Voltaire ou la royauté de l'esprit
Quand Versailles change de ministre, M. de Voltaire ne change pas de politique.
Quand Versailles change de ministre,
M. de Voltaire ne change pas de politique.
Le 25 décembre 1770, Voltaire reçut un triste cadeau de Noël, il apprit que le duc de Choiseul, son protecteur, était chassé du ministère : Mme du Barry avait eu enfin raison du ministre. À Versailles, ce fut un coup de tonnerre dont, à Ferney, Voltaire fut secoué. Il y avait de quoi. « Je fais une grande perte dans M. le duc et Mme la duchesse de Choiseul. On ne peut compter sur rien de ce qui dépend de la Cour. Le premier homme d’État n’est jamais sûr de coucher chez lui. » Courageusement, il fait sa cour au ministre déchu, c’est un rôle qui lui plaît : il aime paraître fidèle. Il n’était pas le seul. Le jour de Noël l’antichambre de Mme du Barry était vide ; la route de Chanteloup où s’était retiré le duc regorgeait de carrosses. Peu d’amis de Choiseul surent exprimer aussi délicatement leur fidélité que le fit Voltaire dans cette lettre à Mme du Deffand qui était des intimes du ministre : « Puis-je me flatter, écrivait-il, que vous aurez la bonté de lui mander que, dans le très grand nombre de ses serviteurs, je suis le plus inutile et le plus triste et que si je pouvais quitter mon lit, je voudrais lui demander la permission de me mettre au chevet du sien pour lui faire la lecture. »
Pourtant, lorsque Louis XV et Maupeou exilèrent les Parlements que Choiseul avait soutenus, Voltaire applaudit. Cette mesure comblait ses vœux, c’est pour la provoquer qu’il avait écrit en 1769, la fameuse Histoire du Parlement. Elle était féroce pour les prétentions des parlementaires car Voltaire n’oublia jamais leur férocité et leur fanatisme. Mettre la France entre les mains de ces Messieurs, c’était, sous couleur de limiter les prérogatives de la monarchie, rallumer des bûchers, faire griller les livres et les auteurs, ressusciter les droits féodaux qui se mouraient de leur belle mort, ranimer les coutumes les plus désuètes. Voltaire avait percé à jour le jeu de ces magistrats qui affirmaient, sans preuves, qu’ils avaient mandat de la Nation pour s’ériger en législateurs. Il y avait beau temps, qu’à travers son frère Armand, il leur vouait une haine solide. Il avait aussi fort bien compris que, pour la France d’alors, c’était la monarchie qui était la garante des libertés et que ces libertés ne pouvaient être assurées que par la soumission des classes et des corps privilégiés à l’autorité royale. À ses yeux la prétendue réforme parlementaire n’était qu’une régression absurde : le retour aux antiques tyrannies au milieu d’une administration anarchique. Pour Voltaire, s’il fallait subir une tyrannie, il préférait subir celle de l’Ordre que celle du désordre. Et il exprimait cette idée dans un trait à sa manière : « J’aime mieux obéir à un seul tyran qu’à trois cents rats de mon espèce. » Il ne semble pas qu’il fût très porté vers le régime représentatif mais il l’était suprêmement vers le Progrès des Lumières, du bien-être, et de la liberté.
Dans cette lutte contre les Parlements à laquelle Voltaire prend part, on rencontre, son neveu, l’abbé Mignot, frère de Mme Denis. L’abbé était chargé de composer les harangues du premier président Berthier de Sauvigny. Il les composait et il les soufflait car M. Berthier n’arrivait pas à les apprendre par cœur. Entreprise pénible parce que Berthier était sourd. En présence du roi, Berthier un jour resta en panne et derrière la robe monumentale du premier président, l’abbé s’escrimait : tout le monde entendait sauf Berthier. Le roi finit par demander quelle était cette figure qui s’agitait et menait grand bruit derrière le président. On lui dit qui était l’abbé Mignot et à quoi il s’employait. Le bon abbé avait de la lecture, et il écrivait ; il n’évita l’écueil de la poésie que pour se fracasser sur celui de l’Histoire. Il écrivit une Histoire des Turcs qui n’était qu’une turquerie de bazar mais qui amusa les gens. Grimm disait qu’il n’y avait rien de commun entre l’oncle et le neveu. L’un était décharné, l’autre rond comme un tonneau ; l’oncle avait un regard d’aigle, le neveu celui d’une taupe. Mais l’abbé Mignot était honnête homme. Il était généreux ; il se chargea d’élever un enfant qu’un de ses amis, mort sans fortune, lui recommanda. Il allait à pied et avait partagé son bien avec cet orphelin inconnu, par fidélité à sa promesse à un mourant. Voltaire apprit ce bienfait secret et demanda une pension au ministre pour l’abbé Mignot. Celui-ci était bien placé pour obtenir des faveurs car il était dans le camp du nouveau ministre M. de Maupeou, ennemi du Parlement, dont l’abbé faisait pourtant partie ; au contraire l’autre neveu de Voltaire, fils de Mme de Dompierre d’Hornoy, M. d’Hornoy était dans le camp opposé – celui des parlementaires – et se trouvait exilé. Puis la roue tourna et M. d’Hornoy rentra en grâce avec le Parlement ; et Voltaire, pensant que le Parlement qui faisait le mal pouvait aussi le réparer, demanda à son neveu de réhabiliter le jeune d’Etallonde, toujours en fuite. Il ne put obtenir cette satisfaction.
