Voltaire ou la royauté de l'esprit
Moralistes et Métaphysiciens avec Voltaire et sa morale.
Moralistes et Métaphysiciens
avec Voltaire et sa morale.
Parmi les personnages célèbres ou les fantoches qu’évoque Voltaire il est une figure peu banale de Genève, un de ces huguenots intransigeants, austères, irréprochables. D’une intolérance absolue, celui-ci était honnête, au point d’aller lui-même présenter à Voltaire le manuscrit des attaques qu’il se disposait à publier contre l’impie : il s’agit de Deluc, le vieux Deluc, comme l’appelle Voltaire, ami de Rousseau et farouche détracteur de Voltaire. Il proposa à Voltaire de se reconnaître fils d’Abraham, de renoncer à son impiété, de proclamer la divinité du Christ, moyennant quoi, lui, prophète Deluc, suspendrait la publication (toujours onéreuse n’est-ce pas ?) de ses attaques. On connaît la scène où Don Juan reçoit M. Dimanche, l’accable de compliments et le renvoie charmé et les mains vides. Voltaire en usa de même avec le vieux prophète, il l’emberlificota dans des louanges, des protestations d’amitié, de respect, d’admiration, lui cita ses œuvres, les commenta, les porta aux nues, fit appel à la Loi et aux Prophètes, brilla dans l’exégèse, tant et si bien que le vieillard crut qu’il s’était trompé ou qu’on l’avait trompé sur le compte de Voltaire.
Il avoua alors au poète qu’il avait consacré sept chapitres à l’étriller. « Les voici ! » dit-il et il se mit à lire l’énorme liasse. Voltaire épouvanté par l’énormité du châtiment que représentait cette lecture le supplia de lui laisser son manuscrit et qu’il le lirait en un jour. « Je vous le laisserai trois jours, dit l’implacable Hébreu, et vous le lirez trois fois. » Voltaire promit pour échapper au supplice de la lecture. Il reconduisit son honnête bourreau en le cajolant tendrement. Il n’eut garde de lire une ligne de cette assommante critique. Il disait que Deluc était « un ignorant crédule qui ressemblait aux Apôtres ». (Avant la descente du Saint-Esprit, bien entendu.)
Deluc était si ennuyeux que même J.-J. Rousseau qui le portait aux nues parce qu’il attaquait Voltaire, ne pouvait le supporter : « J’ai de l’amitié, du respect, de l’estime pour lui, écrivait-il, mais je redouterai toujours de le voir… Je l’ai cependant trouvé un peu moins assommant qu’à Genève. Il m’a laissé deux livres. Bon Dieu ! quelle tâche. Moi qui ne dors pas, j’ai de l’opium pour au moins deux mois. »
Ce Deluc se comportait comme un tribun populaire, il voulait instituer une manière de république biblique. C’était le boutefeu des guerres civiles de Genève. Voltaire le rendit responsable du mauvais ravitaillement de la ville et de l’état de demi-famine qui y régnait. Qu’importait à Deluc que les gens n’eussent rien à manger pourvu qu’il les prêchât ? Il allait de porte en porte et prêchait à domicile ; il était de ces gens, dont Voltaire avait horreur, qui prétendaient conduire leurs semblables au Paradis en abrégeant leur vie sur cette terre et en faisant d’elle ce qu’elle doit être : « une vallée de larmes ».
C’était bien là l’affaire du philosophe de Ferney ! Lui qui se démène comme un diable pour faire de cette vallée un jardin des délices. Quitte à manquer le paradis.
Il est révélateur de voir Voltaire à travers ces Deluc, et autres qui font l’effet de repoussoirs. Il avait aussi un autre ennemi, Bonnet, esprit distingué, fort religieux et exécrant Voltaire en raison de ses badinages impies. Dès son arrivée à Genève, Voltaire avait fait des visites. Bonnet, ne voulant pas recevoir le diable chez lui, préféra aller le voir dans son antre. Il fréquenta donc les Délices – avec quelle répulsion et quelle assiduité ! Est-il permis de vivre dans les Délices, ici-bas ? Ce Voltaire était un défi à l’esprit de pénitence, d’humilité, et de simplicité. Aussi Bonnet ne le fréquentait-il que pour mieux l’observer, le prendre en flagrant délit de frivolité, d’ignorance et même de roublardise. Voyant un livre de Condillac sur une table, Bonnet tendit à Voltaire un piège de pion : « Que pensez-vous de cet ouvrage ? » Voltaire lui répondit qu’il ne l’avait pas ouvert, qu’il ne se mêlait point de cette philosophie et se contentait de faire quelques mauvais vers. L’autre lui trouva l’air gêné. La réponse a plutôt l’air désinvolte. Condillac ennuyait Voltaire, à moins que ce ne fût Bonnet – ou les deux. Ils allèrent dans une pièce voisine où M. de Beaumont parlait de Condillac. Voltaire écouta. Bonnet qui était sourd ne suivait pas. Peu après, Voltaire prit Bonnet par l’oreille et lui parla avec un brio étonnant de son Condillac. Bonnet fut stupéfait. M. de Beaumont rencontra Bonnet quelques jours plus tard et lui demanda s’il s’était amusé chez Voltaire. Bonnet lui dit qu’il avait été intéressé par ce que le poète lui avait dit de Condillac. « Et moi plus que vous », lui dit en riant M. de Beaumont qui lui raconta comment les choses s’étaient passées.
