Voltaire ou la royauté de l'esprit
Le Pompignan mitré se fait étriller comme l’autre.
Le Pompignan mitré
se fait étriller comme l’autre.
Le faux frère ne va pas tarder à faire reparler de lui à propos d’un véritable ennemi qui ne nous est pas inconnu. Il s’agit du frère de Le Franc de Pompignan, Jean-Georges, évêque du Puy. Ce prélat poussé par l’imprudence, ou la hardiesse, ou le courage, ou la soif du martyr ou la soif d’avancement, publia en 1763 une copieuse et pédante Instruction pastorale qui était, en principe, destinée à ses ouailles du Puy et des montagnes d’alentour. C’était très docte, très dévot mais cela ne concernait en rien les bonnes gens. Mgr du Puy attaquait Locke et Newton dont nul ne se souciait dans son diocèse. Ce morceau de bravoure était fait pour Paris, pour les autorités ecclésiastiques qui s’en délecteraient peut-être, et fait pour les philosophes qui allaient y réchauffer sûrement leur haine contre l’Infâme. Voltaire s’y sentit égratigné. Mgr de Pompignan s’était permis de le comparer à Rousseau et de reconnaître en Jean-Jacques un adversaire plus digne et un philosophe plus profond que Voltaire. Comme ceci se passait au moment de la querelle avec Rousseau, on peut se demander si le Pompignan du Puy n’avait pas bien choisi son heure pour établir cette perfide comparaison entre les deux ennemis. C’était bien joué. Chacun à sa façon, les deux philosophes tombèrent dans le panneau. Rousseau imprudemment remercia l’évêque de ses louanges, il osa écrire : « De tous mes antagonistes, le plus modéré, celui qui se respecte le plus est M. l’évêque du Puy ; voilà un homme qui parle sincèrement… j’ai été véritablement édifié de sa charité et de sa bonne foi. » Tant de séné pour si peu de moutarde ! L’évêque avait tout simplement écrit de Voltaire : « Il ne faut pas attendre de son génie poétique le même enchaînement d’idées et la même profondeur que Jean-Jacques Rousseau sait mettre dans ses œuvres. »
Pour prouver qu’il était capable d’enchaînement dans ses idées, Voltaire décocha à l’évêque sa Lettre d’un quaker à J.-G. de Pompignan, évêque du Puy qui parut en 1764. Ce quaker est un doux chrétien, naïf, pur, évangélique. Mais il sait beaucoup de choses et il écrit comme Voltaire. Il fait des remontrances au prélat qui pour faire le bel esprit au milieu de ses pauvres ouailles fait surtout des sottises – et en écrit. « Quand les sottises sont faites, on les soutient par la calomnie, dit le quaker ; on perd la charité comme la raison : on perd son âme en se faisant moquer de soi. » La pensée est curieuse. Voltaire met sur le même plan, et comme si une chose entraînait l’autre, le fait d’être moqué par la critique et celui de perdre son âme. C’est sans doute parce que Voltaire avait une âme toute littéraire. Jamais la critique ne se vit si éminemment révérée : « Ah ! mon frère, ajoute le quaker, que ne puis-je t’aider à te convertir, à te rendre modéré et modeste comme tu dois l’être, à te sauver des sifflets de ce monde et de ta damnation dans l’autre. »
Il tient bien à son idée : auteur sifflé, âme damnée. En bref, ce sont les imbéciles qui iront en enfer… Si Voltaire organise le Jugement dernier.
Le bon quaker relève le ridicule qu’il y a à parler de Locke et de Newton aux bergers du Velay : « Nous en sommes d’autant plus surpris que ces Anglais ne sont pas plus connus des habitants du Velay que de Monseigneur, enfin nous avouons qu’après le péché mortel ce qu’un évêque doit le plus éviter, c’est le ridicule. Et il ajoute : C’est une entreprise un peu trop forte d’écrire contre tout son siècle. » L’on sent que Voltaire et ses pareils avaient la conviction profonde qu’ils incarnaient leur époque et que tout ce qui s’opposait à eux allait contre la marche du temps. Il attribue ensuite, gratuitement, ce bel argument à l’infortuné évêque : « Mes frères, lui fait-il dire, tous les gens d’esprit et tous les savants pensent autrement que moi, tous se moquent de moi, croyez donc tout ce que je vais vous dire. »
L’Église et le Pouvoir estimèrent peut-être que le pauvre prélat avait assez souffert sous la plume de Voltaire pour mériter une récompense. Il fut porté au siège épiscopal de Vienne sur le Rhône. Des montagnes, il allait à la plaine. Voltaire l’avait rendu presque célèbre.
