Voltaire ou la royauté de l'esprit
L’Incorrigible amateur d’intrigues veut pacifier l’Europe.
L’Incorrigible amateur d’intrigues
veut pacifier l’Europe.
Frédéric, sauvé par la nullité de Soubise à Rosbach a repris goût à la vie. Plus question de mourir. Il vient de gagner la bataille de Custrin et s’adresse à Voltaire d’un ton désinvolte, par-dessus la tête des foules imbéciles. « Je suis fort obligé au philosophe des Délices de la part qu’il prend aux aventures du Don Quichotte du Nord. Ce Don Quichotte mène la vie des comédiens de campagne, jouant tantôt sur un théâtre, tantôt sur un autre, quelquefois applaudi. Je ne sais ce qui arrivera de tout ceci, mais je crois avec nos bons épicuriens que ceux qui se tiennent sur l’amphithéâtre sont plus heureux que ceux qui se tiennent sur les tréteaux. »
Un coup cruel, le seul qui puisse arracher une plainte à ce cœur dur, frappe Frédéric, « Sœur Guillemette », la tendre Margrave de Bayreuth meurt. Elle ne vivait que pour son frère, et Frédéric savait qu’elle était sans doute la seule personne au monde qui l’aimât réellement. Il demande à Voltaire d’écrire un poème pour perpétuer sa mémoire : « Ombre illustre, Ombre chérie, âme héroïque et pure… » C’est encore une œuvre de circonstance à peine éloquente, guindée, conventionnelle. Pauvre Guillemette elle n’ira pas loin dans la postérité avec ce médiocre viatique. Frédéric fait des critiques et en demande un autre. Voltaire qui sait mieux que personne les faiblesses de son Ode, en fait une seconde mouture. Frédéric s’en contente : « Certainement elle ne vous fera pas déshonneur, dit-il. Je vous prie de la faire imprimer et de la répandre dans les quatre parties du monde. » Il lui avait déjà dit : « Il faut que l’Europe pleure avec moi une vertu trop peu connue. » Si ce n’est de la douleur, c’est sûrement de la publicité.
Cette Ode qui ne fit pleurer ni l’Europe, ni aucun autre continent, les rapprocha encore un peu. Il y avait six ans que l’ombre de M. Freytag s’était glissée entre eux. Mais Frédéric osa reparler de Maupertuis et demanda à Voltaire de ne plus tracasser un homme qui allait mourir. Voltaire explosa. Maupertuis mourant ? Beau mensonge ! Il savait que son ennemi était à Bâle où on lui faisait, grâce au Ciel ! un vilain procès à cause d’une fille à qui il a fait un enfant. En voilà un mourant ! « Plut à Dieu, s’écria Voltaire sincère comme il ne le fut jamais. Plut à Dieu que je puisse avoir un tel procès. » Et la lettre s’achève sur un ton tout différent, ému et pathétique – comme il varie vite ! « Je mourrai bientôt sans vous avoir vu. Vous ne vous en souciez guère et je tâcherai de ne m’en point soucier. J’aime vos vers, votre prose, votre esprit, votre philosophie hardie et ferme. Je n’ai pu vivre sans vous, ni avec vous. Je ne parle point au roi, au héros, c’est l’affaire des souverains, je parle à celui qui m’a enchanté, que j’ai aimé et contre qui je suis toujours fâché. »
Quelle amitié – tortueuse et torturée – mais au fond, inextinguible. Voltaire parle d’égal à égal, ce n’est pas un langage courtisan c’est plus simple, plus fort, plus vrai. C’est le roi Voltaire qui a la nostalgie de son ami le roi Frédéric. Or, Frédéric n’est pas sensible à cette sincérité. De royauté, il ne connaît que la sienne. Il relève le ton de la lettre de Voltaire – et durement : « Apprenez, à votre âge, de quel style il convient de m’écrire. Comprenez qu’il y a des libertés permises et des impertinences intolérables aux yens de lettres et aux beaux esprits. Devenez enfin philosophe c’est-à-dire raisonnable. Puisse le Ciel qui vous a donné tant d’esprit vous donner du jugement à proportion. »
C’est cinglant. Le retour sur le passé n’est pas plus tendre. « Je sais bien que je vous ai idolâtré tant que je ne vous ai cru ni tracassier, ni méchant. Mais vous m’avez joué tant de tours de tant d’espèces… N’en parlons plus. Je vous ai pardonné d’un cœur tout chrétien. Après tout vous m’avez fait plus de plaisir que de mal. Je m’amuse davantage avec vos ouvrages que je ne me ressens de vos égratignures. »
On peut dire que ni la sensibilité très relative de Voltaire ni celle de Frédéric ne rendait très dramatiques ces méchancetés ; la nôtre, sans doute contaminée par le romantisme, en serait plus vivement affectée. C’est pourquoi cet attachement qui ne veut pas mourir et ne survit que dans une sorte de cruauté mentale, nous paraît plus douloureux qu’il ne parut, sans doute, à Voltaire et à Frédéric. En tout cas, ils s’en accommodaient assez bien.
