Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 114 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

L’affaire Calas.

 

Dans l’histoire de l’Europe moderne l’affaire Calas est un jalon. En triomphant d’une horrible injustice, Voltaire s’est fait un titre d’honneur incomparable. Tous les hommes qui vécurent après la réhabilitation de Calas sont, en une certaine mesure, redevables à Voltaire d’une justice meilleure, plus lucide et plus humaine.

Combien y a-t-il eu de cas analogues à cette affaire Calas ? Combien de crimes légaux furent-ils commis ? Il y en eut après lui, il y en aura peut-être encore, il y en a peut-être aujourd’hui ? Mais ce qui change tout, c’est qu’avant Voltaire les Calas avaient toujours tort et les juges toujours raison. La victime étant désignée, elle était toujours coupable. Voltaire a dit non au crime légal.

L’affaire est connue dans ses grandes lignes. Mais on en parle depuis deux cents ans sans avoir tout élucidé. Le fond demeure obscur – et même troublant. Voici ce que l’on sait de cette malheureuse famille. C’était une famille de huguenots, commerçants fort honorables. Elle habitait Toulouse, rue des Filatiers, dans une maison qui existe encore. Le rez-de-chaussée servait de magasin d’étoffes, à l’étage était l’appartement où vivaient le père et la mère et leurs enfants.

Le 13 octobre 1761, le père Calas et sa femme se tenaient à l’étage avec deux de leurs fils, l’aîné Marc-Antoine et le cadet Pierre. Ils avaient un troisième fils Louis qui s’était converti au catholicisme et ne fréquentait guère la maison paternelle. La famille comprenait aussi un petit garçon Donat qui se trouvait à Nîmes et deux jeunes filles qui passaient la journée à la campagne dans une famille amie. Ce soir-là, les Calas avaient avec eux, un jeune homme, La Vaysse, qui revenant de Bordeaux avait trouvé la maison de ses parents fermée, ceux-ci étant partis en voyage. Les Calas l’avaient invité à souper dans la grande pièce du premier. Après le souper, l’aîné des fils se leva de table, passa à la cuisine, dit à la servante qu’il avait trop chaud et qu’il descendait prendre l’air. Les autres parlèrent un moment et comme le jeune Pierre s’endormait, La Vaysse se leva pour partir. Calas et Pierre prirent une bougie et le reconduisirent à la porte de la rue. La mère, restée seule, entendit des cris et des plaintes au rez-de-chaussée. Elle n’osa descendre et envoya la servante qui ne remonta pas. Elle descendit à son tour, mais elle rencontra La Vaysse qui lui ferma le passage et la supplia de remonter. Elle remonta, mais n’y tenant plus, elle redescendit et découvrit au rez-de-chaussée, son fils aîné Marc-Antoine étendu par terre. Elle le crut évanoui. Un médecin appelé aussitôt, dit qu’il était mort – étranglé ou pendu. En effet, lorsque Calas et son fils étaient descendus, ils avaient eu la surprise de voir que la porte de la rue était ouverte. Par qui ? En approchant, ils virent le corps du jeune homme pendu à une traverse de bois sur laquelle on mettait les rouleaux d’indienne. Ils le dépendirent, il était trop tard. Devant le médecin, le père Calas sortant de son accablement dit à Pierre : « Ne va pas répandre le bruit que ton frère s’est tué lui-même, sauve l’honneur de ta misérable famille. » Au XVIIIe siècle, le cadavre des suicidés était jugé, face contre terre, comme homicide. Cette réflexion du père se comprend fort bien. Elle allait le perdre bien qu’elle eût été prononcée en dehors de tout interrogatoire, à un moment où il n’y avait ni inculpé, ni procès. Quand ils furent convaincus d’avoir menti pour dissimuler le suicide, les Calas dirent la vérité. Trop tard. Leur mensonge fut pris comme preuve de leur culpabilité. Au moment où la mère découvrit le cadavre de son fils, elle poussa de tels cris que les voisins et les passants s’ameutèrent devant la maison. La police arriva. Les Capitouls (magistrats municipaux) furent alertés. L’un d’eux, David de Beaudrige, allait jouer un rôle terrible. La Vaysse qui était allé chercher la police trouva à son retour la maison cernée par quarante soldats qui lui en interdirent l’entrée. Il dit qu’il était l’ami de la maison et qu’il y avait soupé le soir même. Il ne se doutait pas qu’il venait de se perdre en disant cela. On le laissa passer au milieu d’une foule enfiévrée. Elle voulait savoir comment était mort le jeune homme. Déjà on disait : « Qui l’a tué ? Qui l’a tué ? » Soudain une voix expliqua : « Marc-Antoine a été tué par ses parents huguenots pour s’être fait catholique. » Cette voix anonyme sortie d’une foule hystérique, cette abominable accusation fut l’arrêt de mort des Calas. Elle parvint aux oreilles du Capitoul Beaudrige, il la fit sienne. Sans la moindre preuve, il vit des coupables où il n’y avait même pas des prévenus. Sans enquête, sans instruction, avant même d’avoir reconnu les lieux, sans mandat, il fit appréhender et incarcérer toutes les personnes qui étaient dans la maison ce soir-là. Il ne fit même pas fouiller la maison. Les assassins – si assassinat il y avait – auraient pu s’y cacher. Il ne s’inquiéta pas de savoir s’il y avait eu lutte : un jeune homme vigoureux se laisse-t-il étrangler sans se défendre ? S’il est vrai que Marc-Antoine désirait se convertir, on aurait pu trouver dans sa chambre des livres, des indices de sa prochaine conversion. Même les papiers qui étaient dans ses poches ne furent pas présentés au juge. On les jeta. C’étaient, dit-on, des vers obscènes. On ne s’inquiéta de rien. Les Calas croyaient qu’on allait entendre leur déposition et les ramener chez eux. Pierre laissa une bougie allumée dans l’entrée pour avoir de la lumière au retour. Beaudrige la fit éteindre : « Vous ne reviendrez pas de sitôt », dit-il. Sa conviction était donc faite. Le pire, c’est que la foule s’était fait la même conviction sur trois mots saisis au vol et que rien ne venait confirmer.

