté des étoiles. C’est par là qu’il eût fallu commencer. Le rustre reparait. Enfin, on arrive à Nangis où on laisse le carrosse. Les deux voyageurs demandent l’hospitalité dans un château voisin. Ils se rôtissent devant un grand feu, mangent, boivent et, comme le petit jour paraît, ils vont s’enfouir dans de grands lits de plumes. Ils y restent deux jours en attendant que le carrosse soit réparé. Cahin-caha, ils atteignent Cirey sans autre histoire.
Leur séjour y dura quatre mois ; dès leur apparition, la société habituelle se recrée : Mme de Champbonin et le voisinage. Les malles n’étaient pas ouvertes qu’on dressait déjà les tréteaux du théâtre. Aussitôt on joue la comédie : on joue Boursoufle à en perdre le souffle.
Dans le courant de ce même hiver, en février 1748, ils font une escapade à la cour du roi Stanislas, à Lunéville. C’était un bon roi et un bon homme. Les Lorrains qui le boudèrent d’abord, finirent par l’aimer comme Stanislas les aimait de son côté, et son règne est resté un des meilleurs moments de l’histoire lorraine. Il régnait sans régner ; c’est un intendant français M. de la Galaizière désigné par Versailles qui s’occupait du gouvernement. Stanislas n’était pas homme à lui disputer le pouvoir. Il ne se réservait que le droit de faire le bien. Sa cour était charmante, on y vivait familièrement, tout le monde s’y connaissait bien. On y était poli et aimable, sans être aussi guindé qu’à Versailles. C’était une cour miniature qui, comme les autres, imitait Versailles en son élégance mais refusait sa discipline et sa corruption. Cette cour de Lunéville ressemblait à ces cours allemandes que Voltaire aimait tant. Le roi Stanislas avait autour de lui tous les rôles d’un très joli opéra-comique. D’abord une maîtresse, une des plus belles femmes d’Europe, dont la célébrité n’avait altéré ni la douceur, ni l’esprit ; c’était la marquise de Boufflers, de la famille des princes de Beauvau, première noblesse lorraine ; en contrepartie, Stanislas avait un confesseur, un jésuite, le père Menou, un peu ténébreux alors que la marquise était toute lumière. Selon l’occasion, nous verrons Voltaire intriguer avec ou contre ce père Menou « le plus intrigant et le plus hardi prêtre que j’aie jamais connu », dit notre poète qui s’y connaissait en intrigue aussi bien qu’en hardiesse. Il ajoute que le roi partageait son cœur entre ces deux créatures, le jésuite coûtant plus cher que la favorite. Il avait tiré plus d’un million du roi, il avait fait bâtir une maison magnifique pour son ordre et s’était réservé douze mille livres pour sa table ! (Dix millions pour la cuisine du confesseur !) Plus la même somme dont il pouvait disposer selon son gré.
En regard, la favorite ne recevait du roi « qu’à peine de quoi s’acheter des jupes », dit Voltaire. Mais c’étaient des jupes sans doute très remarquables.
Bien entendu, le confesseur était jaloux de la favorite : il voulait la chasser de la moitié du cœur de Stanislas où elle s’était installée. Entre eux, c’était la guerre et, en sortant de la messe, le bon roi « avait bien de la peine à rapatrier sa maîtresse et son confesseur ».
Le roi Stanislas avait aussi un nain. Il était si petit qu’on le plaçait parfois dans un pâté en croûte et, en tranchant le pâté sur la table, on libérait le minuscule personnage qui gambadait entre les verres et les plats. Il pouvait tout dire et avait parfois mauvais caractère ; ses cris et ses injures faisaient les délices de la Cour. On le perdit un jour dans une prairie, l’herbe était une forêt pour lui. On parlait du nain jusqu’à Versailles. Mme de Pompadour s’étonnait qu’il n’eût jamais pu apprendre le catéchisme et qu’on n’eût jamais pu lui faire entendre qu’il y avait un Dieu. En ce milieu, le pauvre nain aurait eu besoin de bien des grâces pour s’élever seul à cette pensée ! Il s’appelait Bébé. Telle était la Cour de Stanislas. Tout cela est bien débonnaire.