L’attitude de Voltaire à l’égard du Parlement fut mal comprise et mal jugée par les Choiseul. Ils crurent que Voltaire, par une bassesse sans nom, se retournait vers le nouveau ministre Maupeou et le flagornait en brûlant le ministre de la veille, tombé en disgrâce en raison de sa politique favorable aux Parlements. La fureur et le mépris de Choiseul pour Voltaire n’eurent plus de bornes quand il lut les lettres que Voltaire écrivait au nouveau ministre pour l’encourager dans sa lutte contre les Parlements. Ces lettres circulaient. Maupeou s’en servait pour soutenir sa politique. Les Choiseul qui avaient tant aidé Voltaire ne virent dans le procédé que la plus noire ingratitude. Voltaire fut informé des sentiments des Choiseul à son égard par Mme du Deffand. Il écrivit aussitôt à Chanteloup pour protester de sa fidélité. Mais il n’était plus entendu, la duchesse écrit : « Le pauvre Voltaire ne sait où donner de la tête, il ménage la chèvre et le chou. N’ayant rien à craindre ni à espérer de l’un et de l’autre, il loue M. le Chancelier et M. de Choiseul… mais je vous avoue que depuis son “Avis à la Noblesse”, ses lettres me dégoûtent, je ne les entends plus. Celle-ci m’a paru un vrai galimatias. »
En réalité, l’attitude de Voltaire se soutient très bien : il aime et il respecte le ministre disgracié, mais il est persuadé, et ce n’est pas de ce jour, que la politique de son successeur est plus conforme aux intérêts de la nation ou tout au moins à l’idée que Voltaire s’en fait. D’un côté, il est fidèle à l’homme, de l’autre à une politique. Les Choiseul qui pâtissent de cette fidélité crient au traître et disent que Voltaire écrit « un galimatias ». C’est plus simple que de s’efforcer de comprendre sa situation – ou ses convictions.
En outre, Voltaire a toute sa colonie de Ferney sur les bras. Si le ministère se désintéresse des montres et des bas, qui fera vivre ses cent familles d’ouvriers ? Voltaire estime que quand un ministre sort, il y en a un qui rentre et, quel qu’il soit, le ministre en place doit soutenir Ferney.
Mme de Choiseul indignée écrivait : « Il a toujours été poltron sans danger, insolent sans motif, bas sans objet. » C’est dur. Mais s’il a toujours été ainsi pourquoi, Madame, l’avez-vous naguère si bien traité ? « Il faut l’encenser et le mépriser, c’est le sort de tous les objets du culte. », disait-elle en terminant. Voltaire se défendait et il écrivait à Mme du Deffand entichée des parlementaires : « Je suis fidèle à toutes mes passions. Vous haïssez les philosophes et moi je hais les Tyrans bourgeois. Je vous ai pardonné toujours votre fureur contre la philosophie, pardonnez-moi la mienne contre la cohue des enquêtes. » Et il s’explique franchement à la duchesse de Choiseul : le courtisan fait place au philosophe engagé dans une affaire politique, il n’admet pas qu’on prenne des ménagements avec une secte dangereuse pour la nation : « Je mourrai aussi fidèle à la foi que je vous ai jurée qu’à ma juste haine contre des hommes qui m’ont persécuté tant qu’ils ont pu et qui me persécuteraient encore s’ils étaient les maîtres. Je ne dois pas aimer assurément ceux qui devaient me jouer un aussi mauvais tour au mois de janvier 1770 (poursuites contre son Histoire du Parlement) ceux qui versent le sang de l’innocence (Calas) ceux qui portent la barbarie dans le centre de la politesse (la torture) ceux qui uniquement occupés de leur sotte vanité laissaient agir leur cruauté sans scrupule tantôt en immolant Calas sur la roue, tantôt en faisant expirer dans les supplices après la torture un jeune gentilhomme (La Barre) qui méritait six mois à Saint-Lazare et qui aurait mieux valu qu’eux tous. Ils ont bravé l’Europe entière indignée de cette inhumanité ; ils ont traîné dans un tombereau avec un bâillon sur la bouche un lieutenant-général (Lally-Tollendal) justement haï à la vérité mais dont l’innocence m’est démontrée par les pièces mêmes du procès : je pourrai produire vingt barbaries pareilles et les rendre exécrables à la postérité. J’aurais mieux aimé mourir dans le canton de Zugou ou chez les Samoyèdes que de dépendre de tels compatriotes. »
Malgré sa haine irréductible contre les Parlements, il se voulait aussi irréductiblement fidèle aux Choiseul et le clamait partout. Cela ne le servait guère auprès du roi et du chancelier. Que voulait-on de lui ? Qu’il renie ses idées ? ou ses amis ? Choiseul fit découper dans la tôle, une silhouette qui représentait Voltaire, il la fit placer au sommet d’un toit où le vent la faisait virevolter… Paris s’amusa de la girouette Voltaire pendant tout le mois de mai 1772.