Ainsi démarre ce procès stupéfiant par la bêtise de la foule et par l’ambition d’un capitoul qui pensait établir sa fortune sur une affaire retentissante. Il ne se doutait pas jusqu’où elle allait retentir. La Certitude à front de buffle prit la voix de Beaudrige pour décréter : « Je prends tout sur moi. » Il s’adressait à un autre capitoul qui l’exhortait à plus de circonspection. Il ajouta « C’est ici la cause de la religion. » Cela fait frémir. Il se plaint que ses collègues ne le soutiennent que mollement. Ils étaient moins sûrs que lui de leur bon droit. À Versailles, le ministre qui lit les rapports ne se doute-t-il pas qu’il a affaire à un frénétique ? Personne ne fait donc de contre-rapport ? À Toulouse, Beaudrige était pourtant bien connu : on se méfiait de lui même dans son entourage. Il avait eu maille à partir avec une de nos connaissances, La Beaumelle, qu’il avait fait désarmer et arrêter dans des conditions illégales. Il avait cédé à une impulsion de haine. Cela n’est pas d’un bon magistrat.

Mais qui était Marc-Antoine ? Pourquoi se serait-il suicidé ? Il avait vingt-huit ans, passait pour un garçon réfléchi et studieux. Il avait fait de bonnes études de droit et désirait faire une carrière brillante d’avocat. Pour cela, il fallait obtenir un certificat de catholicité. On l’obtenait sans peine. C’est ce qu’avait fait le père de son ami La Vaysse, protestant de fait et de cœur mais « catholique de certificat ». Or, le curé de Saint-Étienne à Toulouse ne voulut pas délivrer de certificat sans avoir un billet de confession. C’était beaucoup exiger d’un protestant. Marc-Antoine en fut désespéré. Il avoua à un de ses condisciples que sa carrière était brisée car il ne consentirait jamais à faire acte de catholicité. C’est exactement le contraire de ce que croyait la foule imbécile.

Il se consacra alors au commerce qui pourtant lui répugnait. Il éprouva là aussi un échec, il voulait s’associer pour étendre ses affaires mais il manqua l’occasion faute d’avoir trouvé la somme en temps voulu. Cela faisait deux déboires coup sur coup. En outre, il était vaniteux et aimait paraître et son père condamnait ces penchants peu conformes à ceux de ses parents. Le père refusa même de s’associer à Marc-Antoine à son avis peu doué pour le commerce. Nouvelle déception. Pour échapper au chagrin, il se débaucha et joua dans un café dit des Quatre-Billards. Il aimait le théâtre, déclamait bien et, de préférence, des tirades ayant la Mort pour sujet. On remarqua plus tard ce penchant pour les Stances de Polyeucte, le Monologue d’Hamlet et une tirade de Gresset dans la pièce Sydney qui est une apologie du suicide.

Tout cela aurait pu aider les juges à expliquer le drame si ces juges avaient voulu rendre la justice. Mais on préférait plaire au peuple qui voyait en Marc-Antoine un martyr de sa foi nouvelle. Les curés en chaire, lurent pendant trois dimanches un monitoire réclamant un châtiment exemplaire et tous les témoignages susceptibles d’aider la justice. Mais on ne retint que les témoignages défavorables à Calas.