Ce n’est pas pour Bébé que Voltaire et Émilie avaient fait le voyage de Lunéville. Ce genre de distractions ne les distrayait pas du tout. Mme du Châtelet espérait obtenir du roi une pension pour
Son mari le capitaine
Qui n’était jamais là,
comme dirait P.J. Toulet.
Le marquis appartenait à une des plus anciennes familles du pays et peu fortunée ; la Lorraine lui devait bien une pension. Émilie savait qu’elle serait bien reçue par Stanislas qui était informé de la vie enchantée qu’on menait à Cirey. De son côté, ce bon roi voulait attirer à sa cour le poète et la marquise – ses sujets – qui lui devaient bien un aimable tribut d’esprit. Sans être très exigeant Stanislas n’était pas toujours disposé à s’amuser de son nain et les intrigues de son confesseur et de sa favorite lui semblaient monotones. Mais avec Voltaire tout va changer : le poète est persuadé que Stanislas l’attend avec impatience mais pour une tout autre raison. C’est pure imagination de sa part, mais cela peint notre héros. Il raconte, très convaincu, que le père Menou voulant se débarrasser de Mme de Boufflers a pensé à Mme du Châtelet pour prendre la suite. Au débarqué, il a tout de suite flairé cette intrigue. C’est invraisemblable : Mme du Châtelet ne remplissait pas les conditions, d’abord en raison de son caractère autoritaire, de ses ambitions scientifiques qui rebutaient Stanislas, de son âge, enfin et surtout, le roi aimait très tendrement Mme de Boufflers. Disons que jamais pareil projet n’entra dans l’esprit du père Menou, ni de Mme du Châtelet, ni de Stanislas. Mais Voltaire en fait état comme d’une certitude pour noircir le confesseur. Quant à lui, il arrivait le cœur léger. Il attendait de Lunéville bien des plaisirs pour sa vanité, et peut-être d’autres profits. Il savoure d’abord la satisfaction d’être cajolé par le roi Stanislas ; comme sa fille, la reine, l’a fait tant soit peu chasser de Versailles, il trouve plaisant de montrer aux envieux que Stanislas prouve par sa conduite que les propos sur la disgrâce de Versailles ne sont que calomnie. Disons aussi que la société de Mme de Boufflers l’enchante. Il l’admire, l’encense, se laisse bercer par le charme de cette femme merveilleuse qui n’était pas une femme savante, on l’avait surnommée « La dame de Volupté ». Pour une favorite, c’est un meilleur titre que l’agrégation. D’un goût infaillible dans sa conversation et ses jugements, son élégance était celle de Versailles ; elle avait, en outre, aux yeux de Voltaire, une espèce de vertu surhumaine car elle était, le plus naturellement du monde, détachée de toute idée de péché et de toute croyance religieuse. Elle créait pour elle et son entourage une atmosphère de bonheur sans ombre et sans remords dans laquelle Voltaire respirait à pleins poumons. Elle s’était composé elle-même cette épitaphe :
Ci-gît dans une paix profonde
Une dame de Volupté
Qui, pour plus de sécurité
Fit son paradis en ce monde.
Quand nos deux illustres vinrent compléter la cour de Lunéville, tout le monde fut transporté de joie – sauf le confesseur. Enfin on allait avoir des dîners enivrants, du théâtre et des intrigues nouvelles. Dès l’arrivée, Mme de Boufflers et Émilie devinrent intimes. Voltaire courut au plus pressé, c’est-à-dire au théâtre : qu’on cloue les tréteaux et les planches ! On rejoue le succès de Sceaux : Stanislas ébloui voulut qu’on le jouât deux fois pour lui. Ensuite, ce fut Mérope. On pleura tant et tant que Voltaire qui aurait dû être blasé sur sa propre pièce fondit en larmes. Jamais une société confite dans le bonheur de vivre ne se livra avec plus d’abandon à la volupté des larmes.