Ces aménités ne les brouillèrent pas. On peut les voir, en pleine guerre de Sept ans, échanger des sourires à propos des défaites françaises. Cela nous choque. Mais pour Voltaire quand l’armée est battue, ce n’est pas la France, c’est l’armée du roi et tant pis pour le roi. N’oublions pas que la moitié de Paris, acclamait ouvertement les victoires de Frédéric. Voltaire n’allait pas jusque-là, au contraire. Il écrit à Thiériot : « Le roi de Prusse m’envoie toujours des vers en donnant des batailles. Mais soyez sûr que j’aime encore mieux ma patrie que ses vers et que j’ai tous les sentiments que je dois avoir. »
Nous sommes tout de même soulagés de le lui entendre dire.
La complaisance de Voltaire pour son inquiétant ami le mit en 1759 dans une situation périlleuse devant la cour de France. Frédéric lui envoyait toujours « son linge sale ». Il lui envoya donc sans précaution un paquet de vers dans lesquels Louis XV et Mme de Pompadour étaient fort mal traités – injuriés comme on peut l’être par de bas pamphlétaires. Voltaire en recevant le paquet eut l’impression, qui n’était pas fausse, qu’il avait été ouvert. Le fait n’était pas rare. Voltaire fut saisi de frissons d’épouvante. Si à Versailles on savait qu’il corrigeait de pareilles horreurs, ne le soupçonnerait-on pas de les écrire, de les inspirer ? Il remit le compromettant paquet entre les mains du ministre de France à Genève qui le fit parvenir au ministre. Il espérait ainsi échapper à tout soupçon de complicité.
Frédéric s’exprimait ainsi sur Louis XV :
Jouet de la Pompadour
Flétri par plus d’une marque
Des opprobres de l’Amour…
Et, sur la favorite : « Indigne rejeton d’un financier proscrit ». Frédéric écrivait :
Et ces charmes divins que nous n’aurions connus
Qu’en quelque temple obscur sous les lois de Vénus.
Voltaire ne cache pas à Frédéric qu’il a peur de collaborer à ce chef-d’œuvre. Pour écrire pareilles choses, lui dit-il, avec le bon sens Arouet : « Il ne faut pas seulement du génie, il faut être à la tête de 150 000 hommes », quand on n’est qu’Arouet, on ne peut ni se permettre d’écrire ces vers ni même de les lire, surtout si on est tenu à l’œil par la police.