Voltaire faillit le payer cher. Son Quaker lui fit courir un danger si cruel, il en eut une conscience si aiguë que pour y échapper, il se livra à l’une de ces pirouettes qu’il exécute à merveille. Les deux Pompignan attaqués par lui n’étaient pas seuls au monde. Ils avaient des frères officiers du roi. L’un d’eux, exaspéré de voir que les méchants papiers de Voltaire avaient fait de son nom un objet de raillerie, proclama qu’à l’occasion de son prochain congé, il passerait tout exprès par Genève pour couper les oreilles du patriarche. Les oreilles du patriarche s’émurent fort de cette horrible nouvelle. Voltaire se souvenait des affaires où sa chétive personne avait été maltraitée par les bâtons des uns et des autres. Il en était resté sensibilisé à l’extrême aux châtiments corporels. Voltaire aussitôt fit appel à Choiseul par le billet suivant qui mérite bien la lecture : « Monseigneur, je ne sais pas ce que j’ai fait aux frères de Pompignan ; l’un m’écorche les oreilles, l’autre veut me les couper. Protégez-moi, Monseigneur, contre l’assassin ; je me charge de l’écorcheur car j’ai besoin de mes deux oreilles pour entendre le bruit de votre renommée. »
Dans l’anxiété où l’avait plongé cette menace, il reçut, un jour qu’il était aux Délices, son libraire genevois, Cramer. Notre héros venait d’écrire un discours sur la Bravoure pour exalter cette noble vertu. Il s’apprêtait à en faire la lecture à son libraire. Celui-ci, au hasard des propos, dit qu’on avait remarqué l’arrivée en ville d’un officier français qui arpentait les rues en faisant sonner ses éperons et en frisant ses moustaches. Cramer, sans rien comprendre, vit Voltaire s’effondrer dans son fauteuil. Ses genoux et ses mains tremblaient d’une façon inquiétante. Mme Denis et les valets accoururent : « Qu’on ferme vite les portes », cria le poète affalé. Puis se tournant vers Cramer éberlué : « Cramer, mon cher Cramer, retournez vite à Genève et faites-y courir le bruit que je viens de mourir subitement. »
Et le libraire courut s’acquitter de sa mission. La ville apprit la fin du poète. Cependant, Mme Denis faisait faire de discrètes recherches sur l’officier : il s’appelait M. de l’Espine et rejoignait Avignon. Il n’avait rien de commun avec le coupeur d’oreilles.
On rouvrit aussitôt les portes des Délices et les mille visites qui y venaient pleurer la mort du poète purent au contraire le féliciter de sa résurrection.
Pour remercier le Ciel de ce miracle, il écrivit un Saül qui est une attaque violente contre l’Ancien Testament. Les contemporains furent très impressionnés par cette attaque, il ne s’agit plus de traits mi-plaisants, mi-aigres, c’est de la férocité pure. Le jeune Goethe qui le lut ayant encore la foi de sa jeunesse en fut bouleversé : « Je me souviens parfaitement, écrit-il, que dans mon fanatisme enfantin, si j’avais pu tenir Voltaire, je l’aurais étranglé à cause de son Saül. » On voit l’effet de ces légers libelles qui voletaient à travers l’Europe.
Voltaire crut sage de désavouer Saül comme les autres libelles. Il écrit à son neveu d’Hornoy : « Je ne sais quelle farce intitulée Saül et David… indignement tirée de la Sainte Écriture, qu’on dit faite par des coquins d’Anglais qui ne respectent pas plus l’Ancien Testament que nos flottes. »
Voilà qui est de bonne guerre : ce sont les Anglais qui tirent à boulets rouges sur nos navires et sur l’Ancien Testament. Autre son de cloche : il ne cache pas à Damilaville sa satisfaction devant l’effet produit par Saül. La Bible a mauvaise presse, le roi David a une basse mine, c’est le Néron de la Palestine. « Personne ne l’a trouvé mauvais. Voilà un abominable peuple » (les Hébreux), écrit-il le 29 août 1763. À la même époque il écrivait au même : « Plus je vieillis, plus je deviens implacable pour l’Infâme. » L’aveu paraît superflu après les trois derniers libelles dont le dernier surpasse en violence les deux autres.