Bonnet, ami de Haller, Deluc et autres savants théologiens faisaient de leur mieux pour accréditer le bruit que Voltaire était un ignorant. Il n’était certainement pas, en dépit de ses lectures immenses, aussi fort métaphysicien que Bonnet ou Deluc, mais l’étendue de sa culture est indiscutable, et Bonnet qui la met en doute, était en sciences, en anglais, en italien, en histoire, en finances, en politique, en agriculture, en procédure et même en latin, un ignare auprès de Voltaire.
Ce qu’on reproche au Seigneur de Ferney c’est sa vie délicieuse, sa gaîté, sa frivolité, sa désinvolture. On n’admet pas que le génie soit aimable, sociable, élégant. On n’est supérieur – pour les Bonnet – que si l’on est ennuyeux. « Je ne voudrais pas de tous les talents de M. de Voltaire au prix qu’il en jouit : c’est à mon avis un des êtres les plus malheureux qui soient à la surface du globe. »
Voilà Jérémie ! Et qui vous dit, triste Bonnet, que M. de Voltaire voudrait changer ses talents contre les vôtres afin d’être heureux à votre mode ? L’emphase et la sottise dissimulent l’envie. Vivre passionne Voltaire : tout l’amuse, même les sots qui le font mettre en colère, parce qu’il sait s’amuser de sa propre colère. Il se donne à lui-même, de temps à autre, d’excellentes représentations de sa fureur vengeresse contre l’imbécillité.
Quand on brûle le Dictionnaire Philosophique, quelle explosion de joie chez M. Bonnet qui s’exprime avec beaucoup de véhémence et le plus mauvais goût : « Le plus détestable livre de ce pestilentiel auteur, et mieux encore : c’est pour la conscience ce qu’est l’arsenic pour les intestins. » Ah ! la savante critique de ces cuistres !
Toutefois, Bonnet remarque que « ces sortes d’exécutions n’ont d’autre effet que d’accroître le succès du livre. » Ce qui n’est pas faux. Et de faire la triste figure, en voyant Voltaire ricaner parce qu’on brûle son livre. Alors la colère le prend : « Cet homme ne fait plus que des excréments et il est une infinité de gens qui les dévorent. » Fi, M. le pasteur ! Votre plume est tombée dans le pot de chambre.
Plus finement, M. Bonnet s’aperçoit qu’on réfute les libelles de Voltaire que tout le monde lit par d’énormes ouvrages que personne n’ouvre.
« Il faudrait mettre aussi le contrepoison dans de petites boîtes bien dorées. » Fort bien dit, M. Bonnet, il ne vous manque que l’or pour faire les boîtes et l’art de les ciseler.