Parmi le public il y a des gens aimables et même des gens de talent. L’un des spectateurs va se mettre en vedette et tenir un des premiers grands rôles. Il est beau, bien fait, il a un air amène avec un fond de froideur qui lui donne du ton, il sait faire les vers et, par surcroît, il est jeune. Il s’appelle le marquis de Saint-Lambert. Il est aussi capitaine. Sa poésie à vrai dire nous laisse tièdes. Dans ses vers hélas ! le fond de froideur est remonté en surface. Mais il croit sa poésie profonde parce qu’elle est ennuyeuse. En dépit de cette faiblesse littéraire, ce poète va se trouver mêlé, à deux reprises, aux fastes de la littérature française au XVIIIe siècle. Il remporte deux victoires éclatantes sur les deux plus grands écrivains français contemporains, Voltaire et J.-J. Rousseau. Ce n’est pas à son talent littéraire qu’il doit ses victoires, mais à d’autres talents. En premier lieu, il va brillamment enlever Émilie à Voltaire, et en second lieu, il prendra – ou plutôt, il ne laissera pas – Mme d’Houdetot au mélancolique Jean-Jacques. Tels sont en littérature les chefs-d’œuvre de Saint-Lambert – sans parler de son poème Les Saisons qu’on salue de loin.
Il s’était attaqué à Mme de Boufflers dès son arrivée à Lunéville. Il aurait pu réussir, la marquise n’était pas femme à priver un brillant cavalier d’une victoire dont elle était prête à partager tous les plaisirs. Mais il se trouvait que Saint-Lambert était officier du roi Stanislas qui était le maître de la marquise puisqu’elle était sa maîtresse – et le maître de l’amant éventuel. La chose ne se fit donc pas parce que Stanislas avait des vues diamétralement opposées à celles de la marquise et du bel officier. Il ne voulut pas de Saint-Lambert pour rival. Mme de Boufflers qui était la femme la moins contrariante du monde reconnut ce droit régalien avec une parfaite bonne grâce. Elle aima mieux refuser au nouveau des plaisirs qu’il ne connaissait pas encore que de priver un ancien et parfait amant de ces plaisirs qui lui étaient en somme, une habitude et un droit. Ajoutons qu’il y avait aussi une autre raison, bien plus concrète, c’est que le roi Stanislas partageait déjà la marquise avec son chancelier, M. de la Galaizière. Ce partage était une affaire réglée, comme l’indique le trait suivant. Un soir, la marquise un peu ivre et un peu lasse des compliments, des cajoleries du vieux roi, cajoleries bien tendres certes, mais encore plus vaines, finit par dire à son amant déclinant : « Est-ce là tout ? » Le bon roi que sa puissance royale ne rendait pas plus puissant dans la circonstance lui répondit : « Non, Madame, ce n’est pas tout, mais mon chancelier vous dira le reste. » Il estima qu’on devait s’en tenir là, et il laissa donc au chancelier le soin de conclure – mais à lui seul. Deux amants ne sont que deux amants ; trois, c’est déjà la foule.
C’est ainsi que, débouté, Saint-Lambert lorgna tout de suite du côté de Mme du Châtelet. Il n’eut pas à lorgner longtemps : elle se jeta dans ses bras. C’était presque inévitable, elle était à bout. Voltaire n’avait jamais été en ses meilleurs moments qu’« un amant à la neige » – l’âge, la maladie, une espèce de froideur venant de la satiété avaient maintenant fait de lui un amant de glace. Il n’est que trop certain qu’Émilie se morfondait depuis plusieurs années. Or elle n’était pas faite pour se morfondre de la sorte. Ses accès de fureur et de larmes, cette frénésie au jeu trouveraient peut-être leur explication dans ce drame intime. Sans doute, Voltaire l’aimait-il toujours – et autant qu’il l’avait jamais aimée – mais c’était d’autre manière. Dès 1742, Frédéric se moque de lui quand Voltaire lui confie – il aurait mieux fait de se taire ! – qu’il n’entretient plus avec Émilie que des relations de sentiment et d’esprit. C’est peut-être vrai, mais on en peut douter. (En tout cas, en 1742, s’il était froid avec Émilie il ne l’était pas avec une autre – nous reparlerons de cette autre allumeuse bien inattendue. Si Émilie avait appris ce que nous savons, quel orage !) Ce qui est certain c’est qu’elle est frustrée et qu’elle en souffre.