Trois semaines après cette pseudo-instruction, le cadavre de Marc-Antoine attendait toujours, enrobé de chaux. Beaudrige décréta par un abus de pouvoir effrayant que Marc-Antoine étant catholique, et fréquentant l’église et assistant aux offices devait être enterré catholiquement. Il n’y avait aucune preuve de cette catholicité. Le curé de Saint-Étienne qui avait refusé le certificat de catholicité aurait dû se refuser à enterrer dans son église cet homme qu’il savait protestant. Et que dire de la pompe dont furent entourées les obsèques de ce malheureux dont la dépouille fut traitée comme celle d’un martyr. On proclamait ainsi la catholicité de la victime, et la culpabilité des présumés assassins. C’était, en réalité, un sacrilège insigne. On put voir deux curés, celui de la cathédrale Saint-Étienne et celui de l’église du Taur se disputer ce misérable cadavre : celui d’un hérétique et d’un suicidé. C’est à qui aurait l’honneur de l’enterrer. Quarante prêtres entouraient son cercueil, précédés de pénitents blancs parce que, disait-on, Marc-Antoine avait voulu entrer dans cet ordre. Aucune trace de cette vocation ne put être produite. Cela n’empêcha pas les pénitents de célébrer dans leur couvent un office auquel furent conviées trois autres confréries. Un catafalque se dressait dans leur chapelle, au sommet, un squelette figurait Marc-Antoine tenant d’une main la palme du martyr et de l’autre un écriteau : « Abjuration de l’Hérésie ». On disait que c’était Louis, le frère déjà converti, qui avait assuré les pénitents que son frère voulait prendre l’habit de leur ordre. Ensuite, il se rétracta. Ce Louis est un personnage curieux. Il avait fait assigner son père pour se faire attribuer une pension à titre de converti. La loi le lui permettait – sinon la morale. Quelle confiance peut-on avoir en ce fils qui ne s’adressait plus aux siens que pour leur extorquer de l’argent ?

L’avocat de Calas, le procureur Ducoux fut si subtilement pris au piège que lui tendirent les capitouls dirigés par Beaudrige, qu’il fut suspendu pour trois mois et dut faire acte public de repentir devant les juges. C’était décourager tout défenseur des Calas. L’avocat Sudre essaya de présenter les faits innocentant les Calas, on ne daigna pas l’entendre.

Les accusés étaient cinq : le père Calas, sa femme, son fils Pierre, La Vaysse et la servante Jeanne Viguière. Par abus de pouvoir – un de plus – les capitouls décidèrent de soumettre à la torture Calas, sa femme et Pierre. Ce droit n’appartenait qu’aux cours souveraines. Cela les capitouls le savaient fort bien, ils s’adonnaient donc en toute connaissance à l’affreux plaisir de torturer. Quant à La Vaysse et la servante, ils eurent droit à « la question », la demi-torture. Tout cela en 1761, en plein siècle des Lumières. On fait La Vaysse complice et on fait même le père de La Vaysse complice. Pur fanatisme. Le père de La Vaysse était si tolérant qu’il avait signé lui-même les certificats de catholicité de son fils et pour montrer jusqu’où allait la tolérance de la famille La Vaysse, il avait fait élever son fils chez les jésuites. On comprend que, lorsque la famille La Vaysse fut inculpée, tous les protestants aient frémi d’indignation et, pour l’honneur commun, beaucoup de catholiques aussi.

La malheureuse servante fut déclarée complice en raison de son aveugle attachement à ses maîtres. Les juges ne voulurent pas admettre qu’une servante aussi dévouée n’eût pas participé à l’assassinat du fils ! Ils auraient pu considérer que Jeanne était catholique fervente, entendait la messe chaque matin et communiait deux fois par semaine, elle avait même favorisé la conversion de Louis. Comment se serait-elle prêtée au meurtre de l’aîné parce qu’il voulait devenir catholique ? Elle aurait plutôt, le cas échéant dénoncé le crime. Elle subit la question et n’avoua rien, continua à se confesser et à communier. Si, comme ses juges l’en accusèrent, elle s’était parjurée en faisant une fausse déposition devant eux, elle n’aurait pas pu obtenir l’absolution et n’aurait donc pas communié en prison. C’est pourtant ce qu’elle fit, son confesseur n’avait donc rien à lui reprocher. C’est Voltaire qui, en étudiant le procès, trouva cet argument contre la complicité de la servante, et en définitive contre l’existence même du crime des Calas.

