Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 161 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Voltaire est-il mort ?

 

Que reste-t-il, au soir du 30 mai 1778, du plus brillant, du plus turbulent des hommes ? Il reste un cadavre, une immense fortune, une montagne de livres célèbres, une rumeur de gloire tapageuse qui continue à emplir la rue de Beaune et le quai de la Seine et un rien, presque rien : un souffle d’esprit qui court le monde.

Que va-t-il advenir de tout cela ?

***

Le cadavre est encore sur son grabat. Or, ce cadavre qui est encore Voltaire, va se révéler le plus agité, le plus turbulent cadavre du monde : le plus voltairien des cadavres. La comédie macabre continue l’autre : ce mort va poursuivre la plus étonnante carrière de danseur et de mime qu’ait jamais connue la dépouille d’un poète. Suivons-la : nous serons toujours en compagnie de Voltaire.

Il était mort, la foule l’acclamait encore et le réclamait au balcon. Son entourage avait caché le secret de sa fin qui lui posait de sérieux problèmes. En fait, pendant qu’on l’applaudissait encore rue de Beaune, M. de Voltaire courait la poste sur la route de Troyes. La sinistre crainte qui l’avait hanté toute sa vie, celle de mourir comme un chien jeté à la voirie, fut bien près d’être réalisée. Ses neveux l’abbé Mignot et M. d’Hornoy firent de leur mieux pour éviter pareil scandale. Dès avant sa fin, ils supplièrent les autorités ecclésiastiques d’accorder à leur oncle des obsèques religieuses. Ils invoquèrent la première rétractation, la confession ; on eut beau jeu de démontrer que les propos tenus par Voltaire après cette parodie de repentir lui avaient ôté toute valeur. Ils intervinrent auprès de M. Lenoir, intendant de police de Paris, de M. Amelot, ministre, qui s’entremirent auprès de l’Archevêché et de M. de Fersac : ils se heurtèrent à un refus absolu. L’abbé Mignot et M. d’Hornoy étaient tous deux membres du Parlement de Paris : on leur signifia que s’ils faisaient une demande officielle, elle serait refusée et ils seraient alors dans le cas de se démettre de leur charge. Le roi lui-même fut pressenti : sa réponse en laisse présager bien d’autres qui seront aussi peu royales : il s’en lava les mains. Il répondit « qu’il n’y avait qu’à laisser faire les prêtres ». Louis XIV avait su prendre une décision pour sauver Molière de la fosse commune. En ce qui concerne Voltaire, les prêtres d’ailleurs n’étaient pas les plus fanatiques. Le clan des dévotes conduit par Mmes de Nivernais et de Gisors se faisait remarquer par des élans de miséricorde qui ressemblaient à la haine la plus furieuse.

L’abbé de Fersac ne voulait pas célébrer les obsèques mais il ne s’opposait pas à ce qu’on emportât le mort à Ferney puisque Voltaire y avait préparé son tombeau. Curieux tombeau ! Moitié dans l’église, moitié à l’extérieur ce qui faisait dire à Voltaire que les malins ne manqueraient pas de remarquer qu’« il n’était ni dedans ni dehors ».

L’abbé Mignot en accord avec son cousin d’Hornoy, prit une décision héroïque : il décida d’enlever clandestinement le corps de son oncle et de le transporter à l’abbaye de Seillières, près de Troyes, dont il était abbé commendataire. Là, il était sûr que son prieur consentirait à enterrer religieusement Voltaire. Le scandale serait ainsi évité. Et son oncle reposerait en paix, selon son désir.

Mais avant de jouer sa dernière – ou une de ses avant-dernières scènes – M. de Voltaire exigea quelques apprêts et quelque mise en scène. On fit donc appeler dans la chambre mortuaire un chirurgien M. Try demeurant rue du Bac, un pharmacien M. Mithouart, qui avait une officine rue de Beaune, et un aide le sieur Brizard. Ils vinrent dans la nuit du 30 au 31 mai. Voltaire était mort depuis la veille : Paris l’ignorait encore. Ils procédèrent à l’autopsie et à l’embaumement du corps. Quelle scène ! Ils ne disposaient que du grabat, d’une bougie, de quelques ustensiles. Ils découvrirent que les reins et la vessie étaient épouvantablement infectés et perforés. Le pharmacien ouvrit le crâne. Il semble qu’un troisième médecin fut également présent, un M. Rose de l’Épinoy, de l’Académie de Médecine, qui remarqua que le crâne assez petit de Voltaire avait des parois osseuses très minces (on ne pense pas sans frémir aux coups de bâtons de Rohan !) mais que la masse du cerveau était bien supérieure à la normale. M. Mithouart pour son dérangement demanda à garder le cerveau, il le fit bouillir dans l’alcool et l’enferma dans un bocal à confiture qu’il emporta chez lui. M. de Villette, en qualité d’hôte et d’ami du défunt, se réserva le cœur. Il ne le cuisina pas, mais le fit enfermer dans un étui d’argent doré.

Quand les médecins eurent taillé, il fallut coudre. Ils s’en acquittèrent tant bien que mal. On referma fortement le crâne, on l’enfouit dans un bonnet bien serré, on habilla le cadavre et on l’affubla finalement d’une belle robe de chambre que Mme Denis ne vit pas partir sans regret. On avait découpé trois beaux draps de lit pour en faire des bandelettes qui enserraient le corps disloqué et le faisaient tenir droit. C’est en momie que M. de Voltaire jouait son dernier numéro. On l’installa dans le beau carrosse doublé d’azur semé d’étoiles d’or. On attela à six chevaux car il fallait aller vite. Il y avait 48 heures qu’il était mort, il faisait chaud et les embaumeurs n’étaient pas très sûrs de leur embaumement. M. de Voltaire était assis, très raide sur les coussins et retenu par des sangles dissimulées. À côté de lui, un valet pour lui tenir compagnie jusqu’à Seillières.

Les neveux suivaient dans un autre carrosse.

Aux portes de Paris, les employés de l’octroi saluèrent discrètement M. de Voltaire et son bel équipage et fouette cocher ! Le voyage se passa fort bien, sauf pour le valet qu’on découvrit presque aussi mort que son compagnon : il avait failli succomber à la peur et à l’effroyable odeur que dégageait le cadavre. On tira la momie de son siège, on l’assit sans façon sur une table dans une salle basse. L’abbaye était déjà une demi-ruine. Le prieur ne se fit pas prier pour exécuter ce qu’on attendait de lui. On choisit d’enterrer Voltaire dans l’église même, près du chœur. On souleva une dalle, on creusa un peu, on cloua un cercueil formé de quatre planches on y coucha le récalcitrant. Cela occupa l’après-midi. On avait pourtant demandé à Mme Denis un cercueil de plomb. Elle avait répondu : « À quoi bon ? Cela coûte si cher et ne sert à rien. » Le fossoyeur de Romilly, le village prochain, les prêtres, les moines tout fut convoqué pour le lendemain matin à 5 heures. Le clergé était en vêtements liturgiques, l’office des morts fut chanté. Tous les curés voulurent dire une messe. C’est ainsi que Voltaire à qui on refusait une messe basse à Paris eut six messes chantées en Champagne. Le cercueil fut enseveli et recouvert de la dalle. Pour qu’on puisse ultérieurement reconnaître remplacement on plaça sur le cercueil une pierre gravée : A 1778 V.

