Voltaire ou la royauté de l'esprit
Les espiègleries du vieux philosophe donnent au curé de Ferney une colique mortelle et indignent l’Europe.
Les espiègleries du vieux philosophe
donnent au curé de Ferney une colique mortelle
et indignent l’Europe.
À un moine qui visitait Ferney pendant la semaine sainte de 1768, Voltaire dit tout à trac : « J’ai envie pour le bon exemple de faire mes Pâques dimanche, je pense que vous me donnerez bien l’absolution pour cela ? – Très volontiers, répondit le moine fort accommodant, je vous la donne. »
Ils déjeunèrent ensemble et le moine s’en alla.
Le jour de Pâques Voltaire se mit en tête de prêcher ses paroissiens sur le vol, quelques larcins ayant été commis sur ses terres. Wagnière, bien que protestant, lui fit observer qu’il n’avait pas le droit de sermonner les fidèles dans une église. Voltaire passa outre. Pendant la messe de Pâques, le curé eut la surprise de voir et d’entendre Voltaire s’adresser aux fidèles de cette voix pathétique et théâtrale qu’il prenait à l’occasion. La première surprise passée, le curé remonta les marches de l’autel et continua de dire la messe. Voltaire lui adressa quelques compliments sucrés pour se faire pardonner. Mais le curé n’en tint pas compte. Et l’écho de ce sermon intempestif retentit fort loin. On en fit des contes : on disait que Voltaire était entré à l’église escorté de gardes-chasse portant des cierges, on citait même des phrases de pure invention – mais scandaleuses. D’autres ajoutaient qu’il était accompagné de tambours et le plus curieux était la componction de tous ses gestes. L’évêque d’Annecy fut bientôt informé de ces prouesses et la Cour aussi.
À Versailles, la nouvelle fut d’abord bien accueillie : on crut à une conversion. Mais quand on connut les détails tout le monde se retourna contre Voltaire. Les dévots criaient au sacrilège, et les philosophes à la palinodie. Il se défendit : il raconta à d’Argental qu’il était pris entre deux évêques du XIVe siècle, imbéciles et fanatiques et qu’il était obligé de hurler avec les loups. Tout cela sentait le mauvais argument. En réalité, il avait eu envie de jouer un rôle sur une scène qui était l’église, un jour d’affluence ; il avait cédé à son penchant à s’agiter en public, à se créer un nouveau personnage.
Ce vieillard était resté un enfant insupportable ; mais quand il criait à Ferney, c’était toujours la voix de Voltaire qui se faisait entendre de Versailles à Saint-Pétersbourg.
L’évêque d’Annecy lui écrivit avec dignité et modération. « Puisque vous avez fait vos Pâques de plein gré, je vous crois donc sincère ; un honnête homme même incrédule ne se livrerait pas à cette comédie sans se déshonorer, vous êtes donc chrétien ; je ne saurais vous considérer comme l’ennemi de la religion catholique. Toutefois votre communion a été faite sans repentir, sans les réparations préalables que vos écrits, vos actes passés demandaient, vous ne sauriez donc vous approcher de la sainte table sans donner des gages de votre sincérité et aucun prêtre ne vous y autorisera à la légère. »
Voltaire lui fit une réponse dilatoire. L’évêque lui mit les points sur les i. Voltaire, faisant le bon enfant, demandait des prières et protestait de sa bonne foi. L’évêque lui dit qu’il ne se satisferait pas de paroles : il voulait des actes : « La foi est dans les œuvres. » C’était net. Voltaire trouva cela trop net : cet évêque ne savait pas jouer. Voltaire aurait voulu un marivaudage théologique sur un ton persifleur de façon à amener l’évêque sur son terrain afin de le tourner en ridicule. Il était mal tombé : il devint furieux. L’évêque se méfiant de son illustre correspondant envoyait à Versailles les lettres qu’il écrivait ainsi que les réponses de Voltaire. Celui-ci écrivit à d’Argental avec autant d’humeur que d’injustice, voilà le Voltaire insupportable : « Je ne suis pas revenu de ma surprise quand on m’a appris que ce fanatique imbécile d’Annecy, soi-disant évêque de Genève, fils d’un très mauvais maçon, avait envoyé au roi ses lettres et mes réponses. Ces réponses sont les lettres d’un père de l’Église qui instruit un sot. »
Erreur, le sot, en ce cas n’était pas l’évêque et le père de l’église de Ferney se conduisit comme un vieux gamin. Une fois lancé, tout lui est bon pour déconsidérer l’évêque. Il raconta que le prélat avait demandé une lettre de cachet contre le seigneur de Ferney. Il le noircit de son mieux : « Un montagnard étranger plus propre à ramoner les cheminées qu’à diriger les consciences. »
L’évêque, disait-il, aurait supplié le roi « de lui faire le plaisir de chasser un vieillard de 75 ans et très malade de sa propre maison qu’il avait fait bâtir, des champs qu’il avait fait défricher, et de l’arracher à cent familles, qui ne subsistaient que par lui. Le roi trouva la proposition très malhonnête et peu chrétienne et le fit dire au capalou. »
Pauvre vieillard ! et si pieux ! Ce qu’il oublie de dire c’est qu’il reçut une lettre de blâme du roi pour excès de piété et services inopportuns.