Le procès fut porté devant le Parlement de Toulouse. Ces messieurs étaient fort savants, ils savaient ce qu’était la procédure et avaient une idée chrétienne de la justice. Or, ils se comportèrent comme un tribunal populaire agissant sous la menace et aveuglé par les passions. Ils partageaient, en effet, la passion fanatique qui avait envahi la ville. Ce n’était qu’un cri dans les rues : « Calas assassin ! » Le cri du troupeau fanatisé par de mauvais bergers. Un seul magistrat, M. de la Salle, osa défendre l’innocence. Un autre magistrat indigné lui cria : « Monsieur vous êtes tout Calas ! » Et M. de la Salle lui répondit : « Monsieur vous êtes tout peuple. » La réplique exprime bien dans quelle atmosphère se déroula le procès : une ville hystérique voulait la mort de Calas. Si la bêtise est un crime, il y a des cas où elle l’est de façon particulièrement effrayante. Quelque trente ans après ce procès, les tribunaux du peuple – toujours au nom du sentiment – enverront à la guillotine les fils et les petits-fils de ces présidents à mortier, de ces juges, de ces procureurs parlementaires si orgueilleux de leurs titres.

Voici où leur fausse gloire les mena. Jean Calas fut donc condamné à recevoir la question ordinaire et extraordinaire. Le malheureux put assister à tous les préparatifs des instruments qui allaient servir à écorcher, arracher, brûler, faire éclater les phalanges. Ensuite nu-tête et pieds nus, il fut conduit sur un chariot de la prison au porche de l’église Saint-Étienne. Là, un cierge jaune à la main, à genoux, il demanda pardon à Dieu, au roi, à la justice. Affreux moment pour un innocent. Ensuite, ramené sur l’infâme chariot, il fut conduit sur une place où était dressé un échafaud. Il fut attaché sur une roue. Il eut les bras, les jambes et les reins brisés à coups de barre de fer. Le visage tourné vers le ciel il entendait une voix qui lui signifiait qu’il y vivrait en peine et repentance de ces crimes tout autant qu’il plairait à Dieu de lui donner vie. Mêler Dieu à cette infernale affaire semble le comble du sacrilège. Et pour finir, car le malheureux devait bien finir, le bourreau l’étrangla et jeta le corps sur un bûcher ardent et ses cendres furent dispersées au vent.

Ainsi finit Calas, bon époux, bon père, honnête commerçant et bon sujet du roi. Sa mort fut stupéfiante de courage, de sérénité et même de grandeur. Au père Bourges qui l’exhortait sous la torture à avouer son crime, il dit : « Quoi donc, mon père, vous aussi vous croyez qu’on peut tuer son fils ? » On le pressait de désigner ses complices : « Il n’y a pas de crimes, il ne peut y avoir de complices. » Et son dernier mot : « J’ai dit la vérité. Je meurs innocent. »

Beaudrige lui criait encore d’avouer au moment où le bourreau l’étranglait : le sinistre capitoul aurait eu bien besoin de cet aveu qui eût déchargé sa conscience du plus affreux remords qu’un homme puisse connaître. L’a-t-il éprouvé ? Lorsqu’il fait son rapport au ministre pour lui apprendre la mort de Calas, le bannissement à perpétuité du fils, et l’élargissement des deux femmes, il écrit : « Cet arrêt n’a pas laissé de surprendre tout le monde qui s’attendait à quelque chose de plus rigoureux. » « M. Tout-le-monde » voulait encore des supplices ! Fallait-il rouer la mère et Pierre Calas ? Et qui encore ? La famille La Vaysse ? Vue sous ce jour, l’humanité a quelque chose d’abominable, ce Beaudrige n’est pas du tout un personnage des Mystères de Paris, ce n’est pas un monstre social, c’est un notable, confortable, respectable et docte personnage, une des « têtes » : un capitoul ! de la capitale du Languedoc. Et les autres ? Que valaient-ils ? Bien sûr, Beaudrige, après la réhabilitation de Calas, fut destitué. On prétexta qu’il était maladroitement intervenu dans l’enterrement de deux Anglais morts à Toulouse en 1764. Le ministre, M. de Saint-Florentin avait compris, un peu tard, la bassesse et l’ambition du personnage. Après sa destitution, il prit, semble-t-il, conscience de son crime. Il lui fallut pour cela devenir fou : son délire était hanté de bûchers, de tortures et de bourreaux. Son petit-fils David d’Escalonne voulant s’opposer aux excès de la Terreur périt sur l’échafaud en 1794 – il ne montra pas, dit-on, le courage de Calas.