Les frayeurs de Voltaire font rire Frédéric, il le trouve bien timoré : « L’on peut écrire tout ce qu’on veut et très impunément sans avoir cent cinquante mille hommes pourvu qu’on ne se fasse pas imprimer. » Et si les libraires l’impriment à votre insu ? Sous votre nom ? Mais il continue et prouve qu’on a écrit bien plus fort que ses vers : « Témoin votre “Pucelle”. » Malin et soupçonneux en diable, il se doute d’une indiscrétion de Voltaire et le lui laisse entendre. Le philosophe des Délices proteste. Comment peut-on le soupçonner de pareille traîtrise ? Et il s’explique : « Ma malheureuse nièce que cet écrit a fait trembler l’a brûlé, il n’en reste que quelques vestiges dans sa mémoire, elle n’en a retenu que trois strophes trop belles. »
La nièce sert donc parfois à quelque chose, elle sert à rassurer Frédéric sur le sort de ses vers – et sur leur beauté : trois strophes inoubliables ! Même en cendres, un chef-d’œuvre ne meurt pas tout entier. Rassurons les mânes de Frédéric : son chef-d’œuvre en entier était bien vivant, mais sur la table du Premier ministre M. de Choiseul. M. de Choiseul avait la plume facile. Il se chargea de répondre lui-même aux injures de Frédéric par une Ode dans laquelle sont réunis en bouquet les fautes et les vices du roi de Prusse. Citons le dernier trait. Frédéric se moquait de Versailles, Royaume du Cotillon ; il était impossible de lui retourner ce reproche. On lui en fit donc un autre. Ce qui s’appelait Pompadour à Versailles rimait avec tambour à Potsdam. On servit donc ce plat à Frédéric :
De la nature et des amours
Peux-tu condamner la tendresse
Toi qui ne connus l’ivresse
Que dans les bras de tes tambours.
M. de Choiseul laissait croire que ce nouveau chef-d’œuvre était de lui, nous savons qu’il était de Palissot, poète à la mode. Voltaire était un peu égratigné, on lui reprochait, mais en un seul endroit « son coupable encens ». Tout le reste lui plut fort. Il en fit état dans ses Mémoires écrits contre Frédéric, mais il remplaça le passage épineux pour lui, par une strophe de sa façon. Il fit la substitution sans scrupule. Telles étaient les mœurs littéraires du temps.
On voit que, comme Voltaire le dit, Frédéric était tantôt Alexandre, tantôt l’abbé Cotin. Voltaire fréquentait plus souvent Frédéric-Cotin que Frédéric-Alexandre. Frédéric savait, en homme de son temps et déjà du nôtre, que la plume de Cotin pouvait aider l’épée d’Alexandre et que, par la propagande, on pouvait atteindre un ennemi et affaiblir sa cause aussi bien que par les obus.
La fortune tournant, voici Frédéric de nouveau menacé. Il voudrait la paix ; Voltaire aussi et cherche à s’entremettre. Il écrit à d’Argental de suggérer à Choiseul de l’employer à sonder Frédéric. Choiseul lui donne la permission d’écrire à Frédéric. C’est peu, mais enfin, sa correspondance désormais ne le fera plus trembler. Il espère mieux : il désire être chargé de mission secrète en vue de négocier la paix. Il a, sur le sujet, une idée que d’Argental soumettra au ministre par allusions et insinuations. Voici ce qu’il écrit : « Luc voudrait la paix. Y aurait-il grand mal à la lui donner et à laisser en Allemagne un contrepoids ? » Il ajoute : « Luc est un vaurien, je le sais, mais faudra-t-il se ruiner pour anéantir un vaurien dont l’existence est nécessaire. » Son idée est de faire la paix, de laisser l’Allemagne en état d’indivision entre la Prusse et l’Autriche : la Prusse faisant contrepoids à la « Maison d’Autriche » : voilà « le mal nécessaire ». Voltaire en est encore à la politique de Richelieu, il retarde. Pour lors, son rôle se borne à faire lire à Choiseul les lettres de Frédéric et à Frédéric celles du ministre. L’Autriche commençait de soupçonner ces tractations, qu’elle redoutait. Voltaire était aux nues : cette haute conspiration l’enivrait – et bien entendu il y introduisit un air de ballet-farce. Il fut convenu que Frédéric signerait : Mlle Pestris, demeurant à Gotha (la Margrave de Gotha jouait le rôle de boîte aux lettres). Quand Mlle Pestris parle de « ses affaires » et demande l’avis du « banquier », il faut entendre Choiseul. Voltaire fait le modeste, on dirait un enfant de chœur qui porte des billets doux : « J’avoue Madame (la Margrave) que je n’entends rien à ces sortes d’affaires. Je ne fais que rapporter des paroles avec simplicité et fidélité pour le bien de deux ou trois familles… » L’ambition, la gloire, la gloriole et l’intérêt il y a tout dans ce jeu, mais il y a surtout le jeu, le goût du masque, l’éternel théâtre, cette forme sublimée de la vie.