On avait bien essayé des « rapprochements » avec Voltaire. Il fallut y renoncer, ils étaient trop décevants. Voltaire dans un poème plein de délicatesse et de mélancolie, reconnaît qu’à cinquante-quatre ans, il y a des cultes qu’il ne célèbre plus. Il s’en excuse auprès d’Émilie, il la console, et se console. Dans la course à la volupté, l’Amour soudain perd son souffle, il passe alors le flambeau à l’Amitié qui continue… à pas mesurés, ce qui n’est plus une course, mais une promenade. C’est l’allégorie de la Résignation ; il n’en est pas de plus touchante, ni de plus mélancolique. Voici ce qu’il écrit… après la panne :
Du ciel alors daignant descendre
L’Amitié vint à mon secours ;
Elle était peut-être plus tendre
Mais moins vive que les Amours.
…
Touché de sa beauté nouvelle
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis ; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu’elle.
C’est pourquoi Émilie pleurait tant, et c’est pourquoi elle espérait que Saint-Lambert allait sécher ses larmes. L’opérette va finir, hélas ! en tragédie, mais comme Voltaire a son mot à dire dans la pièce, il ne pourra s’empêcher d’introduire quelques scapinades jusqu’aux portes du tombeau.
Cette « indifférence » de Voltaire n’était pas un secret. L’abbé de Voisenon disait en pensant à l’attitude de Voltaire à l’égard de Mme du Châtelet « qu’il avait fait plus d’épigrammes contre la religion que de madrigaux à sa maîtresse. »
Et même dans ses billets, quelle sécheresse ! « Voici le quarante-deuxième jour que je n’ai rien de toi, multiplie les minutes par 42 tu auras le nombre de mes supplices. » Si cette aride arithmétique est tout ce que son impatience lui a inspiré, c’est que son cœur est glacé. Nous pouvons bien dire : pauvre Émilie ! Il ne lui reste que les extases devant les étoiles qu’avive le gel, mais c’est encore une extase glaciale !
Elle est restée amoureuse comme au début. Elle a aimé avec toute son ardeur, bien plus qu’elle n’a été aimée. Sur deux, il y en a toujours un qui paie davantage. Elle s’en ouvre aux amis d’Argental, et c’est émouvant parce qu’elle est sincère et bouleversée lorsqu’elle avoue « qu’elle a une de ces âmes tendres et immuables qui ne savent ni déguiser ni modérer leurs passions, qui ne connaissent ni l’affaiblissement ni le dégoût, dont la ténacité sait résister à tout même à la certitude de n’être jamais aimée. Mais j’ai été heureuse pendant dix ans par l’amour de celui qui avait subjugué mon âme… quand l’âge, les maladies, peut-être aussi la satiété ont diminué son goût, j’ai été longtemps sans m’en apercevoir : j’aimais pour deux… Il est vrai, ajoute-t-elle, que j’ai perdu cet état si heureux et que ça n’a pas été sans qu’il m’en ait coûté bien des larmes. » Voilà ! Elle a tout expliqué. Au moment où elle arrive à Lunéville, elle en a assez de verser des larmes, elle a quitté cet état heureux de résignation : il lui faut un amant. Saint-Lambert croise sa route, elle le prend.
