Voltaire ou la royauté de l'esprit
Des non-valeurs dans une société, dit la vipère.
Les débuts de 1747 sont absorbés par les recherches historiques sur la guerre de 1741. Voltaire est aussi très souvent malade bien qu’il ait découvert des pilules merveilleuses, dites de Stahl. Il les recommande à tout le monde et en prend des quantités qui feraient mourir un homme robuste. Il ne manque pas de faire sa cour comme un vrai gentilhomme de la Chambre par des lettres et par ses visites à Mme de Pompadour. Il envoie une épître à la duchesse du Maine sur la victoire de Lawfeld le 2 juillet 1747. On dit partout qu’elle ne vaut pas le poème de Fontenoy. Et c’est vrai. Aussi bien le poème était pour le roi, l’épître n’est que pour une altesse. À la Cour tout doit se doser selon les préséances – même les dépenses de talent. La duchesse est cependant fort satisfaite et elle invite Voltaire et Émilie à faire un séjour à Anet. Suivons-les.
Nous sommes informés de leurs faits et gestes, de la façon la plus malveillante et la plus drôle, par une baronne de Staal qui vivait au château et qui, grande amie de Mme du Deffand, avait une langue presque aussi cruelle et une plume presque aussi bonne que la sienne. C’est une recommandation ! Elle voit arriver le couple avec horreur. On ne sait pourquoi, mais Émilie, en particulier, lui est odieuse – aussi, tous les coups portent. Elle nous raconte qu’on attendit le poète et la physicienne toute la journée : ils trouvèrent le moyen d’arriver à minuit « comme deux spectres avec une odeur de corps embaumés qu’ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux ». La baronne ajoute que c’étaient pourtant des « spectres affamés » et qu’il fallut leur préparer un souper et des lits. Ce qui semblerait assez normal à tous sauf à la vipère, qui a décidé de tout tourner en ridicule. On fit déménager un gentilhomme de la duchesse pour loger les arrivants. N’avait-on rien prévu pour eux ? On plaint le malheureux qui n’eut même pas le temps d’enlever ses bagages. Voltaire trouve le gite excellent : ce qui fait enrager le délogé qui perdait tout espoir de récupérer son logis. Pour Émilie, c’est plus compliqué. Elle se plaint de son lit. Il faut la déménager. On insinue qu’elle fait la difficile car elle n’est pas si délicate. On lui promet mieux quand le maréchal de Maillebois sera parti – et on souhaite que ce soit rapidement, car celui-ci ne fait que chasser. Il n’a rien apporté pour désennuyer les hôtes habituels du château. On espère que Mme du Châtelet et Voltaire seront plus profitables. D’ailleurs, ils proposent de jouer une comédie de Voltaire, une farce plutôt, du nom de Boursoufle. La baronne ne manque pas d’indiquer qu’Émilie tiendra le rôle de Mme de la Cochonnière. « Ce ne sont point ses armes parlantes », ajoute la commère pour bien souligner qu’Émilie est maigre. Quant à Voltaire en Boursoufle c’est une dérision car il est squelettique.
En trois jours, Émilie a changé trois fois de chambre. La baronne ne lui épargne rien : elle a quitté la dernière chambre parce qu’il y avait de la fumée. « De la fumée sans feu ! Il semble que ce soit son emblème. » On se moque, derrière les éventails, de son prétendu travail qui la tient tout le jour devant sa table. Elle n’aime le silence que dans la journée : la nuit elle se montre et s’agite. Voltaire a déjà pensé à la compagnie, il a distribué par-ci, par-là quelques vers galants : on serait assez content de lui, s’il n’était affublé de cette Émilie.
Il est vrai qu’Émilie n’est pas de tout repos : elle a déjà fait raller toutes les tables dans les autres chambres. Il lui en faut sept ou huit sur lesquelles, elle étale ses papiers, ses livres, ses instruments, ses bijoux, ses fanfreluches et ses fards. Le spectacle est effarant, tout est à l’étal ! Par un heureux hasard, estime la baronne, on a versé un encrier sur son algèbre. Émilie a une crise de fureur dont la compagnie se délecte.
Comme on ne les a fait venir que pour désennuyer, on les juge trop renfermés : les journées sont interminables et eux n’apparaissent que le soir : « Ils ne veulent ni jouer, ni se promener, écrit la baronne, ce sont des non-valeurs dans une société où leurs doctes écrits ne sont d’aucun rapport. »
Mais au souper, Voltaire, en une heure payait largement l’hospitalité. En s’amusant à jouer Boursoufle, Voltaire amusa prodigieusement tout le monde. Même Émilie fut excellente dans son rôle, elle chanta à ravir. Pour qu’on le reconnaisse, il faut bien que ce soit vrai ! Mais la critique ne tarde pas – Émilie a joué Mlle de la Cochonnière en robe d’apparat avec mille diamants, un peu vrais, un peu faux, mais brillant partout sur elle de façon insolite. Voltaire s’est fâché pour qu’elle s’efforçât de ressembler un peu à Mlle de la Cochonnière au moins par l’accoutrement. Mais l’Algèbre a fait taire le poète : « C’est elle la souveraine et lui l’esclave », conclut la baronne. Elle nous promet, dit-elle, encore mille traits de leur ridicule car ils en sèment autour d’eux sans s’en douter. Nous sommes satisfaits de ceux-ci ; d’ailleurs le couple étrange fausse compagnie à ses hôtes d’Anet.
Ils ne tiennent pas en place : vite, vite ils rassemblent leurs bagages, leurs papiers, ils courent vers Richelieu qui doit partir pour Gênes et veut une entrevue avec Voltaire avant son départ. On ne peut rien lui refuser, on accourt avec une tonne de malles. Deux jours après, la bonne baronne reçoit une lettre éplorée de Voltaire, dans la hâte du départ, il a perdu le manuscrit de Boursoufle. Il faut le retrouver à tout prix, le lui renvoyer – mais non par la Poste car les voleurs de manuscrits le voleraient pour le vendre aux libraires voleurs. Quant aux rôles que chacun avait recopiés, il lui fait les plus pressantes recommandations : « Il faut les enfermer sous cent clefs. » Et la suave commère de s’étonner : « J’aurais cru un loquet suffisant pour garder ce trésor. »