Mais la Pestris se hérisse pour un rien. Elle est susceptible, aigre comme une vieille fille. On ne peut rien tirer d’elle, mais elle tire tout à elle. Voltaire s’en explique et s’en plaint à la duchesse de Gotha. C’est de la diplomatie pour l’hôtel de Rambouillet, on dissèque l’Europe et non les passions de l’amour, mais le procédé est le même. On se perd, on s’enlise dans les champs glacés de Bohême comme dans les méandres de la Carte du Tendre. Quels espions un peu avertis se laisseraient berner par ces mascarades ?
Il écrit à la Margrave :
« Si mon petit commerce avec la personne que vous savez trouve quelques épines, il me vaudra bien des fleurs de la part de V.A.S. Je la crois un peu coquette. Ce n’est pas vous, Madame, assurément que je veux dire, c’est la belle dont V.A.S. favorise les beautés et les prétentions (Voltaire devait se tenir les côtes de rire de parler sur ce ton de la belle Frédéric Pestris…) Elle a fait part de ses amours (pour la Silésie) à un confident qui n’a pas le cœur tendre et je crois que son amant pourrait être un peu refroidi… »
On peut comprendre que l’amant refroidi est Choiseul et le confident peu compréhensif, Pitt, le terrible ministre anglais.
Jeu mis à part, Voltaire est très désireux de voir cette guerre absurde et ruineuse se terminer. Il voit la France perdre sur tous les tableaux. Il ne peut y avoir d’issue heureuse à une affaire très mal engagée et encore plus mal conduite – et en affaire, il s’y connaît. Enfin, il a contre la Guerre de Sept ans un argument dont la sincérité ne saurait être mise en doute : il hait la guerre, sous toutes ses formes, parce que c’est la guerre. C’est ruineux, cruel et c’est surtout très bête. La guerre glorifie exactement le contraire de tout ce qu’il aime ; elle détruit ce qu’il adore, elle institue ce qu’il hait. La guerre, c’est l’anti-nature de Voltaire. Pour Voltaire, la nature de l’homme, son vrai climat, c’est la société policée et polie, la raison, la science, les arts, le luxe, en bref, l’intelligence dans le bonheur de vivre – et ce climat est celui de la Paix.
Il compte beaucoup sur Choiseul. Le duc de Choiseul a une belle âme, dit-il. Cela signifie que ses idées sont celles de Voltaire. Ce n’est pas un homme d’une vertu farouche, mais il n’est pas fanatique : il est humain. Il veut le bien public – le sien aussi, bien sûr, mais sans âpreté et il est aimable, c’est-à-dire parfaitement bien élevé. Il est digne du jardin voltairien.
Toutefois, il ne répond pas régulièrement à Mlle Pestris. « Celle-ci, dit Voltaire, écrit quatre lettres pour une de l’aimable duc. »
Tant de soins se trouvèrent anéantis par une manœuvre des ennemis de Voltaire, ou des ennemis de Frédéric II, enfin par des gens qui voulaient continuer la guerre. On fit imprimer à Paris Les œuvres du Philosophe de Sans-Souci. Ces textes étaient réservés à de rares intimes des soupers de Sans-Souci, ils n’étaient pas faits pour le public ; ils étaient fort peu édifiants. En les répandant en pleine guerre, l’intention était de discréditer Frédéric et de créer un courant d’opinion belliciste favorable à la guerre à outrance.
Pour ceux qui voulaient la paix, le coup fut rude. Or Voltaire s’était fait des illusions sur Choiseul, le ministre ne désirait pas la paix. Il aurait pu anéantir le tirage des « Œuvres » de Frédéric. Il laissa faire les imprimeurs. Et c’est Voltaire qui fut accusé d’avoir préparé cette publication. Cela paraît absurde. Elle réduisait tous ses efforts et ses espoirs à néant. Frédéric même le soupçonna ; il avait le soupçon facile. D’ailleurs, Mlle Pestris prit légèrement la chose : « Je serais bien heureux que tout le mal que l’on m’a fait se bornât à l’édition furtive de mes vers. » Par scrupule ou par pudeur, les auteurs de cette édition l’avaient expurgée de ses plus grandes impiétés. Devenant moins scandaleuse, elle perdait presque tout intérêt. Vraiment, les ennemis que Frédéric avait à Versailles n’étaient pas plus habiles dans la polémique que sur les champs de bataille.