Peu après, les neveux apprenant qu’on avait mis leur oncle en pièces, protestèrent. L’opinion publique aussi – c’est même l’opinion qui les força à entamer une procédure afin qu’on leur rendit ces divers prélèvements. Mais ce qui était fait, était fait. Ils n’insistèrent pas beaucoup.

Mme Denis ne s’occupait pas de ces babioles : elle était toute à ses tracas de légataire universelle, à M. Duvivier et au soin de rassembler le plus qu’elle pouvait des objets ayant appartenu à son oncle. Les choses s’égarent si vite… un cœur, un cerveau, passe encore. Mais les fourrures, les bijoux, les inédits…

L’archevêque de Paris apprit en même temps que Voltaire était mort à Paris et enterré à Seillières. Il informa aussitôt l’évêque de Troyes de ce qui venait de se passer dans son diocèse. L’évêque de Troyes demanda des comptes au prieur de l’abbaye et exigea l’exhumation du corps de Voltaire. Le prieur fit le naïf, protesta de sa bonne foi : on lui avait présenté une rétractation en bonne forme et un billet de confession. Il rappela fort opportunément – mais en pure perte – que Voltaire n’ayant jamais été excommunié avait droit à la sépulture. Pour la forme, l’évêché se fâcha. Le prieur fut destitué mais son supérieur, l’abbé Mignot, fut épargné. Le prieur reçut de messieurs les neveux de très honnêtes compensations et Voltaire put reposer en paix. Un moment…

Les journaux furent priés de faire le silence sur Voltaire et les comédiens de ne plus jouer ses pièces. Cela dura un mois. Un mois de silence, c’est énorme pour Voltaire, même mort. En juillet, la Comédie affiche Mahomet. On l’écouta. Ni bravos, ni sifflets ; c’était bien la paix.

Ce n’était qu’une trêve. L’Académie française aurait bien voulu faire dire une messe aux Cordeliers comme il était d’usage. Interdiction de l’archevêché. Qui se fit le champion de la messe pour Voltaire ? Un adepte de la même secte : d’Alembert. Et voilà tout le parti encyclopédique exigeant une messe pour Voltaire ! L’affaire faisait rire les uns, mais contrariait assez l’archevêque, et c’est sans doute ce qu’on voulait. Beaucoup de prêtres ne partageaient pas l’avis de la hiérarchie. Nombreux étaient ceux qui disaient qu’ils auraient enterré Voltaire si on le leur avait demandé : d’Alembert écrivait à Frédéric II qu’un curé, celui de Saint-Étienne-du-Mont, aurait volontiers enterré solennellement Voltaire dans son église entre Pascal et Racine et aurait fait graver sa profession de foi en guise d’épitaphe. Cela eut évité bien des attaques à l’Église, telles que celle-ci :

Il ne manque rien à sa gloire

Les Prêtres l’ont maudit et les Rois l’ont aimé

La « Loge des Neuf-Sœurs » fit une cérémonie d’autant plus solennelle qu’elle tint lieu de celle que l’Église avait refusée. Elle eut lieu le 28 novembre 1778. Mme Denis et Mme de Villette y assistaient. Le clou fut l’apparition de Franklin. Ce fut très magnifique, très long, très ennuyeux. Tous les arts avaient été conviés : la musique alternait avec les harangues en vers et en prose. À peine une symphonie s’apaisait-elle qu’une ode la relayait, des cantates sublimes répandaient interminablement les charmes conjugués de la poésie et de la musique. Morphée planait sur l’assistance. L’âme de Voltaire s’éclipsa certainement avant la fin.

Autre hommage – et combien religieux ! – celui que Frédéric II rendit à son illustre ami. Sur les instances de d’Alembert, le roi de Prusse fit dire une messe à la cathédrale de Berlin. Il avait fallu cependant envoyer aux prêtres berlinois copie de la rétractation. Voici ce qu’écrivait Frédéric à ce sujet : « J’entame à Berlin la fameuse négociation pour le service de Voltaire et quoique que je n’aie aucune idée de l’âme immortelle, on dira une messe pour la sienne. Les acteurs qui jouent chez nous cette farce connaissent plus l’argent que les bons livres. »

Tout l’intérêt de ces « comédies » était de faire savoir au monde que l’archevêque de Paris, l’église de France donc la France étaient les seuls au monde à refuser la sépulture chrétienne à l’illustre chrétien qui s’appelait Voltaire.

De son côté M. de Villette se livrait à son idolâtrie : il adorait le cœur doré en entourant son culte de toute la publicité désirable. Il fit transporter sa relique à Ferney, dans la chambre du philosophe qu’on avait laissée intacte. Il se flattait d’avoir fait élever un monument de marbre dans la chambre même : une colonne cannelée et tronquée, placée dans une niche drapée de noir. Le cœur était bien logé. Wagnière qui n’avait nulle envie de ménager Villette dit qu’il s’agissait d’un monument postiche en terre vernissée peinturlurée en faux-marbre qui n’avait pas coûté deux louis. Peu importe, l’inscription composée par Villette était bien authentique, elle s’étalait sur la porte de la chambre transformée en chapelle : « Son cœur est ici, son esprit est partout. » serait mettre l’Éternel aux pieds de saint Crépin. » Ce trait sublime eut tant de succès qu’il eut droit à l’impression.

Villette acheta plus tard le domaine de Ferney à Mme Denis. Il y habita quelque temps puis des revers de fortune l’obligèrent à le louer à un Anglais. Des âmes délicates lui reprochèrent d’avoir loué le « cœur » de Voltaire avec le reste du mobilier. Il revendit Ferney et récupéra « le cœur » qu’il transporta dans son domaine de Villette. On voit que même en pièces Voltaire est aussi vagabond qu’il le fut de son vivant.

Dès que la Révolution éclata, M. de Villette se lança dans le mouvement et, dans un bel élan, il jeta son titre de marquis aux orties. Les bons amis disaient que son marquisat était si neuf qu’il aurait pu faire encore de l’usage quoiqu’il ne valût pas cher. Ne reculant devant aucun sacrifice, il fit remplacer la plaque qui était fixée au mur de son hôtel et portait le nom de « quai des Théatins » par une plaque portant « Quai Voltaire ». L’idée était bonne : Voltaire avait vécu là dans sa jeunesse et il était venu y mourir. Néanmoins les autorités protestèrent, poussées par les ennemis de Voltaire. Charles de Villette laissa côte à côte les deux plaques en disant que chacun pouvait ainsi appeler le quai comme il lui plaisait. Charles était un révolutionnaire très conciliant.

