Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 22 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Mauvaise rencontre.

 

Voltaire avait été informé du rôle que son « ami » Beauregard avait joué dans son arrestation. Il en conçut une haine à la fois furieuse et tenace comme il en concevra plus d’une dans sa vie. Il faut reconnaître que le Beauregard ne méritait pas mieux. Ce capitaine au régiment de Provence faisait donc la guerre non pas sur les champs de bataille, mais dans les cafés de Paris aux imprudents poètes. Il traquait les persifleurs des maîtresses du régent, mais laissait dormir les ennemis de la France. En 1720, quatre ans après son incarcération, Voltaire se trouva nez à nez, à Versailles avec son dénonciateur : ce fut terrible. Le poète se sentit bouillir et, foudroyant l’immonde héros de son regard de feu, dressé sur ses ergots comme un coq en fureur et dardant sa langue envenimée, il cria à tue-tête les mots ignobles que l’autre méritait – mais on était chez le roi ! les gens faisaient cercle. Beauregard bien plus maître de soi promit à Voltaire de lui donner sous peu tout lieu de regretter cette sortie.

Grave imprudence de la part de Voltaire – sa terrible vivacité lui joue ainsi de vilains tours. L’espion était le protégé du ministre de la guerre, M. Le Blanc. Celui-ci savait fort bien à quoi servait Beauregard qui était sa créature. Quand Voltaire l’apprit, croyez-vous que cela le fit réfléchir ? Pas du tout : il était, comme il le sera bien souvent, la proie de cette excitation frénétique qui lui ôte toute retenue, tout contrôle. Il y aurait bien à dire sur les nerfs de Voltaire, sur sa sensibilité presque morbide à certaines excitations. Il faisait, comme disent les médecins, des « intolérances », non pas à telle denrée, ou à telle sensation, mais à telle personne et à telles idées, à telles croyances, à telles philosophies. Un nom abhorré prononcé, par inadvertance, devant lui et il entre en transe. Il ne s’agit plus de se dominer, de raisonner, il s’agit de souffrir sa passion et d’en assumer toutes les absurdes et cruelles séquelles. Aussi quand, en public, on mit en garde Voltaire contre les imprudences qu’il pourrait avoir à l’endroit de Beauregard en l’avertissant que c’était le ministre qui le vengerait, car il était son familier, il lança cette riposte incendiaire. « Je savais qu’on payait les espions mais je ne savais pas que leur récompense était de manger à la table du ministre. »

Il faut pour mesurer la gravité de l’affaire savoir que ce M. Le Blanc était à peu près du niveau moral de Beauregard – il avait aussi dans ses intimes un autre espion, ancien militaire qui avait été dégradé par la main du bourreau (Et le ministre le festoyait !) pour un demi-assassinat ? Qu’est-ce qu’un demi, un quart d’assassinat ! Un coup de poignard qui a glissé sur une côte ou une balle qui n’a tué qu’à moitié. Ce ministre, on le voit, s’entourait de gens de bien et sa conscience était le moindre de ses fardeaux. Aussi lorsque Beauregard lui demanda de le débarrasser de M. Voltaire par n’importe quel moyen, voici ce que lui répondit Le Blanc, si mal nommé : « Fais donc en sorte qu’on n’en voye rien. »

Pauvre Voltaire – sa biographie a failli être fort courte. Mais ces criminels étaient aussi imbéciles : Beauregard aurait dû savoir que si Voltaire ne mourait pas sur le coup on l’entendrait crier des quatre coins de Paris. C’est ce qui arriva : Voltaire fut arrêté, sur le pont de Sèvres, arraché à sa voiture, rossé de coups de bâtons et reçut un coup de poignard de Beauregard au visage. Malgré sa douleur et son affaiblissement, la rage, la honte et la haine furent les plus fortes. Il hurla, courut tout Paris dénonçant l’attentat dont il avait été victime. Et dès lors, il cherche à se venger.