En mai 1747, Saint-Lambert était déjà son amant. Un billet d’elle nous l’apprend, et nous apprend également qu’elle a fait toutes les avances – Saint-Lambert, assez fat, s’en prévaudra. Pauvre Émilie ! « Je ne puis me repentir de rien, dit-elle, puisque vous m’aimez, c’est à moi que je le dois. Si je ne vous avais point parlé chez Mme de la Galaizière vous ne m’aimeriez point. Je ne sais si je dois me flatter d’un amour qui tient à si peu de choses. »
L’avenir nous apprendra que ses craintes ne sont pas vaines. L’amour de son jeune amant qui a trente ans quand elle en a quarante et un, tient surtout à ce qu’elle appelle « sa ténacité ». Est-ce le meilleur répondant d’une passion réciproque ? N’empêche que les débuts sont délirants – mais, au fond, sans joie. Elle devient tout de suite tyrannique : elle a peur. Elle l’oblige à renoncer à un voyage. Elle lui offre de tout sacrifier en échange d’un total sacrifice : Saint-Lambert ne lui cache pas qu’il n’accepte que des sacrifices partiels et n’en consent que de superficiels. Encore une fois, selon sa formule pathétique, elle peut dire : « J’aimais pour deux. » Et Saint-Lambert n’est pas Voltaire – mais enfin c’est un véritable amant et c’est le sien. Elle l’aime.
Ils s’écrivent bien qu’ils se voient chaque jour – en ce temps, les lettres font partie de l’amour, elles l’attisent. Émilie cachait les siennes dans la harpe de Mme de Boufflers. Quand les invités étaient sortis, Saint-Lambert allait à la harpe et trouvait le billet du jour : « Je vous adore et il me semble que quand on aime, on n’a aucun tort. »
Pendant le Carnaval, Voltaire et Émilie organisèrent fêtes sur fêtes. La Cour les adorait, on ne s’était jamais aussi bien diverti. Mais comme pendant le Carême ils ne firent même pas semblant de pratiquer la religion, ils causèrent un certain scandale. Les autres ne pensaient pas mieux mais ils respectaient les usages. Quant au roi, il tenait à ce que chacun fît ses Pâques et les fît bien. Il ne se permit aucune observation, mais nous savons qu’à Versailles on disait qu’il avait été fâché par l’attitude de Voltaire et d’Émilie.
En mai, Émilie est obligée de partir pour Cirey. Voltaire la laisse aller. Il part ensuite. Le 15 mai, il est à Versailles. Saint-Lambert est accablé par les missives d’Émilie – non seulement par leur nombre mais par leur ton délirant, elle est vraiment folle d’amour ; ses lettres sont désordonnées, obscures. Ses affaires de cœur se compliquent d’autres affaires. Le roi Stanislas au lieu de donner au marquis du Châtelet le commandement qu’Émilie sollicitait, le donne à un autre officier plus jeune que le marquis. Elle est dépitée, elle jure de ne plus remettre les pieds à Lunéville. Le bon roi n’avait pu faire autrement, le rival avait des titres bien plus considérables que M. du Châtelet, mais, pour ne pas faire de peine, Stanislas créa un office et attribua trois mille écus de pension à M. du Châtelet. Ce n’était pas une mince faveur. Émilie exulte, non seulement pour les trois mille écus mais parce qu’elle peut revenir à Nancy.
À Paris, Voltaire s’occupe surtout de Sémiramis. Aux répétitions, les comédiens se surpassent. « Ils m’ont fait pleurer, ils m’ont fait frissonner », dit-il. La pièce ne nous produit pas du tout le même effet. Après son départ, il confie sa « fille » Sémiramis aux d’Argental : « Cela est bien beau de protéger les orphelins. Le père de Sémiramis mourrait de peur sans vous. »
Et les deux amants toujours unis regagnent la Lorraine – l’ombre de Saint-Lambert était entre eux mais elle était fort légère : Voltaire n’avait aucun soupçon.