Une idée bien plus sublime germa dans ce cerveau bouillant de civisme. Et si l’on transférait les cendres de Voltaire à Paris ? Il exposa son idée dans un petit journal de l’époque : La Chronique. Cette idée fit le tour de Paris : ils furent bientôt dix à en revendiquer la paternité. L’abbaye de Seillières allait d’ailleurs être vendue comme bien national. C’était une ruine, elle était vouée à la démolition, les ossements de Voltaire couraient bien le risque d’être jetés à la fosse commune avec tous ceux des moines. Mais où enterrer Voltaire à Paris ? Les uns, voyant en lui un père de la Patrie et de la Révolution, proposèrent de le déposer sous l’autel de la Fédération comme saint Pierre sous le trône pontifical. Jamais homme aussi peu religieux n’a autant servi de relique. Les autres, révérant en lui l’auteur de La Henriade, voulaient l’ensevelir sous le sabot du cheval de Henri IV au Pont-Neuf. Enfin, certains avaient pensé à une sorte de rond-point qui terminait les Champs-Élysées pour lui dresser un tombeau. Ce sera l’Étoile, la place occupée par le soldat inconnu.

Villette en tenait pour Henri IV. Camille Desmoulins en dissuada le peuple par une phrase à la mode : « Fi donc ! s’écria le tribun, ce

 

É

Au cours d’une représentation de Brutus de Voltaire, où le public de l’époque s’acharnait à voir des allusions politiques dans chaque vers, Villette, toujours prêt à se servir en servant la gloire de Voltaire, monta sur la scène et improvisa un petit discours. Il traita les Parisiens de « Romains » et Voltaire de « Brutus » ce qui allait aussi bien à l’un qu’aux autres et, dans un flot d’éloquence où le pur mensonge s’alliait à la vraie démagogie, il arriva à sa conclusion qui était pourtant fort naturelle, il dit que Voltaire devait reposer au Panthéon – c’est-à-dire dans l’Église Sainte-Geneviève désaffectée.

Pour lever les dernières hésitations, il promit de tout prendre à ses frais. Il fut acclamé.

Encore un voyage en perspective pour le remuant cadavre. Mais ce serait un voyage patriotique.

Le 3 mai 1791 l’abbaye de Seillières devait être vendue. Si aucune décision n’était prise avant cette date, où serait exilée la dépouille de l’éternel exilé ? Il est patent que mort il n’était pas plus assuré de son domicile qu’il ne l’était de son vivant. La commune de Romilly entendait lui donner asile. La municipalité de Paris, travaillée par Villette, le voulait aussi. La Société des Amis de la Constitution de Troyes prétendait avoir des droits sur le squelette. Comme les petits doivent s’incliner devant les grands, même en période de révolution, Romilly s’inclina devant Troyes et Troyes se désista au profit de Paris… mais les deux voulaient au moins quelques reliques. Romilly se contenterait du bras droit et Troyes prendrait la tête. (Elle était vide, mais cela ne se savait pas.) Il se trouva des gens qui s’indignèrent parce que ce dépeçage rappelait trop les coutumes de l’Église romaine.

L’argument final qui permit d’écarter les prétentions de Romilly et de Troyes fut que la mémoire de ce grand homme appartenant à l’humanité entière, il n’était pas utile de mettre son squelette en pièces.

Le cadavre de notre héros échappa à l’écartèlement mais non au déménagement. Le 10 mai 1791, il fut exhumé, il y avait treize ans qu’il reposait sous sa dalle. Quelle exhumation ! Les gens de Troyes étaient à pied-d’œuvre, ceux de Romilly aussi. C’était à qui, piochant, mettrait le premier la main sur le squelette et s’en emparerait. Les gens de Troyes étaient les plus acharnés. Sur ce, arriva le décret de la Constituante qui faisait de la dépouille de Voltaire un bien national. Bas les pattes à Troyes et à Romilly ! Paris et la Nation jetaient sur le squelette la griffe du lion. Les chercheurs soulevaient les dalles à la recherche de la pierre A 1778 V. Un zèle passionné les poussait, ils se seraient assommés pour être les premiers à atteindre le cercueil. Un cri de joie se fit entendre : « Le voilà ! le voilà ! » Une pioche avait crevé les planches du cercueil.

On le tira du trou, deux chirurgiens s’avancèrent. Ils déclarèrent que le corps était intact – les bons menteurs ! – sauf une partie du pied gauche qui manquait. Ils précisèrent que personne n’en avait vu trace. La vérité c’était que le pied venait d’être volé et que personne ne voulait d’histoire avec les autorités de Paris. Le procès-verbal notait que le linceul était noir, pourri, collé au corps avec lequel il ne faisait qu’un. Le corps était tout à fait desséché et adhérait aux planches du fond dont on ne put le séparer. On emporta le tout. La garde nationale de Romilly tira une salve d’honneur. Le cadavre momifié fut couronné de feuilles de chêne et transporté, à la vue de tous, au village voisin. Le chemin était rempli de femmes des environs qui jetaient des feuilles et des fleurs. Certaines faisaient baiser l’horrible chose par leurs enfants.

À Romilly on donna à la momie un cercueil neuf et une garde d’honneur. À vrai dire, c’était moins pour honorer la dépouille que pour la défendre ; c’était une garde armée jusqu’aux dents, patrouillante, soupçonneuse. On craignait qu’un commando des localités voisines n’essayât de s’approprier la relique – on craignait aussi les « suppôts de la superstition » qui étaient capables de voler le cadavre pour le jeter à la rivière. On se méfiait donc des amis connue des ennemis. Non sans raison. Le calcanéum avait disparu,

mais il fallut convenir que le métatarse avait fait de même[3]… (il paraît qu’on put voir le pied de Voltaire à une certaine époque au Musée de Troyes d’où il aurait disparu). Un malin vola aussi deux dents.

L’une de ces dents fut donnée à un nommé Charon, fonctionnaire de la Ville de Paris, en mission, avec le titre d’ordonnateur de la fête de la Translation des Cendres de Voltaire. Ce cadeau lui fit un souvenir. L’autre dent fut donnée à un certain Lemaître, un journaliste « éclairé ». Elle lui fut donnée pour le rendre discret sur la disparition du pied. Ce Lemaître est un personnage d’époque : il mérite d’être connu. Avec sa dent, il se fil une amulette : elle pendait à son cou au bout d’une chaîne et elle était enveloppée d’un étui sur lequel il avait écrit ce distique :

Les prêtres ont causé tant de mal à la terre

Que j’ai gardé contre eux une dent de Voltaire.

