Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 59 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Le Coquin vaut mieux qu’il n’en a l’air.

 

On voit dans cette pénible affaire la complexité et la contradiction du caractère de Voltaire : sa hargne aveugle et avilissante et cet attendrissement devant un vieillard qui le dupe. Voltaire était prêt à renoncer aux poursuites, et, après une seconde scène de larmes, il eut versé un secours à la fille infirme – c’est certain. Écoutons un homme qui ne l’aimait pas mais qui savait déchiffrer les âmes, Marivaux. Voici ce qu’il dit de Voltaire : « Ce coquin a un vice de plus que les autres : il a quelquefois des vertus. »

Non seulement quelquefois, mais souvent, et souvent, hélas ! mêlées à sa « coquinerie ». Cela déconcerte. Pour n’être pas déconcertés, certains ont préféré, trop facilement, ne voir que la coquinerie : le caractère et l’homme sont ainsi d’une seule venue : on dit « C’est un beau coquin ». C’est un peu élémentaire et c’est faux. Pour le racheter, on ajoute parfois qu’il a du talent. Son talent ne rachète pas ses bassesses – ce sont ses vertus qui les rachètent.

Une disposition qui ne trompe pas sur ce fond de vertu Arouet – c’est un penchant à être heureux dans l’amitié. Ses grimaces, ses haines inspirées trop souvent par les grimaces et les haines de l’envie qu’il suscite, déforment son visage ; si on efface ce rictus, on voit rayonner non seulement l’intelligence merveilleuse, mais la bonté. Il faut le voir épanoui dans la société aimable et polie de ses amis. D’ailleurs, il ne brille de tous ses feux que dans ce climat de sympathie et d’élégance. La hargne est une laideur, une maladie, elle paralyse, dénature l’esprit aussi bien que le sentiment. Certes, la haine lui a inspiré des traits, mais ce ne sont que des « mots », des agencements de mots d’une rapidité inouïe, les beaux, les grands feux de son intelligence sont ailleurs : ils sont dans ses Lettres que nous possédons et dans sa conversation… qui s’est envolée. C’est peut-être là que l’on pouvait goûter l’essence de toute une civilisation, celle qui s’est épanouie en ce siècle et dans la personne de Voltaire. Fleur périssable, certes, car la voix, le ton, le sourire, le regard, le rythme des mots, tout cela insaisissable est anéanti dans les sombres demeures du néant. Mais cela a existé, nous avons le témoignage de ceux qui ont été fascinés par cette conversation qui a charmé tout un siècle et qui n’a pu atteindre sa perfection que dans le climat de l’amitié et de la courtoisie la plus exquise.

Telle est sa vertu. Il ne brille tout à fait que sous les rayons de la sympathie et de l’intelligence. Quand il rencontre une âme de qualité, un cœur droit, un esprit lumineux : il admire et il aime. Il s’exalte. Il se surpasse.

C’est en cela que nous voyons la preuve de sa qualité morale. La coquinerie ne s’attache pas à la grandeur. Un coquin n’écrit pas à un jeune inconnu les lettres qu’il écrivait à Vauvenargues. Il faut, pour s’enthousiasmer ainsi, le sens de la vertu et de la noblesse d’âme. Il fut ébloui par les lettres de ce jeune officier : il chantait partout la louange de son mérite d’écrivain et de philosophe. Il a reconnu d’emblée la vertu pourtant cachée de Vauvenargues. Il a flairé la grandeur morale dans quelques inflexions mélancoliques et hautaines des phrases que lui écrivait l’officier inconnu, sans fortune, et malade. Il devina tout de suite une âme inaltérable. Beaucoup de leurs lettres sont égarées. Dès leurs premiers échanges, en 1743, Voltaire, déjà très célèbre, presque illustre, en tout cas reconnu comme le premier écrivain de France, lui écrit :

« Aimable créature, beau génie, j’ai lu votre premier manuscrit, j’y ai admiré cette hauteur d’une grande âme… Si vous étiez né quelques années plus tôt mes ouvrages en vaudraient mieux ; mais au moins, sur la fin de ma carrière vous m’affermissez dans la route que vous suivez. Le grand, le pathétique, le sentiment, voilà mes premiers maîtres : vous êtes le dernier. »

Il est beau de voir cet homme qui a vingt-et-un ans de plus que son jeune correspondant se faire son disciple. Il l’aime et il le respecte. Dans un mouvement d’enthousiasme, il parle de lui au duc de Duras et le voilà transporté de bonheur parce qu’avant qu’il ait nommé ce jeune officier, le duc lui dit : « C’est M. de Vauvenargues ! » Il lit le manuscrit en public ; il le commente, de telle sorte qu’il le fait valoir… Quel régal ce dut être que d’écouter ce commentaire de Vauvenargues par Voltaire ! Hélas ! il prête le manuscrit (comme il prêtait les siens). Aussitôt, on en imprime des passages dans le Mercure. Or Vauvenargues ne tenait pas à être publié. Voltaire lui demande pardon de son étourderie : « J’ai voulu en arrêter l’impression mais on m’a dit qu’il n’en était plus temps. Avalez, je vous prie, ce petit dégoût si vous haïssez la gloire. »

Quand sa mauvaise santé eut contraint Vauvenargues de quitter l’armée, il habita Paris. Il rencontrait assez souvent Voltaire. Un autre jeune homme, Marmontel, protégé de Voltaire assistait émerveillé à leurs entretiens :

« Les conversations de Voltaire et de Vauvenargues étaient ce que jamais on pût entendre de plus riche et de plus fécond. C’était du côté de Voltaire une abondance intarissable de faits intéressants et de traits de lumière. C’était du côté de Vauvenargues une éloquence pleine d’aménité, de grâce et de sagesse. Jamais dans la dispute on ne mit tant de douceur, d’esprit, de bonne foi. Ce qui me charmait plus encore c’était d’un côté le respect de Vauvenargues pour le génie de Voltaire et de l’autre la tendre vénération de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues. »

C’est une entente admirable à une hauteur de pensée et de sentiment qui honore à la fois l’un et l’autre. Les ennemis de Voltaire ne tiennent pas compte de ces moments de sa vie. L’homme qui les a vécus n’est pas si mauvais qu’on veut nous le faire croire.

Le jeune Marmontel n’était peut-être pas capable de s’élever si haut, mais il était capable d’admirer et de comprendre. Il pouvait, mieux que personne, apprécier l’amitié de Voltaire et son dévouement pour la jeunesse. C’est Voltaire qui avait engagé le jeune limousin sans fortune à venir à Paris, c’est Voltaire qui lui avait trouvé une place auprès du ministre M. Orry. Malheureusement, quand Marmontel arriva à Paris, M. Orry était disgracié. Voltaire pour compenser offrit au jeune débarqué une bourse, que celui-ci eut la pudeur de refuser. Voltaire en fut touché. Cela l’attacha davantage à Marmontel et, à la longue, il l’amena à accepter avec les formes de l’amitié et de l’affectueux respect qu’il portait à ses protégés, les secours qu’il croyait devoir à Marmontel puisque celui-ci était venu à Paris sur son conseil. Reconnaissons-lui donc, désormais, ce vice supplémentaire que Marivaux appelle : la vertu.