Il la garda bien secrète. Mais l’évêque la rendit publique. Car où serait la sanction, si le blâme n’était affiché ? Le silence aurait ressemblé à une approbation. Voltaire furieux de l’attitude de l’évêque se promit de faire mieux aux Pâques prochaines.
En effet, un jour de mars 1769, il aperçut, de son lit, dans une allée de son jardin, deux promeneurs. Il envoya Wagnière aux nouvelles : c’était le curé de Ferney accompagné d’un pauvre capucin qui venait en renfort pour les confessions de la semaine sainte. La pieuse population se pressait à la porte du confessionnal pour faire ses Pâques. Rien n’inspire le diable comme la dévotion militante. Voltaire se sentit soudain illuminé.
— Est-il vrai que l’évêque d’Annecy a défendu de me confesser et de me donner la communion ? demanda-t-il à Wagnière.
Il le savait fort bien puisque c’était lui qui avait répandu ce bruit. Mais il voulait montrer qu’il agissait par bravade. C’est ainsi qu’il faut comprendre la suite : ça n’était pas un sacrilège, c’était une mutinerie.
— Eh bien ! puisqu’il en est ainsi je vais me confesser et communier malgré lui. Je ne veux point aller à l’église mais que tout se passe dans ma chambre et dans mon lit pour sa plus grande satisfaction. Cela pourra être fort plaisant et l’on verra qui de l’évêque ou de moi l’emportera. Allez me chercher ce capucin. Avez-vous de l’argent sur vous ? – oui – Mettez-moi un écu neuf sur la table de nuit pour que mon compagnon puisse le voir.
Simple mise en scène pour tenter le saint homme. Lever de rideau : Wagnière introduit le capucin. Voltaire, dans son meilleur rôle, s’est fait une mine de mourant : le regard vitreux, la voix caverneuse du vieux Lusignan expire sur ses lèvres, ses mains maigres, ses mains de prestidigitateur, ses mains bavardes froissant nerveusement les dentelles. Le discours n’est pas moins émouvant : « Mon père, voici venir le saint temps de Pâques, je voudrais dans cette circonstance remplir aussi mes devoirs de Français, d’officier du roi, et de seigneur de paroisse, mais je suis trop malade pour me transporter à l’église. Je vous prie de m’entendre ici. »
À ce moment, il mit l’écu dans la main du capucin qui la referma sans hésiter sur la palpable conclusion d’un si beau discours. Le moine était comme pétrifié. Enfin, il s’excusa de ne pouvoir opérer sur-le-champ car plusieurs personnes l’attendaient à l’église, mais il promit de revenir dans trois jours si Dieu maintenait le bon seigneur dans les pieuses dispositions où il se trouvait présentement. Il déguerpit en tremblant comme s’il se tirait des pattes du Malin. Et Voltaire en conclut qu’il venait de perdre un bel écu neuf de six livres.
