Voltaire ou la royauté de l'esprit
Abbeville ensanglantée : Voltaire aux cents coups s’exile en Utopie.
Abbeville ensanglantée :
Voltaire aux cents coups s’exile en Utopie.
Le Midi s’était distingué par deux affaires odieuses ; le Nord ne fut pas en reste. Avec une seule, il égala en horreur le procès de Toulouse et de Mazamet. Étrange siècle ! le plus civilisé, le plus raffiné, celui qui a porté à la perfection l’art de vivre obéit à des poussées de barbarie qui nous stupéfient. Le Siècle des Lumières et de l’impiété est aussi celui des superstitions les plus grossières. Le charlatanisme le plus imbécile s’est épanoui dans les milieux les plus éclairés. Les magiciens Cagliostro et Saint-Germain avaient pignon sur rue et ont berné ce qu’il y avait de moins naïf au monde. Les querelles religieuses avaient une forme grotesque : les jansénistes se livraient à leurs convulsions hystériques et faisaient croire à de sots miracles. En vérité, les Lumières du Siècle ne brillent que sur les sommets, la plaine reste plongée dans l’ombre et d’innombrables cavernes grouillent encore des vilains génies des ténèbres.
Voltaire ne s’y est pas trompé : « Je ne vois de tous côtés que les injustices les plus barbares. Calas et le chevalier de la Barre m’apparaissent quelquefois dans mes rêves. On croit que notre siècle n’est que ridicule, il est horrible. La nation passe pour une jolie troupe de singes mais parmi ces singes, il y a des tigres et il y en a toujours eu. »
En août 1766, la police d’Abbeville reçut l’ordre de se saisir de trois jeunes gens de cette ville : Le chevalier de la Barre, Gaillard d’Etallonde et un petit Moisnel. Gaillard prit le large. La Barre et le petit Moisnel furent pris. Pourquoi ces poursuites ? Le matin du 7 août 1765, les habitants d’Abbeville, avaient pu constater qu’un crucifix placé sur le Pont-Neuf avait été mutilé : quatre coups avaient été portés à ses flancs avec un instrument tranchant, un orteil avait été endommagé. Un autre crucifix placé dans un cimetière avait été souillé d’immondices. Les gens furent indignés. Leur douleur se changea en colère et ils ne manquèrent pas d’appeler de rudes châtiments pour les auteurs de ce sacrilège. L’enquête commença dans l’émotion populaire. Soixante-dix témoins furent cités : aucun ne put apporter d’indications. Enfin, les soupçons se portèrent sur les trois jeunes gens qui s’étaient déjà fait remarquer par des fanfaronnades impies et des propos grossiers contre la religion. Entre-temps, l’évêque d’Amiens appelé par les habitants d’Abbeville vint, en personne, pieds nus et la corde au cou faire amende honorable devant le Christ profané afin d’écarter les représailles que le ciel ne pouvait manquer d’exercer pour se venger de la ville. On croit rêver : le Christ se vengeant comme un Zeus ou un Neptune et contre une population innocente ? L’évêque, d’ailleurs un saint homme, invoqua la clémence divine en faveur des profanateurs et la supplia de « leur envoyer les rayons de sa Grâce ». Il avait déjà eu, hélas ! des paroles moins chrétiennes en parlant de ceux qui s’étaient rendus « dignes des derniers supplices du monde ». Bien entendu, ce sont les paroles vengeresses que la foule retint, ce sont celles qu’elle répéta aux juges et comme ceux-ci n’étaient que trop bien disposés à livrer les coupables « aux derniers supplices » ils les y livrèrent.
Ils interrogèrent Moisnel, il avait dix-sept ans ; il s’effondra. Il reconnut tout ce qu’on voulut, il se chargea à l’excès, il s’inventa même des crimes. Il était dans un état de terreur indicible et ses réponses tenaient du délire.