Il est à croire que Voltaire dut aussi lui en garder une, car ce personnage, probablement ébloui par un excès des « Lumières » du temps, mourut fou dans un cabanon de Bicêtre. Mais la dent ne fut pas perdue, elle passa à son cousin Lemaître qui était – qui l’eût deviné ? – dentiste à Paris. Là on perd sa trace. Acheva-t-elle sa carrière dans la mâchoire d’un client de Lemaître ? Qui mordit-elle ? Sur une dent de Voltaire, on peut rêver… Mais qui oserait affirmer que le cadavre de Voltaire est en repos ?

À Romilly naquit une légende : durant la nuit de veille, un homme très grand se serait introduit par une sorte d’enchantement auprès du cercueil et aurait subtilisé le cadavre. Les gardes et le maire auraient été si épouvantés par les conséquences cruelles de leur négligence – tant leur crainte de Paris était grande – qu’ils auraient décidé de garnir le cercueil avec le squelette d’un jardinier prélevé au cimetière. Cette légende s’adornait de l’explication suivante : cet homme athlétique était un Russe envoyé par Catherine II pour voler Voltaire et le remettre à la tsarine. Cela ne tient pas debout mais montre à quel point les esprits furent surexcités par cette ensorcelante dépouille.

La translation des cendres fut fixée au 11 juillet 1791. Étrange coïncidence. C’était au moment de la fuite du roi, de son arrestation à Varennes et de son retour lamentable à Paris. Les deux cortèges faillirent se croiser. Quelle rencontre ! Le roi Louis XVI prisonnier dans son carrosse clos entouré de forces armées, le roi Voltaire, mort mais triomphant, faisant sa rentrée sut un catafalque entouré d’une pompe royale dans ce Paris d’où la royauté l’avait jadis banni. À la farce succède la tragédie.

Le voyage du catafalque se fit sans encombre : chaque municipalité jetait des fleurs, tirait des salves, haranguait à la « romaine » le moins romain des hommes. À la barrière de Paris, le maire, Bailly, vint en grande pompe accueillir le catafalque. Le défilé à travers Paris fut splendide. Des centaines de milliers de Parisiens acclamèrent le cercueil comme ils avaient acclamé l’auteur d’Irène. En tête venait la cavalerie, l’infanterie encadrait le cortège interminable. Il n’arriva au Panthéon qu’à sept heures du soir. Sur le parcours, il n’y eut qu’un cri discordant, celui d’un prêtre indigné par cette idolâtrie qui s’écria : « Dieu, tu seras vengé ! » On se contenta de le huer. Les fureurs sanguinaires n’étaient pas encore éveillées, il s’en tira à bon compte.

Une statue de Voltaire précédait le catafalque, puis venait une Bastille, en modèle réduit et en carton. On avait emprunté – un peu par force – les aubes et les surplis dans les couvents et les églises pour donner des vêtements « à l’antique » à des centaines de choristes qui chantaient des hymnes civiques. Innombrables étaient les porteurs de bannières « philosophiques » : « Si l’homme est créé libre, il doit se gouverner », lisait-on sur l’une. « Si l’homme a des tyrans, il doit les détrôner », lisait-on sur l’autre (c’était un vers de Voltaire dans son Poème sur l’Envie, mais dans le poème, il est suivi de ce vers qui en modifie le sens : « On ne le sait que trop nos tyrans sont nos vices. » Peu importe, en déifiant quelqu’un on le trahit toujours un peu.

Le cortège passa devant les Tuileries pour franchir la Seine au Pont-Royal. Toutes les fenêtres du palais étaient ouvertes, remplies des gens de la Maison du Roi, toute la façade vibrait d’acclamation sauf… sauf une fenêtre fermée derrière laquelle se tenaient silencieux et impassibles le roi et la reine. Quelles étaient leurs réflexions ?

Le roi du jour et de la rue, M. Bailly et sa suite suivait en calèche le catafalque de porphyre à l’antique qui faisait grand effet. Des fenêtres, on jetait des fleurs. Certains bouquets manquaient le catafalque et tombaient dans la calèche municipale. Un témoin, non sans malice, remarqua « que M. Bailly remerciait avec une mimique d’attendrissement comme si c’eût été son propre triomphe ».

La procession, car c’en était une, calquée sur les processions de la Fête-Dieu, fit halte après le Pont-Royal, devant la maison de M. de Villette qui l’avait transformée en une sorte de reposoir assez bien machiné. Il avait fait placarder en grand sa trouvaille : « Son cœur est ici, son esprit est partout. » En plus, la façade était cachée jusqu’au premier étage par un échafaudage en gradins couverts de jolies filles, vêtues de blanc « à la grecque » et chantant, à voix de sirènes, des cantates composées par Chénier. Au moment où la statue arriva à la hauteur de l’échafaudage, on vit apparaître, comme à l’opéra, une sorte de déesse portée par des coryphées. Elle sortait des fenêtres du premier et se trouvait juste à la hauteur de la statue qui s’immobilisa en face d’elle. La déesse était la citoyenne Villette qui prit la statue dans ses bras et la couvrit, selon l’expression du chroniqueur « des larmes délicieuses du sentiment ». Puis elle la couronna de lauriers. À cette minute, cinq cent mille Parisiens massés sur les quais, les ponts, le Louvre, ruisselaient des mêmes larmes et hurlaient de bonheur. Mme de Villette prit ensuite sa petite fille âgée de quatre ans et la mit dans les bras de la statue. « Elle la voua pour ainsi dire à la raison, à la philosophie et à la liberté », dit le chroniqueur. En somme, tout était religieux – sauf la religion.

Devant l’ancienne Comédie, rue des Fossés-Saint-Germain, en face du Procope, nouveau reposoir de la procession des reliques. Sur la façade, un buste de Voltaire – couronné bien entendu – avec cette inscription : « À dix-sept ans, il fit Œdipe. » À sept heures du soir on atteignit l’Odéon où l’on pouvait lire : « À quatre-vingt-quatre ans, il fit Irène. » L’Opéra avait délégué ses chœurs. Tout cela très beau mais, peut-être, un peu long. C’est à ce moment que l’orage éclata sur Paris et que le ciel ouvrit ses vannes. Des cataractes tombaient du ciel sur les toits et des toits sur le cortège. Ce fut une fuite éperdue. Les femmes en déesses n’avaient plus qu’une chemise trempée collée à la peau, et les élégantes empanachées de plumes fuyaient comme des poules mouillées pour se réfugier sous le péristyle. Un journaliste, outré de ces coups de tonnerre et de ce déluge qui avait comme dissous le cortège sublime, écrivait le lendemain, son article indigné où il affirmait que « le ciel aristocrate voulut ne venger ». Y aurait-il des orages « aristocrates » et des orages « plébéiens » ? N’empêche que tous ces « Romains » avaient fui l’ondée comme de simples enfants de chœur. Le catafalque était resté seul sous la pluie. Dès l’éclaircie, il reprit sa marche et il arriva à la nuit, avec une maigre escorte à Sainte-Geneviève. Le cercueil fut, sans autre cérémonie, descendu dans la crypte. À défaut d’eau bénite, il ruisselait de pluie.