Il persévéra. Pendant trois jours, il fit publier qu’il était à la mort. Pas de capucin. Il fallait des preuves. On envoya chercher le chirurgien Dugros qui prit le pouls. Il le trouva excellent, l’infâme ! et félicita le malade. Celui-ci se dressa et d’une voix terrifiante ordonna à Dugros de trouver de la fièvre. On reprit le pouls. Celui du chirurgien était plus agité que celui du malade mais il avait compris : « Fièvre intense ! décréta-t-il. – Par Dieu, je le savais bien, dit Voltaire, il y a trois jours que je suis à l’agonie. Allez de ce pas le dire au curé, il doit savoir ce qu’il a à faire auprès d’un malade en danger de mort. »
Malgré l’insistance du médecin, trois jours encore se passèrent sans que le capucin reparût. Voltaire envoya un billet menaçant : il en appelait aux lois du royaume et non plus à la charité : « Les ordonnances portent qu’au troisième accès de fièvre on donne les sacrements à un malade. M. de Voltaire en a eu huit violents, il avertit M. le curé de Ferney. »
Pas de réponse. Les prêtres avaient des ordres de l’évêque. Ils attendaient le contrordre pour bouger. Ils avaient dépêché un courrier à Annecy, ils perdaient la tête et ne savaient à qui se vouer : au bon Dieu qui était à Annecy ? ou au Diable qui était à leur porte ? Le bon Dieu était puissant, bien sûr, mais l’Autre était si proche ! Ils étaient au supplice. Quel métier aussi : curé de Voltaire ! À une heure du matin, Voltaire après les trois nouveaux jours d’attente fit lever tous ses domestiques et les envoya chez le curé pour le supplier de venir : « Monsieur allait mourir et voulait mettre son âme en paix. » Wagnière les accompagnait, en cas de refus du curé, le secrétaire devait solennellement lui rappeler les lois du royaume, les arrêts du Parlement et les canons de l’Église. Il devait assurer le prêtre que son maître était prêt à faire toutes les déclarations, les protestations que l’Église exigerait de lui – en public si on voulait. Il en donnait promesse écrite contresignée par Wagnière et Dige.
Ni le curé, ni le capucin ne bougèrent.
Au jour, Voltaire leur envoya un huissier et une sommation les menaçant de poursuites devant le Parlement pour refus de sacrements.
Les pauvres prêtres furent saisis et le curé, M. Bert fut la proie d’une colique si terrible qu’il n’en put guérir. Il en mourut quelques mois plus tard. Il répéta dès ce moment qu’il sentait qu’il ne se remettrait jamais du bouleversement que la sommation de M. de Voltaire avait provoqué en lui. À quoi Voltaire répondit qu’il n’était qu’un vilain ivrogne qui s’était mis à boire son vin de messe. Tel fut le viatique du pauvre curé de Ferney. Mais après l’algarade, Voltaire lui fit cadeau d’un beau ciboire. Sans rancune ?
Pour lors, il est dans son lit où il s’applique à mourir dans les bonnes formes et il supplie par voie d’huissier la marâtre d’Église romaine de l’administrer. Il la convaincra par-devant notaire. Il fait venir Maître Roffo, notaire à Ferney et le prie d’enregistrer une profession de foi catholique d’une orthodoxie inattaquable, contresignée par le père Adam (S.J.). Pendant ces simagrées, la réponse de Mgr d’Annecy était arrivée. Les prêtres étaient autorisés à se rendre au chevet du mourant. Autorisation assortie de recommandations infinies, on s’en doute.
Le capucin tremblait de peur. Voltaire commença par faire l’enfant, il fit mine d’avoir oublié son credo (il venait de le dicter au notaire !) son confiteor, le symbole des Apôtres. On les lui serina, il les répéta avec beaucoup de componction. Le capucin était si troublé qu’il mélangeait parfois les textes. M. de Voltaire avait la bonté de le remettre sur la voie. Il y a des tableaux que peu de metteurs en scène oseraient présenter de peur de faire crier à la caricature – peu importe, en ce cas. Voltaire n’est-il pas son propre metteur en scène ?