Quand d’Holbach publie son livre matérialiste Système de la Nature, Bonnet s’étonne de voir Voltaire réfuter d’Holbach avec des arguments en faveur de l’existence de Dieu qui surprirent Bonnet et l’enchantèrent. C’est qu’il connaissait mal Voltaire, qui n’est pas matérialiste. Dans un vers devenu proverbial Voltaire dit : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. » L’existence de Dieu est une nécessité philosophique de l’Univers tel que Voltaire le conçoit. Cela dit, il était l’ennemi irréductible des dogmes, des rites, des religions révélées, tout cela banni en vrac, sous le nom infamant de « Superstition » car c’est la superstition qui conduit au fanatisme homicide. Il y avait, cependant, en Voltaire, une nostalgie de la foi ; la religion a imprégné son enfance. Pourquoi a-t-il rebâti une église à Ferney ? Un athée eût tranquillement laissé s’écrouler l’ancienne. Il aurait eu moins d’ennui avec son évêque. Il était violemment anticlérical, antibiblique, antithéologique, antimétaphysicien, mais il était déiste et spiritualiste. Un jour à dîner, Condorcet et d’Alembert, se lancèrent dans une éclatante sortie contre l’existence de Dieu. Voltaire fit sortir ses domestiques et dit à ses amis : « Maintenant, Messieurs, continuez vos propos contre Dieu mais comme je ne veux pas être égorgé cette nuit par mes domestiques il est bon qu’ils ne vous écoutent pas. » Ainsi Dieu est le nécessaire fondement de la morale voltairienne. Comme quelqu’un lui rétorquait que les dévotes trompaient aussi leurs maris, agacé par l’argument il répliqua : « Et moi, j’en connais une que la crainte de Dieu a retenue – et cela me suffit. »
Il tenait beaucoup à cette morale inspirée par la crainte de Dieu. « L’athéisme est un monstre pernicieux dans ceux qui gouvernent, (Et le Salomon du Nord ?) il peut quoique vous en disiez encourager les Néron, les Alexandre. L’opinion contraire peut les réprimer. Sans ce frein, je regarderai les rois et leurs ministres comme des bêtes féroces… » Il s’étonne à soixante-seize ans que les hommes abordent avec la plus grande légèreté le sujet le plus important du monde : « L’existence de Dieu est la chose qui intéresse le plus le genre humain. »
Il a l’esprit religieux, mais point de religion : « … Pourquoi sommes-nous ? Pourquoi y a-t-il des êtres ? Qu’est-ce que la pensée ? Ô atomes d’un jour, ô mes compagnons dans l’infinie petitesse, nés comme moi pour tout souffrir et tout ignorer, y en a-t-il parmi vous d’assez fous pour croire savoir tout cela ? Non, il n’y en a point, non, dans le fond de votre cœur, vous sentez votre néant comme je rends justice au mien, mais vous êtes assez orgueilleux pour vouloir qu’on embrasse vos noirs systèmes. »
Pour affirmer son déisme, il avait d’abord fait graver sur son église de Ferney : « Deo Soli. » Pour ce qui est de l’âme, on sait qu’il n’y peut croire. « Le je ne sais quoi qu’on appelle matière peut aussi bien penser que le je ne sais quoi qu’on appelle âme… on a toujours cherché comment l’âme agit sur le corps. Il fallait d’abord savoir si nous en avions une… Pourquoi voulons-nous à toute force en avoir une ? Peut-être par vanité. Si un paon pouvait parler il dirait qu’il a une âme et que son âme est dans sa queue. »
Parfois, quand il désire châtier les grands dans la vie éternelle, il fait semblant de croire à l’âme et à la damnation : c’est une simple satisfaction passagère. Son idée constante est qu’il n’est pas nécessaire de croire à la vie éternelle pour être vertueux. Il existe pour lui une morale universelle, indépendante des religions et des races. « Il y a des actions que le monde entier trouve belles : un ami se dévoue à la mort pour son ami : l’Algonquin, le Français, le Chinois diront tous que cela est fort beau. » Tous les sages, tous les honnêtes gens du monde entier forment la société vertueuse qui s’accorde sur les mêmes principes : la vérité, la liberté, la vertu.
Et il invoque les vrais saints de cette morale : « Adressons nos prières à Saint Zénon, à Saint Épicure, à Saint Marc-Aurèle, Saint Épictète et Saint Bayle. » Il a une préférence pour les saints stoïciens « qui rendirent la nature humaine presque divine », dit-il. D’Holbach avait osé écrire qu’il serait dangereux de demander à l’homme d’être vertueux si la vertu devait le rendre malheureux et il ajoutait : « Dès que le vice rend heureux, il doit aimer le vice. »
« Cette maxime est exécrable, répondit Voltaire. Quand il serait vrai qu’un homme ne peut être vertueux sans souffrir, il faudrait l’encourager à l’être. La satisfaction d’avoir dompté ses vices est cent fois plus grande que d’y avoir succombé, plaisir toujours empoisonné, plaisir qui mène au malheur. On dit à un soldat pour l’encourager : “Songe que tu es du Régiment de Champagne.” On devrait dire à chaque individu : “Souviens-toi de ta dignité d’homme.” »
On aurait tort de prendre pour un relâchement de sa morale certains propos légers de Voltaire ; et tort de confondre son anticléricalisme avec l’immoralité. Mais tout est si ondoyant, si moiré dans sa pensée, que le fond de sa sagesse est presque insaisissable. Lorsque Zadig affirme que, pour être sage, il faut être sans passions, le vieil ermite – sans doute celui de Ferney – lui répond que les passions : « Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau ; elles le submergent quelques fois mais sans elles, il ne pourrait voguer. »
Et pour Voltaire, il importe de « voguer » bien plus que d’être épicurien, stoïcien…, ou chrétien. Il faut voguer, c’est-à-dire : vivre à pleines journées, à pleine humanité, à pleine vie. C’est peut-être dans cet élan vital qu’est le secret de sa morale. Et si l’on ne veut pas croire à sa morale, il faut reconnaître qu’il a, en digne fils Arouet, et digne élève de Louis-le-Grand, une profonde moralité.