Laissons-le en paix. La France et l’Europe allaient se déchirer pendant vingt-cinq ans. Les vivants allaient se rouler dans le sang, le poète mort se reposerait enfin.

Qu’est devenu le cœur ? « Belle et Bonne » le conserva dans un petit appartement où elle s’était réfugiée pendant la période troublée, Cul-de-Sac Férou, rue de Vaugirard. Ensuite, elle regagna le château de Villette qui était devenu une sorte de musée Voltaire et, de ce fait, sacré pour les Jacobins. Mme de Villette profita de cette immunité et fit du château un lieu d’asile pour les prêtres proscrits pendant la Terreur. Qui serait venu chercher un prêtre réfractaire sous le cœur de Voltaire ?

Notre héros n’avait pas encore dit son dernier mot en rendant son dernier soupir. Connaissons donc les facéties post-mortem de M. de Voltaire. En 1819, Mme de Villette, dont le frère était alors évêque d’Orléans, se trouva patronnesse d’une loge maçonnique qui prit le nom de « Belle et Bonne ». En pleine Restauration, pour la sœur d’un évêque, c’était hardi. Elle possédait des papiers de Voltaire, des vêtements, en particulier la splendide robe de chambre qu’il enfilait, lorsque, sortant du lit, il voulait faire une apparition au salon. C’était elle qui conservait le portrait peint par Largillière. À sa mort, tout cela passa à son fils, le marquis de Villette, qui mourut sans enfants et légua ses biens en 1860, à Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins. Qu’allait faire ce prélat de ces reliques impies ? Il n’y voulut pas toucher et les fit porter à la salle des ventes. Tout fut

dispersé : le portrait fut vendu 6 000 francs[4], le cœur, car c’est lui qui nous intéresse, fut donné à l’État. Napoléon III le fit déposer à la Bibliothèque Nationale. Il y est encore.

Et le cerveau ? Le pharmacien Mithouart le garda dans son bocal sa vie durant. Son fils, qui l’eut en héritage, pensa qu’il serait mieux dans une collection de l’État et l’offrit au Gouvernement du Directoire qui le refusa. Les Mithouart gardèrent donc « le siège du génie de M. de Voltaire » comme on disait alors. Le temps passa et l’Empire aussi. Mithouart savait que la Restauration se souciait peu de recevoir pareil cadeau : le cerveau fut relégué dans un placard.

En 1830, le pharmacien pensa que la monarchie libérale l’accepterait. Il le lui proposa. Silence. Vers cette époque, M. Mithouart réunit chez lui, un soir, quelques savants et leur présenta le cerveau illustre. Ces doctes personnages eurent l’idée d’en prélever quelques fragments et de les faire griller sur la flamme d’une bougie. L’un des témoins nota avec un sérieux digne de Diafoirus l’étonnement et l’admiration de ces messieurs car : « le cerveau lançait encore en pétillant des rayons de lumière ». Cet « encore » est beau. Et il ajoutait : « Ce cerveau laissera des traces dans l’avenir. »

En 1858, un parent des Mithouart et leur héritier, se trouva possesseur du bocal. Il l’offrit à l’Académie française. Elle refusa. « Elle n’a pas de reliquaire pour placer ce dépôt inattendu. »

Inattendu, c’est lui qui attendra. En 1870, nouvelle trace du cerveau : il est en possession d’une vieille demoiselle Mithouart, rue des Bons-Enfants, à Paris. Elle le légua à sa mort à un employé de la pharmacie Mithouart, rue Coquillière. Quel vagabond, ce cerveau ! Cet employé, du nom de La Brosse, mourut en 1875 et ses hardes furent dispersées à la salle des ventes. On a le nom des acquéreurs de tous les objets, sauf le nom de celui qui acquit le bocal et le cerveau. Ainsi disparut près de cent ans après sa mort « le siège du génie de M. de Voltaire ».

Il nous reste au moins le squelette, pense-t-on. Essayons de le retrouver.

Il reposait comme on sait dans la crypte du Panthéon. Or, en 1814, certains ultras se préoccupèrent de la sépulture de Voltaire. Ils considérèrent que la présence des restes de l’impie dans une église désaffectée était un outrage à la nation. Ils décidèrent en secret que ces restes seraient enlevés sans bruit et rendus à leur destin – c’est-à-dire à la voirie.

Ceci se passa une nuit de mai 1814. Les cercueils de Voltaire et de Rousseau qui voisinaient furent ouverts, vidés et soigneusement refermés. Nul ne souffla mot de l’affaire. Fut-elle éventée ? On jurerait que non. Les débris mortuaires furent transportés dans un terrain vague servant de dépôt de voirie et démolitions, à un endroit nommé La Gare, à Bercy. Ils furent enfouis sous de la chaux vive et recouverts de détritus. Les conjurés piétinèrent le sol pour dissimuler leurs travaux. Clair de lune romantique sur des conspirateurs en manteaux couleur de muraille et chapeaux tromblons enfoncés jusqu’aux yeux. Passez muscade.

Il fallut attendre le Second Empire pour qu’un journaliste fît éclater le scandale que personne ne soupçonnait : il s’indignait qu’on fît défiler des visiteurs recueillis devant les mânes de Voltaire alors que son cercueil était vide ! Par ordre de l’empereur lui-même, une enquête fut ouverte et le cercueil aussi. On découvrit qu’il était effectivement vide. On n’aurait jamais su ce qui s’était passé si le fils de l’un des conjurés n’avait, après avoir laissé chercher longtemps la police, raconté ce qu’il tenait de son père. Ce fut par lui qu’on sut le macabre exploit accompli une nuit de mai 1814. Mais il y avait cinquante ans de cela. Il était impossible de retrouver les restes de Voltaire dévorés par la chaux ; en outre, le terrain avait été bouleversé par des constructions. Sur cet emplacement, on a construit depuis la Halle aux Vins.

Que d’aventures pour ce cadavre, le plus remuant que l’on connaisse ! Jusqu’à la dernière pincée de cendres, il ressemble encore à Voltaire ; c’est pourquoi nous en avons suivi jusqu’au bout l’anéantissement.

À part le cœur doré, il ne reste rien de Voltaire[5].

***

Et de sa belle fortune, que reste-t-il ? Cette fortune si habilement édifiée, dont l’histoire pourrait constituer une véritable histoire économique et financière du XVIIIe siècle, cette fortune, après la mort du philosophe, appartenait à Marie-Louise Mignot, veuve Denis et bientôt épouse du sieur Vivier, dit Duvivier.

En 1775, un inventaire des biens de Voltaire révélait un revenu de 197 000 livres – sans compter les 8 000 livres que rapportait Ferney. Cela donnerait de nos jours environ 120 millions de revenus annuels, soit un capital approchant d’un milliard d’anciens francs.

