Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 96 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Aimables visiteurs et retentissantes conséquences d’une illustre visite.

Aimables visiteurs et retentissantes

conséquences d’une illustre visite.

 

Les visiteurs de l’étranger commencent à prendre le chemin des Délices. En 1755, ce sont deux poètes – bien oubliés – Palissot et Patru. Leur témoignage fait plaisir à lire. Dans une lettre au célèbre acteur anglais Garrick, Patru écrit qu’il vient de passer chez Voltaire « une huitaine de jours qui sont parmi les plus agréables de ma vie. » Il parle avec enthousiasme de Voltaire « le grand homme » : « Figurez-vous, avec l’air d’un mourant, tout le feu de la première jeunesse et le brillant de ses aimables récits ! Si je juge des défauts, des vices mêmes qu’on impute à M. de V. par l’avarice dont je l’ai entendu taxer, que ses calomniateurs me paraissent des animaux bien vils et bien ridicules ! Jamais on n’a vu chère plus splendide, jointe à des manières plus polies, plus affables, plus engageantes. Genève est enchantée de l’avoir… »

Un personnage de plus haute stature vint faire un séjour aux Délices en août 1756 : d’Alembert. Les deux hommes se connaissaient depuis 1746 et leurs relations étaient excellentes. D’Alembert était un très grand esprit et de plus un très honnête homme. Il souffrit de sa naissance irrégulière. Cependant la haute société ne l’a pas boudé, bien au contraire. Mais les difficultés de son enfance marquèrent cette âme délicate et fière. Son visage semblait peu souriant mais son cœur n’était pas amer. Ce qui le lia tout à fait à Voltaire fut l’Encyclopédie. Cette entreprise gigantesque enthousiasma Voltaire. Ce travail de titan l’exaltait par ses dimensions mêmes car Voltaire fut toujours en admiration devant les entreprises immenses. Mais il était surtout excité par l’esprit qui animait l’Encyclopédie. Il faut dire que ce fut la plus formidable machine de guerre lancée contre les autorités traditionnelles et contre l’ancien ordre des choses. Voltaire partageait son admiration entre Diderot et d’Alembert : « Paris abonde de barbouilleurs de papier, mais de philosophes éloquents, je ne connais que vous et lui. » Il oubliait Jean-Jacques, le plus éloquent de tous – mais Jean-Jacques n’allait pas manquer de se rappeler à lui.

Dès 1752, Voltaire se mit au service de cet ouvrage immense et immortel. Il le fit comme il fallait le faire, nous dirions « dans un esprit d’équipe », sans toutefois s’y donner comme un Diderot ou un d’Alembert. Oubliant sa célébrité, il sut apporter des pierres anonymes à l’édifice grandiose. Il dit, avec une modestie qui nous touche, qu’il veut être un garçon dans cette immense boutique. Il est aux ordres. C’est d’Alembert le chef d’équipe, c’est à lui de critiquer, de corriger, de couper les articles, c’est à lui d’orienter les collaborateurs, de « les mettre dans la ligne » de sorte que chaque article débarrassé de toute particularité puisse se fondre dans l’ensemble. Il engage d’Alembert à refuser les opinions personnelles et à n’admettre que les opinions sur lesquelles les gens raisonnables et instruits sont d’accord. « J’ai obéi comme j’ai pu à vos ordres, écrit-il ; je n’ai ni le temps, ni les connaissances, ni la santé pour travailler comme je le voudrais. Je ne vous présente ces essais que comme des matériaux que vous arrangerez dans l’édifice immortel que vous élevez. Ajoutez, retranchez. Je vous donne mes cailloux pour fourrer dans quelque coin du mur… »

D’Alembert fut reçu à la perfection non seulement aux Délices mais à Genève et notamment par les ministres du culte. Les plus éminents eurent avec lui des entretiens très confiants. D’Alembert rentré à Paris, écrivit son article Genève pour l’Encyclopédie. Ce fut un beau tapage ! Il avait cru faire un éloge des pasteurs. On ne l’entendit pas de cette oreille dans la ville de Calvin. Et les pasteurs n’avaient pas tort. D’Alembert par haine du papisme s’était cru très ouvert au calvinisme. Ce qui lui plut dans les propos des pasteurs c’est qu’ils étaient hostiles aux rites et aux dogmes romains. D’Alembert en avait conclu qu’ils étaient dégagés de la Foi. À la lecture de l’article ces Messieurs du Consistoire jetèrent les hauts cris. Pour qui les prenait-on ? Pour des mécréants ? Voltaire, dont le rôle dans l’affaire ne pouvait faire de doute se trouva pris entre son cher Encyclopédiste et les pasteurs de Genève. « Ces drôles osent se plaindre de l’éloge que vous daignez leur donner… » M. d’Alembert avait simplement oublié que « ces drôles » étaient gens de foi et de foi chrétienne. L’éloge qu’il leur décernait et qui était surtout une arme contre Rome avait justement blessé ce qui est commun à tous les chrétiens : la foi en la divinité de Jésus-Christ. Mais pour d’Alembert tout était superstition. Il eut donc tout le monde à dos : Rome et Genève. Il lui resta les Délices et son diable.

Voltaire s’entremit entre l’Encyclopédie et les pasteurs. Tronchin demanda fort courtoisement une rectification : il n’obtint que de grandes politesses « encyclopédiques ».

Il y avait encore un autre point envenimé. D’Alembert avait parlé de la sainte horreur de Genève pour la comédie. Qui pourrait croire que Voltaire n’a pas fait de son mieux pour inspirer l’article ? J.-J. Rousseau était si persuadé que le passage sur les spectacles avait été inspiré par Voltaire qu’il en informa le pasteur Vernes le 28 octobre 1758. Sur la polémique religieuse, Jean-Jacques prêchait la modération au pasteur, mais pour les spectacles, il fallait faire la guerre. Jean-Jacques s’indignait « de ce manège de séduction dans sa patrie ». C’est de cette indignation que naquit la fameuse Lettre à d’Alembert sur les spectacles dans laquelle tous les écrivains de théâtre sont si sévèrement traités. Aimable Jean-Jacques, fallait-il pour te plaire rallumer le bûcher de Michel Servet pour griller l’auteur de Zaïre ? Dans sa lettre du 4 juillet 1758 au pasteur Vernes, il avoue : l’article de d’Alembert a si bien « réveillé mon zèle que j’ai vu clairement qu’il ne se faisait pas scrupule de faire sa cour à M. de V. à nos dépens. Voilà les auteurs et les philosophes… »

C’est donc cela ? Si d’Alembert n’avait fait que se moquer de la divinité de N.-S. Jésus-Christ et n’avait pas fait sa cour à M. de V. le zèle de Jean-Jacques n’aurait pas été réveillé ? Voltaire ne se doute pas encore qu’une poche de venin se gonfle contre lui.