Il apporte une ténacité incroyable à poursuivre Beauregard. Ses travaux, ses plaisirs sont négligés. Il va de juge en bailli, il oblige celui de Sèvres à lancer un ordre d’arrestation. Il y a quand même une justice puisque Beauregard a peur : il va se cacher dans les plis du drapeau de son régiment. Beauregard à l’armée ! Faut-il qu’il ait peur à Paris ! Lorsque Voltaire s’absente, il relance Thiériot qui doit relancer les juges : « Faites un peu venir qui vous savez avec des menottes », écrit-il de Bruxelles. Cette affaire va le tenir plusieurs années. Il dit que dès son retour à Paris, sa tâche essentielle sera de faire arrêter et juger le coquin : « À l’égard de l’homme aux menottes, je compte aller à Paris dans quinze jours… Je serai là à portée de faire happer le coquin et d’en poursuivre la punition moi-même aidé de mes amis. » Mais c’est au Châtelet qu’est ouvert le procès afin que, dans le cas où il ne pourrait se venger lui-même, la justice le venge.

Faut-il comprendre que Voltaire avait l’intention de jouer de la lame avec Beauregard ? Il y a tout lieu de le croire. Mais Voltaire n’a rien d’un bretteur et il se serait fait embrocher à la première passe. Cette prétention fait rire certains qui sont si persuadés de la poltronnerie de Voltaire qu’ils ne voient là qu’une fanfaronnade. Son ami d’Argenson ne se cache pas de le dire et cela ne lui ôte ni son affection, ni son estime pour Voltaire car il a bien discerné que le courage de Voltaire est dans son caractère, et non dans ses nerfs qui ne sont pas solides.

« Il a dans l’âme un courage digne de Turenne, écrit d’Argenson, mais il craint les moindres dangers pour son corps et est poltron avéré. »

C’est fort vraisemblable, il est frileux, douillet et craintif, mais il est bien capable emporté par la rage d’essayer de tuer Beauregard avec, hélas ! toute la maladresse d’un homme qui ne sait manier que la plume. S’il n’était pas capable de se battre par courage raisonné, il était capable sans doute de se battre par frénésie.

Mais deux ans étaient passés et Beauregard courait toujours : « Demoulin (son avoué) poursuit en mon nom la condamnation de Beauregard. Je suis ruiné en frais. »

Qu’importent les frais si Beauregard est pendu – c’est ce que Voltaire voit en rêve. Par bonheur, Le Blanc est disgracié. Et le méchant est remplacé par le tout-bon : le baron de Breteuil.

Les robins instrumentent, et ne trouvant plus d’obstacles, réussissent : Beauregard est enfin tel que Voltaire le désirait : menottes aux poignets et au fond d’un cachot. Afin de l’y tenir plus longtemps, Voltaire exige qu’on recommence toute l’instruction. Il fera tous ses efforts pour qu’on le condamne « à une peine plus conforme à son crime et aux lois qu’un simple bannissement. »

Et d’un ton très dégagé il écrit à Mme de Bernières : « Beauregard est toujours au Châtelet, j’ai envie de le laisser là un peu de temps. »

Que devint Beauregard ? Il n’y en a plus trace. Un terrible ennemi de Voltaire, l’abbé Desfontaines, nous apprendra plus tard que, pour dédommagement des coups reçus sur le pont de Sèvres, le poète se vit attribuer trois mille écus ! Et que Voltaire se réjouit comme un affreux avare d’être si bien payé de sa bastonnade. C’est purement calomnieux : Voltaire en cette affaire se moquait des écus, il se peut qu’il les ait reçus, mais il les eût volontiers rendus pour payer les frais d’une prison perpétuelle pour son agresseur.

Dans les affaires de haine ou d’amitié, l’argent pour Voltaire n’est rien – il se ruinerait pour faire du mal, et il se ruinerait pour faire du bien.