Mme Denis n’hérita pas de tout le capital parce que Voltaire, pour se donner de gros revenus, avait placé de grosses sommes à fonds perdus. Elle en hérita à peu près la moitié, ce qui la laissait quand même à l’abri du besoin. Le testament fait par Voltaire le 30 septembre 1776 donnait 100 000 livres à chacun de ses neveux, Mignot et d’Hornoy. Ils étaient désavantagés par rapport à la nièce abusive. Il laissait aussi 8 000 livres à Wagnière, ce qui est peu pour un secrétaire aussi dévoué, mais Wagnière avait été desservi par Mme Denis. Chaque domestique recevait une année de gages. Et les pauvres de Ferney « s’il en reste », disait le testament, avaient 300 livres à se partager. Grâce à lui, il restait peu de pauvres. Il semble qu’il comptait que Mme Denis garderait Wagnière et ses gens de maison. Elle n’en fit rien.

Elle eut d’abord quelques mécomptes : elle dut restituer le domaine de Tournay à la famille de Brosses. Celle-ci, fidèle à la mémoire du président, intenta aussitôt un procès pour « jouissance abusive » et mauvais entretien : elle réclamait 71 000 livres d’indemnité. La bonne Denis crut en devenir folle. Wagnière, par sa patience et son savoir-faire, fit réduire l’indemnité à 41 000 livres et évita le procès. Mme Denis n’eut pas l’air de s’apercevoir du service rendu et congédia Wagnière. Elle était toute à son jeune époux qui lui coûtait plus cher que la famille de Brosses. Mais lui, au moins lui faisait voir du pays.

En juin 1778, quelques jours après la mort de son oncle, elle fit visite à Mme du Deffand qui la trouva : « bonne grosse femme sans esprit mais qui a un gros bon sens et l’habitude de bien parler qu’elle a sans doute prise avec son oncle ». Elle nota les paroles de l’héritière au sujet des livres et des papiers de Voltaire : « C’est un effet bien précieux, disait Mme Denis. Je vendrais tout mais je suis résolue à ne pas m’en défaire. » C’est la première chose qu’elle vendit ! Il est vrai que l’acquéreur s’appelait Catherine II, impératrice de toutes les Russies. La bibliothèque de Ferney n’était pas très considérable, de 6 à 7 000 volumes, mais tous annotés, truffés de corrections, de réflexions les plus vives. Ce n’étaient pas des ouvrages de bibliophile mais des instruments de travail et traités comme tels. Fort curieux à étudier, non pour eux-mêmes, mais pour celui qui les avait utilisés : déchiquetés, refondus, Voltaire avait fait de ses livres des sortes de « digest ». Il lisait avec des ciseaux et de la colle et réduisait un volume énorme à quinze ou vingt ou cinquante pages essentielles qu’il faisait relier. Rabelais était ramené au dixième de son volume. La bibliothèque était une sorte de « Temple du Goût ». Il griffonnait dans les marges et les interlignes ; parfois, il intercalait des feuillets avec du pain à cacheter.

Aux premières offres de Catherine, Mme Denis répondit d’abord par quelques coquetteries de pure forme ; elle attendait de la magnificence de la tsarine, l’énoncé d’un chiffre. Ce fut un chiffre impérial : 135 000 livres. C’était plus de la moitié du prix qu’elle retira de tout le domaine de Ferney : château, terres, village, fabriques… Elle minauda et, pour se décider accepta, en plus de la somme, une boîte de diamants contenant le portrait de la tsarine et des fourrures de toute beauté. Wagnière fut appelé à Saint-Pétersbourg pour ranger les livres et les papiers comme ils l’étaient à Ferney.

En recevant le secrétaire, devant le buste de Voltaire auquel elle fit une révérence, Catherine II dit :

« Monsieur, voilà l’homme à qui je dois tout ce que je sais et ce que je suis. »

Quand elle fut sûre que Mme Denis daignait accepter la somme, les diamants et les fourrures pour se défaire des papiers de son oncle, elle lui écrivit cette lettre :

« Personne avant lui n’écrivait comme lui ; à la race future, il servira d’exemple et d’écueil. Je suis sans doute très sensible à l’estime et à la confiance que vous me marquez, il m’est bien flatteur de voir qu’elles sont héréditaires dans votre famille. La noblesse de vos procédés vous est caution de mes sentiments à votre égard. J’ai chargé M. de Grimm de vous en remettre quelques faibles témoignages dont je vous prie de faire usage. Catherine. » L’adresse était :

« Pour Mme Denis, nièce d’un grand homme qui m’aimait beaucoup. »

Regrettons que ces lignes ne fussent pas signées Louis XVI.

Quant au domaine de Ferney, Mme Denis s’en débarrassa dans l’année même de la mort de Voltaire. Elle le vendit à Villette, 230 000 livres. L’ingrate aurait dû en faire un temple ! On a tout lieu de croire que si Voltaire avait légué le domaine à ses autres neveux, ils l’eussent conservé et ses papiers aussi. Dès le 29 septembre, trois mois après la mort de son oncle, elle écrivait à Wagnière : « Je voudrais que le feu fût à Ferney. » Cela s’expliquait, elle s’était ennuyée à mourir dans ces « montagnes ». L’intérêt seul l’avait attachée au patriarche. Bien qu’ils s’expliquent, ces sentiments se pardonnent difficilement.

Elle liquida tout ce qu’elle put : elle n’aimait que l’argent pour jouir goulûment pendant les quelques années qui lui restaient, de son mirobolant mariage.

Le ménage Duvivier était, au demeurant, l’attelage plus drôle que méchant d’une grosse dame plus que sexagénaire et d’un ex-dragon qui avait trente ans de moins qu’elle – mais elle avait mille fois plus de rentes que lui. Il avait été Commissaire des Guerres à Saint-Domingue d’où il avait rapporté fort peu de gloire et de menus profits. En apprenant le mariage, tout Paris éclata de rire. (Sauf certaines personnes qui trouvèrent la farce indigne, non de la nièce, mais de l’oncle illustre.) Il est vrai qu’il y avait de quoi rire : ce Vivier était connu dans les armées du roi sous le sobriquet de « Nicolas Toupet » car il passait pour être plus expert dans l’art de friser les tignasses de ses camarades que dans celui des charges de cavalerie. Il était plein de ressources : il frisait au fer toute la chambrée, il faisait le secrétaire et tripatouillait les comptes. Mme Denis l’aimait à la fureur – comme elle avait aimé tous ses prédécesseurs, mais celui-ci fut le dernier caprice : elle l’épousa.

Un jour qu’il l’avait contrariée, elle lui écrivit, hors d’elle : « Je vous déclare que je veux partager avec vous mes pensées, ma vie, tout ce que je possède. Ou donnez-moi un coup de pistolet par la tête : vous me rendrez service. »

Le fringant capitaine n’avait aucune raison d’en venir à de si sottes extrémités : il préféra partager avec elle tout ce qu’elle possédait. Pour ses pensées et sa vie, il lui en laissa l’entière disposition.