La Barre n’avait que vingt ans, il fut bien plus maître de lui. Il n’avoua que des peccadilles, des propos impies – ceux qu’on tenait à la table de sa tante, l’abbesse de Willancourt chez qui il était hébergé. Il ne voyait pas grand mal à répéter les propos des dignes ecclésiastiques et des gens du monde que recevait l’abbesse. On découvrit chez lui des livres peu édifiants – des contes licencieux et le Dictionnaire Philosophique de Voltaire. C’est ainsi que le nom du poète se trouva mêlé à l’affaire. Des voix s’élevèrent alors pour demander que Voltaire fût arrêté en tant que complice et instigateur de la profanation et fût soumis à la question comme les exécutants. L’écho de ces voix arriva bientôt à Ferney et un frisson d’épouvante glaça la maigre échine du philosophe. La torture existait si bien que La Barre y fut soumis et avoua. S’il avait pris fantaisie à un procureur du roi de faire saisir M. de Voltaire et de le faire « questionner » par l’eau, le fer et le feu, il aurait été bel et bien « questionné » et nombre de gens eussent applaudi à cette torture.
Le procès fut conduit de façon irrégulière ; l’un des juges fut circonvenu par un M. de Belleval à qui l’abbesse avait fait fermer sa porte. Ce monsieur tenait La Barre responsable de ce mauvais procédé. Il s’arrangea pour que le petit Moisnel se blanchît en noircissant La Barre et d’autres jeunes gens de la même bande. Le petit Moisnel obéit si bien qu’il chargea également le propre fils de Belleval qui fut arrêté. Il s’agissait de très jeunes gens gâtés par des lectures trop précoces et surtout – c’était le cas de La Barre qui était orphelin – d’enfants abandonnés trop tôt à eux-mêmes dans une société d’adultes qui leur donnait de déplorables exemples. Pourquoi l’abbesse tolérait-elle que son neveu courût les routes et les tripots des nuits entières ? Pourquoi M. de Belleval ignorait-il que son fils était un des membres de la bande ? Le problème est connu. La Barre et ses amis étaient des « blousons dorés » de l’époque. Ils méritaient sans doute le fouet et une cure de travail. Il eût surtout fallu qu’ils eussent des parents et des conseillers dignes de s’occuper d’eux.
Le tribunal d’Abbeville ne se posa pas tant de questions. Le 28 février 1766 il condamna La Barre et d’Etallonde à faire amende honorable devant le porche de Saint-Wolfran. Ils devaient y être amenés dans un tombereau, la corde au cou, et avoir ensuite la langue coupée. Ainsi en 1765 on ressuscite ce supplice moyenâgeux ! Ceci fait, ils seraient conduits sur la place, décapités et jetés au feu.
Le jeune d’Etallonde ne subit le supplice qu’en effigie. Pour Moisnel, Belleval fils, et deux autres, il était sursis à leur cas, mais ils restaient sous le coup d’une condamnation. Mais La Barre…
Disons, pour atténuer la responsabilité de la population d’Abbeville que personne ne crut à la réalité de la sentence : on la crut de pure forme. La Barre et sa famille, ses amis, les honnêtes gens de la ville étaient persuadés que le Parlement de Paris ne confirmerait pas l’arrêt d’Abbeville. Le président d’Ormesson, apparenté aux La Barre, en était si certain que, pour ne pas donner plus de publicité et d’importance à cet odieux procès, il ne tenta rien pour empêcher la confirmation du jugement d’Abbeville. Mais un certain Pasquier qui avait déjà obtenu la tête de Lally-Tollendal exigea un exemple pour arrêter les progrès de l’impiété et il obtint que la sentence d’Abbeville fût exécutée.