Puis il fit une profession de foi verbale qui n’était qu’une profession de déisme et non de catholicisme. « J’adore Dieu dans ma chambre. Je ne fais de mal à personne. » Pour le coup, le capucin était armé ; il n’accepta pas ces balivernes car il avait en poche une déclaration de foi toute prête que Voltaire devait signer. Alors Voltaire sortit de son coma et avec un aplomb saisissant, il démontra au moine que le Symbole des Apôtres contenait Tout ! La profession de foi risquait au contraire d’introduire des innovations qui nuiraient à l’orthodoxie de cette touchante cérémonie. Le capucin n’en démordait pas, il voulait que le moribond signât son papier. Voltaire se redressa courroucé par tant d’entêtement et, quittant moralement la défroque de Scapin, il endossa le grand camail de l’Aigle de Meaux : il tonna ! La voix de l’acteur s’élançait, s’envolait, planait sur les cimes de l’éloquence, sa phrase se développait, se déroulait avec une ampleur pathétique. Des images brillaient ; un trait fulgurant transperçait les auditeurs. Au dire de Wagnière, l’instant fut sublime. Tous étaient subjugués. L’illustre acteur surveillait du coin de l’œil l’effet de sa tirade et jugeant le capucin à point, il lui cria d’une voix de stentor : « Donnez-moi l’absolution sur l’heure ! » Il l’acheva : le capucin bredouillant, oubliant son papier, les instructions de son évêque, prononça devant témoins la formule d’absolution. Voltaire s’étendit sur son oreiller. Sa figure rayonna. Les prêtres sortirent défaillants, soutenus par le médecin, Wagnière et le notaire.
Rideau, entracte.
Le notaire et le curé revinrent. Le curé donna la communion à Voltaire. Maître Roffo fit le procès-verbal, nota la déclaration de l’illustre pénitent : « Ayant mon Dieu dans ma bouche, je pardonne sincèrement à ceux qui ont écrit au roi des calomnies contre moi et qui n’ont pas réussi dans leurs mauvais desseins ».
Le public évacua la chambre. À peine le dernier visiteur avait-il franchi la porte, que Wagnière vit son maître sauter du lit où il faisait figure de cadavre l’instant d’avant. « J’ai eu un peu de peine avec ce drôle de capucin mais cela ne laisse pas que d’amuser et de faire du bien. Allons faire un tour de jardin. »
C’est donc par hygiène qu’il se livre à ces jeux : cela fait du bien. Voilà à quoi s’amuse un grand homme quand il a congédié sa nièce, acariâtre et incestueuse !
Puis il y eut l’effet produit sur le public : les commentaires des ennemis et des amis concordent pour une fois. Même d’Argental est scandalisé. Paris et Versailles ricanent, grondent ou grincent. La réprobation est unanime et totale.
Tronchin écrit : « On m’a envoyé la confession de foi de Voltaire, il faut qu’il ait toute honte bue. Qui croit-il attraper avec de tels ragots ? des sots ?… » À vrai dire, Voltaire n’avait voulu berner que l’évêque d’Annecy mais toute l’Europe avait assisté à sa scapinade. « Le voilà réduit, pour se mettre en sûreté, aux plus vils, aux plus ridicules expédients. » Erreur, ce n’était pas pour amadouer l’Église et les autorités, c’était au contraire une bravade – d’un goût regrettable : « Il n’est question que des polissonneries de Voltaire avec son curé… »
Quand il apprit ce qu’on pensait de sa prouesse de polisson, il écrivit pour s’expliquer et se blanchir. Il n’y réussit guère. « J’ai reçu bravement le viatique en dépit de l’envie, j’ai déclaré expressément que je mourais dans la religion du roi très-chrétien et de la France ma Patrie ! »
Mais alors, pourquoi signer ses lettres : Écrasons l’infâme ? Sa cause est malsaine. Comme acteur il est excellent, mais la pièce est mauvaise. Frédéric fut très dur avec lui après cette mascarade. Cependant Voltaire continuait le jeu : il se faisait lire à table le Petit-carême de Massillon : « le style en est très bon », disait-il d’un ton benoît. Puis soudain : « Ah ! quel style !, quelle harmonie ! s’écriait-il, en coupant la lecture. Tirez Massillon ! » et il se lançait dans la conversation, rieur, terrible, incorrigiblement jeune : éblouissant.