C’est l’Académie qui prit le plus mal l’affaire. Les académiciens furent blessés dans leur admiration et leur attachement pour leur confrère. Ils ne dissimulèrent pas leur réprobation et les relations furent rompues entre la sotte nièce et l’Académie. D’Alembert, le premier, cessa de la voir. La Harpe la rencontra dans la rue quelque temps après le mariage. Il lui demanda d’un air attristé si, au moins, ce mariage ridicule la rendait heureuse. La dinde s’exclama : « Heureuse ? Je vous en réponds, à faire mal au cœur. » Elle s’est peinte dans ce cri.

On remarque que son langage avait déjà changé : elle ne parlait plus le Voltaire, mais le Duvivier. Elle ne fut d’ailleurs pas heureuse très longtemps, elle dut vivre à la mode du capitaine-friseur et non à la sienne. Il fallait manger, boire et dormir aux heures et selon le goût de ce monsieur qui lui amenait une compagnie nombreuse, bruyante, affamée et assoiffée. Elle s’empiffra avec eux et devint obèse. On disait qu’il lui faisait mener ce train pour la terrasser au plus vite d’un coup de sang.

D’Alembert racontait sur le couple une histoire plaisante qu’il mimait à ravir et qui lui valait chaque fois un succès. Il faut dire que Mme Denis, en s’épaississant, avait aussi pris une grosse voix et, phénomène connu, des poils nombreux s’étaient mis à pousser sur son visage et finirent par l’orner d’assez jolies moustaches. Un matin, un des fermiers vint, dès l’aurore, payer son fermage à Madame. Elle dormait encore. On le dit au brave homme qui, pressé de repartir, refusa d’attendre et de revenir. Il se déclara décidé à rentrer chez lui avec son sac d’écus si on ne le recevait pas sur-le-champ pour lui donner quittance.

Les domestiques connaissant la cupidité de Madame prirent sur eux de la réveiller. Tout en rechignant, elle accepta de recevoir l’homme et surtout son argent. On introduisit le fermier dans la chambre, il s’avança dans le demi-jour, vers le lit conjugal, en tendant son sac d’écus. Il voyait bien deux têtes, l’une moustachue et l’autre plus fine et imberbe, mais il était assez perplexe et, voulant être sûr de remettre aux mains de sa patronne ce qu’il lui devait, il eut ce mot :

— Je demande pardon à ces messieurs, mais lequel de ces messieurs est Madame ?

D’Alembert amusa longtemps l’Académie et tout Paris avec cette anecdote. On lui demandait souvent de raconter l’histoire des moustaches de Mme Denis.

Mais Mme Duvivier ne fut pas contente : elle se vengea. La statue de Houdon qu’elle avait promis de donner à l’Académie, elle la donna aux Comédiens français qui n’avaient pas raconté d’histoires. Quant au portrait par Largillière, elle le remit à Mme de Villette.

C’est ainsi que le Voltaire de Houdon trouva asile à la Comédie où tout le monde peut le voir, comme le vit Musset à qui le « hideux sourire » de Voltaire faisait horreur. Pardonnons à Musset qui avait souffert, enfant, du mal stupide de son siècle et ne s’en était guéri qu’à moitié.

De Ferney, il reste : la petite église au fronton de laquelle le nom de Voltaire est en caractères plus grands que celui de Dieu, le château et son parc parfaitement entretenus, propriété de Mme Lambert-David. On y voit le portrait de Voltaire par La Tour, un portrait de Frédéric II, et celui d’Émilie par Nattier. On découvre même les charmilles plantées par Voltaire. Aux Délices, à Genève, la vie est revenue : la demeure est ressuscitée, Voltaire l’habite ou la hante, comme on voudra, c’est le miracle de M. Bestermann : il a tiré les Délices du néant. En général, c’est l’homme-qui prend le nom du lieu où il vit ; à Ferney, ce n’est pas Voltaire qui s’est appelé M. de Ferney, c’est le village qui s’appelle Ferney-Voltaire. Ce n’est qu’un mot. L’âme est évaporée. Quant à l’argent, il a eu le même sort entre les mains de Mme Denis et de Duvivier : il s’est évaporé. De la légataire et de la fortune, il ne reste rien, rien, rien.

***

Le bilan de la succession jusqu’ici, n’est pas très positif. Tournons-nous vers les papiers. Que reste-t-il de cette montagne de livres que Voltaire a laissés : poèmes épiques et autres, tragédies par douzaines, libelles par centaines, contes égrenés comme des perles, lettres par milliers, par dizaines de milliers jetées au monde comme de la poussière de diamant avec une prodigalité souveraine ? De cette montagne, il fallait faire un monument, le vrai monument de Voltaire. Ce n’est pas le catafalque de porphyre, le bocal du pharmacien, le brimborion doré qui représentent Voltaire. Ce qui le représente, c’est son œuvre. À sa mort, il fallait d’abord tout sauver pour que le meilleur, ensuite, se sauve de lui-même.

Panckoucke, le premier, s’attela à cette tâche colossale. Il avait obtenu grâce à sa sœur, l’exquise Mme Suard, l’accord du poète et la communication de ses manuscrits, car les éditions courantes étaient souvent falsifiées. Mme Denis eut le geste d’envoyer à Panckoucke plusieurs caisses de papiers de son oncle et Panckoucke eut le mérite de découvrir tout de suite que le meilleur de l’œuvre c’étaient les lettres. Voltaire lui-même n’en eût rien cru. Il doutait même de ses Contes, il craignait qu’ils ne lui fissent une réputation de frivolité. Cependant réunir la correspondance était de toutes les entreprises la plus difficile. C’était aussi la plus nécessaire car c’est là qu’on retrouve Voltaire. Ce sont ces lettres qui sont le plus profondément révélatrices de l’homme et du siècle. Ce sont elles qui ont présenté à ses contemporains le miroir de leur époque, de leur civilisation, de leurs pensées et de leurs aspirations. Tous : rois, princes, femmes du monde, clercs de notaire ou magistrats se sont mirés dans ces lettres désinvoltes, d’une courtoisie inimitable, souriantes comme des pastels de La Tour ou cinglantes, rapides, impitoyables dans leur limpidité. Dans ces missives qui volaient à travers les capitales, l’Europe et le XVIIIe siècle ont saisi leur unité, leur caractère. C’est lui qui, en s’adressant à l’élite de la civilisation, a trouvé le ton le plus juste de la voix de l’Europe des Lumières entre 1715 et 1778. En lisant ses lettres, tous ses contemporains étaient amenés à penser, ou à sentir : « Il est moi, je suis lui. Nous nous comprenons comme jamais les hommes ne se sont compris jusqu’à nous. »