On se mit alors à espérer la grâce du roi. Elle ne vint pas. La Barre mourut avec un grand courage. Mieux éduqué, il eût sans doute, après les folies de l’adolescence, fait un homme de valeur. Voltaire pour le défendre en fit une sorte de génie naissant – c’était aller bien loin. Cependant, La Barre montra un caractère bien trempé et une intelligence de qualité. À ses derniers moments, il éprouva une cruelle déception à la vue de la foule qui garnissait les fenêtres et la place et qui était venue assister à son supplice comme à un spectacle. Il eut la douleur de reconnaître aux premières loges « ceux que je croyais mes amis ». Ceux-là mêmes qui pleuraient en lisant La Nouvelle Héloïse ! On renonça à lui arracher la langue : il menaça de se débattre, de se défendre si l’on procédait à l’affreuse boucherie. On passa tout de suite à la décapitation. On s’approcha pour lui couper les cheveux : « Veut-on faire de moi un enfant de chœur ? » dit-il. Il demanda au bourreau si c’était lui qui avait si mal décapité Lally à Paris. Le bourreau lui répondit que c’était bien lui, mais que la faute en revenait à Lally qui avait mal placé sa tête sur le billot : « Ne crains rien, dit La Barre. Je me placerai bien et ne ferai pas l’enfant. » Il se plaça bien et le bourreau ne le manqua pas. Il fit sauter cette jeune et forte tête de vingt ans avec un brio remarquable. Devant tant d’adresse, la foule applaudit… Rideau.
Telle est l’histoire d’un crime dont toute une société est responsable. Ces jeunes gens n’ont dit et n’ont fait que ce que l’exemple de leur entourage leur avait enseigné. D’Alembert savait que ce Pasquier même qui réclamait « un exemple » avait une bibliothèque philosophique, était impie et tenait les propos les plus irréligieux dans les dîners.
À Ferney, la frayeur qui avait secoué le philosophe ne s’était pas calmée. Voltaire était très inquiet, il s’informait de tous côtés pour savoir comment l’affaire allait tourner. Il avait envie de fuir, il se sentait traqué : « Je suis tenté d’aller mourir dans une terre où les hommes soient moins injustes. Je me tais. J’ai trop à dire », écrit-il en juillet 1766. Il parlait d’une source qu’il connaissait au pays de Vaud, la source Rolle dont « les eaux sont bonnes pour les vieillards cacochymes qui ont besoin de mettre du beaume et de la tranquillité dans leur sang ». On sait ce que cela veut dire : il cherche un asile caché. Il supplie qu’on l’informe de tout ce qui se passe à Abbeville. Il a peur, mais son énergie est intacte comme sa combativité.
Il lui arrive de rêver : « Il se peut que le règne de la raison et de la vraie religion s’établisse bientôt et qu’il fasse taire l’iniquité et la démence. » Mais il se prend vite à tout craindre de ce monde de fous dans lequel il vit : il se voit arrêté, jeté dans une fosse, traîné en chemise, pieds-nus, la corde au cou, un cierge à la main, faisant amende honorable devant des foules sadiques qui sont capables de lapider celui qu’elles ont acclamé dans Zaïre. Sa terrible imagination, ses nerfs à vif, lui font endurer les transes d’un supplice. Il avait, comme à Francfort, des angoisses si cruelles qu’elles le jetaient dans des crises délirantes, comme celle qu’il eut un jour où, dans la crainte d’être arrêté pour la Pucelle, l’hallucination du cachot le rendit fou. Il trépigna, se roula par terre, grimpa aux rideaux en hurlant de terreur. Tronchin réussit à le calmer, il se ressaisit et dit au médecin : « Eh bien, oui mon ami, je suis fou. » Le plus sensé des hommes avait sa folie latente.
Il demande alors à Frédéric de lui accorder un asile dans sa principauté de Clèves. L’autre, quoique surpris, accepte : « Cet asile vous sera ouvert en tout temps. Comment le refuserais-je à un homme qui a tant fait honneur aux lettres, à sa Patrie, à l’humanité : enfin à son siècle ? » Toutefois Frédéric n’était pas aussi indigné que Voltaire par le jugement d’Abbeville. Il estimait que les lois étaient faites pour être respectées.