Il pensait pour eux, comme eux, avec eux, juste avec l’instant d’avance qu’il fallait pour étonner sans choquer et avoir toujours l’air neuf alors qu’il ne faisait souvent que prévenir la pensée des autres. Il pensait pour le monde qui était le sien, il pensait seulement plus vite, plus fin, et plus clair. Et surtout il s’exprimait exactement comme tous ces gens éclairés auraient voulu s’exprimer et comme tous croyaient pouvoir le faire. Ses lettres ont donné aux plus illustres comme aux plus obscurs de ses correspondants, l’impression inouïe d’entendre avec la précision la plus parfaite, leur propre pensée et dans les termes et le ton même que Voltaire donnait à la sienne et que chacun s’appropriait d’emblée comme l’air qu’on respire et la source où l’on boit. Jamais homme au monde n’a donné, comme lui, à ses semblables, la joie ineffable de comprendre avec l’illusion d’être aussi intelligent que l’homme le plus intelligent du monde. Le miracle, c’est que plus il était Voltaire, plus il brillait, plus il était limpide et plus ses correspondants se sentaient proches de lui. Ses détracteurs ont voulu faire de cette prodigieuse puissance de rayonnement l’attribut banal d’un esprit vulgarisateur, sans doute élégant, mais sans profondeur et sans portée – en somme, l’ornement d’une société raffinée et légère.

Un solennel imbécile disait à Napoléon sur le ton de la condescendance :

— En somme, Voltaire, c’est tout le monde.

— Mais tout le monde n’est pas Voltaire, répliqua César d’un trait digne de celui qu’il défendait.

Si tant de gens ont cru qu’ils étaient les égaux de Voltaire c’est parce qu’il leur avait insufflé son esprit. Ils avaient l’illusion de pouvoir être l’auteur de Candide : ils n’en étaient que le reflet. C’est un don divin du génie que de donner de l’esprit à eux qui n’en ont pas. Il disait qu’il lui était arrivé de blasphémer contre Jésus-Christ mais que cela lui serait pardonné ; mais que ceux qui avaient blasphémé contre le Saint-Esprit seraient damnés.

Le pauvre Panckoucke faillit bien se damner sur cette terre en recherchant les lettres de Voltaire. Beaucoup étaient encore trop fraîches pour être publiées. Trop de gens vivants y étaient jugés, trop de familles étaient sur le gril, trop de gens en place souhaitaient le silence. Frédéric II qui avait tant réclamé cette édition complète fit le sourd quand on lui demanda les lettres qu’il possédait. Il avait ses raisons. Il venait d’apprendre que, dans les œuvres inédites de Voltaire, – qui ne le seraient plus pour longtemps – se trouvaient les fameux « Mémoires secrets destinés pour servir à la vie de Voltaire » destinés surtout à desservir la réputation de Frédéric. Voltaire les avait écrits en 1759, pour se venger de l’affront subi à Francfort, et il avait tenu ce brûlot en réserve. Mme Denis trop contente de jouer un mauvais tour à Frédéric avait donné le manuscrit incendiaire à Panckoucke. La lecture de ces Mémoires est divertissante au possible, la férocité et la rancune s’y parent d’une élégance, d’une légèreté inégalables. La rare perfection de cette vengeance la rendait inexpiable aux yeux de sa victime, Frédéric. Un informateur lui en avait, bien entendu, envoyé la copie. Sa rage silencieuse s’exprima par un geste significatif. Il avait acheté, à Paris, un buste de Voltaire par Houdon. Le buste arriva à Berlin peu après que Frédéric eut pris connaissance des Mémoires. Il interdit qu’on ouvrit la caisse : Voltaire resta dans la paille. Telle fut sa punition. On ne le déballa qu’après la mort du roi. Au sortir de sa boîte, Voltaire souriait avec impertinence.

Il ne s’agit pas de faire l’histoire de cette première édition, seul monument valable élevé à la vraie gloire de Voltaire par ses contemporains, mais d’écouter les battements de son cœur que la mort n’a pas arrêtés. Il vit dans ces monceaux de papiers et la preuve en est que lui, le plus acharné travailleur de son temps, éreinta encore ceux qui travaillèrent pour lui. Il creva Panckoucke et son équipe qui dut choisir un associé. Panckoucke le choisit bien, un homme puissant, habile, riche, et de la trempe de Voltaire : Beaumarchais, un étonnant brasseur d’affaires. Cette édition complète fut une affaire financière considérable. Beaumarchais acquit trois usines à papier dans les Vosges. Il acheta à prix d’or les magnifiques caractères d’imprimerie Basserville. Ayant investi ces fonds énormes, il eut la désagréable surprise d’apprendre que le clergé et le Parlement allaient faire interdire l’édition. Voltaire mort était poursuivi comme Voltaire vivant. Beaumarchais ne se laissa pas prendre de court ; il obtint du Margrave de Bade la permission d’installer son imprimerie en face de Strasbourg, de l’autre côté du Rhin, dans le fort de Kehl. Ce prince servait les Lettres tout en faisant rentrer chez lui l’argent que la France perdait. Ce fut donc à Kehl qu’on imprima. L’édition de Kehl entra clandestinement en France et fut distribuée de même aux souscripteurs. Cette édition comprenant 72 volumes, in-8, fut imprimée de 1784 à 1739. C’est Condorcet qui se chargea des notes.

Pour collationner, corriger, et même composer, Beaumarchais aurait voulu un homme de métier sortant de l’ordinaire. Ce mirobolant Beaumarchais mit la main sur un autre mirobolant : Restif de la Bretonne, imprimeur de son premier métier. Par malheur, ce fou que l’hystérie illuminait parfois, avait en orthographe et en grammaire des idées d’autodidacte forcené. Beaumarchais fut obligé de renoncer aux services du « Paysan Perverti » qui avait une orthographe aussi perverse que sa morale, chose grave en typographie. Candide faillit être défiguré.

Cette admirable édition fut, hélas ! la perte de Beaumarchais. Parmi toutes les affaires de cet affairiste, la seule vraiment admirable et honorable qu’il ait traitée, l’a ruiné… Il perdit un million de livres ! Les souscripteurs ne furent pas nombreux et en outre, fort mauvais payeurs. Les tragédies, les poèmes épiques, les libelles n’intéressaient déjà plus ; les Contes, les Lettres n’intéressaient pas encore. Ce sont deux choses fort différentes que d’acclamer un auteur couronné de lauriers pendant trois heures d’affilée et de souscrire à l’édition de ses œuvres.

Néanmoins, c’est Beaumarchais qui, à l’époque, mérita la palme. De nos jours, elle revient à M. Bestermann ; c’est lui qui, aux Délices rend la vie à cette incomparable Correspondance, et à l’ensorcelant épistolier.

Qui oserait dire que Voltaire est mort ? Il est de la nature du feu et de la lumière. Comme dans les armoiries prophétiques des Arouet les flammes d’or du Saint-Esprit courent, volent, renaissent dans leur insaisissable et immortel mouvement, c’est un rayon inaltérable de l’Intelligence, un souffle de l’Esprit pénétrant tous les esprits épris de liberté et de justice. Il est la vie.

FIN

Vous avez terminé Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux

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