Si elles appartenaient à un autre âge, c’était au prince à les modifier mais tant qu’elles existaient, les tribunaux devaient les appliquer. À tout prendre, il pose clairement le problème : après le scandale d’Abbeville, il ne restait qu’à changer les lois, les tribunaux et le prince. C’est en somme ce que le XVIIIe siècle espérait sans l’avoir aussi simplement formulé que le roi de Prusse.
Voltaire était donc allé aux eaux de Rolle se cacher – et rêver. Il imagine alors, tant son dégoût de la société était grand, une sorte de vie conventuelle, une colonie de philosophes qui s’établirait à Clèves et obéirait aux lois de la Raison. Ce serait l’empyrée : Diderot serait mage, d’Alembert et Damilaville choryphées. Là on pourrait tout dire, tout écrire, on pourrait même prêcher (sauf la religion chrétienne). On voit ce que la crainte le pousse à imaginer : une véritable Utopie. « Il faut savoir quitter un cachot, dit-il, et vivre libre et honoré. » Le cachot, est-ce Ferney ? Et il écrit à Diderot : « Vous n’y seriez pas seul, vous y auriez des compagnons et des disciples. Vous pourriez y établir une chaire qui serait la chaire de Vérité. Votre bibliothèque se transporterait par eau, il n’y aurait pas quatre lieues de chemin par terre. Enfin vous qui quitteriez l’esclavage pour la liberté. » Et la Prusse était-elle terre de liberté ! avait-il oublié Francfort ? À Damilaville, il offre, en Utopie, une imprimerie et « une manufacture de Vérité ». Curieux : ces gens qui fabriquent la Vérité sont presque aussi redoutables que ceux qui la défont. « Soyez sûr, ajoute-t-il, qu’on quitterait tout pour nous rejoindre. » On ? Qui ? Les illuminés, les oisifs, les bavards ? Belle illusion du poète. Ne savait-il pas mieux que quiconque, que les philosophes parisiens ne quitteraient Paris – s’ils consentaient à le quitter – que pour y revenir bien vite y vivre de ses chers poisons ? Grimm ? D’Holbach ? Voltaire était certain qu’ils accourraient, trop heureux d’être de la phalange philosophique.
Même Mlle de Lespinasse viendrait. S’installerait-elle sous le saule pleureur ?
Tout Paris fait des contes sur cette lubie du patriarche de Ferney. « Pour sûr, il baisse », pense-t-on. Dès qu’on lui parle de son projet, il le dément, crie à la calomnie. Afin d’en parler sans donner l’éveil, il le désigne aux initiés sous le nom de « La manufacture ». Les initiés se moquent de sa « manufacture », ils sont pour la philosophie à condition qu’elle soit parisienne : passées les portes de la Ville-lumière, il n’y a plus pour eux de « Lumières ». Ainsi « sa manufacture » lui reste sur les bras. On est d’ailleurs en droit de se demander combien de temps, il y a cru lui-même. Frédéric, précisons-le, n’acceptait de recevoir ce monde turbulent qu’à condition qu’il fût modéré dans ses opinions et paisible dans sa curiosité. Voltaire lui promit tout ce qu’il voulut. Imagine-t-on cette cour du roi Pétaud ? Les conflits d’idées, les vanités, les susceptibilités exacerbées par la cohabitation, les envies, les caprices, les humeurs, les vapeurs de la gent philosophique, de toute cette intellectualité surchauffée en espace réduit ? En deux semaines tous ces philosophes auraient été fâchés à mort : on les aurait vus faire appel aux juges d’Abbeville pour se départager.
Cette « manufacture », si peu conforme à son génie, ayant échoué, Voltaire toutes craintes oubliées rentra à Ferney avant l’automne. Il retrouva « son cachot » et ses zibelines et il eut tout loisir de se consacrer à d’autres manufactures, moins chimériques – les manufactures de Ferney.