C’est alors que Voltaire s’avisa que les services rendus à Mlle Pestris lui vaudraient d’être indemnisé, par Sa Majesté prussienne, des dommages subis à Francfort. Frédéric n’ayant pas la mémoire aussi fidèle que Voltaire, lui répondit qu’il ne savait rien de ces prétendus dommages et que si le poète avait à se faire indemniser qu’il s’adresse plutôt à Schmidt. Le coup était cruel. Mais pourquoi à Schmidt et non à Freytag ? Parce que l’honnête Freytag venait de trépasser. Et voici l’oraison funèbre que lui fit le roi son maître en remerciement de son zèle : « Il doit être bien étonné d’être mort de mort naturelle. » Voilà qui projette sur le fidèle serviteur un étrange éclairage. Méritait-il la corde ?
Bref, pas d’indemnité. Mlle Pestris disparaît. Dès lors on parle en clair. C’est à visage découvert qu’on se cajole et qu’on se griffe. L’essentiel est de ne pas perdre le fil. Frédéric lui annonce la mort de Maupertuis que, non sans perfidie, il couvre de fleurs. Ce sont autant de coups de lancettes pour Voltaire. Frédéric ne manque pas de lui rappeler ses cruautés pour l’irréprochable président de l’Académie de Berlin :
Et gémissez de la noirceur
De votre cœur incorrigible.
Voltaire riposte : « Je ne songe moi-même qu’à mourir et mon heure approche. Ne la troublez pas par des reproches injustes… Vous m’avez fait assez de mal ; vous m’avez brouillé pour jamais avec le roi de France, vous m’avez fait perdre mon emploi et mes pensions, vous m’avez maltraité à Francfort, moi et une femme innocente, une femme considérée qui a été traînée dans la boue et mise en prison. Et ensuite, en m’honorant de vos lettres vous corrompez la douceur de cette consolation par des reproches amers. Est-il possible que ce soit vous qui me traitiez ainsi quand je ne me suis occupé depuis trois ans qu’à tâcher, quoiqu’inutilement, à vous servir sans aucune vue que celle de suivre ma façon de penser. »
Rien ne pouvait être plus divertissant pour Frédéric que ces plaintes ; il les provoquait à plaisir et s’en délectait. Cette violente sortie marque-t-elle la rupture ? Loin de là, on revient sur le passé. Frédéric lui répond que « s’il n’eût été amoureux fou de son génie » l’affaire de Francfort aurait pu finir très mal pour le poète. Voltaire dut frémir… On voit que ceux qui rient de son arrestation à Francfort, rient avec légèreté. Mais ce que Frédéric a le moins supporté dans les vifs reproches de Voltaire, c’est d’avoir évoqué la nièce qu’il abomine – cette « nièce qui m’ennuie » dit-il et le mot était alors vigoureux. Sur ce point Frédéric n’est pas le seul de son avis, la nièce ennuie beaucoup de gens. Voltaire parle trop d’elle, la met trop souvent en avant. « On parle de la servante de Molière et personne ne parlera de la nièce de Voltaire », lui décoche Frédéric.
Au milieu de ces chamailleries, on rêvait toujours de la paix. Mais ni Londres, ni Paris ne la voulaient. Voltaire et Frédéric étaient seuls à la désirer. Voltaire reçut aux Délices en avril 1760, un Anglais, M. Fox, fils du célèbre orateur qui après avoir écouté poliment l’hymne à la paix que lui débita Voltaire lui déclara tout net que ses vœux étaient stériles. Voltaire en fut choqué. Réflexion faite, il reconnut que son visiteur était mieux informé que lui. La guerre continuerait. Voltaire avait perdu son temps et ses peines. Mais il avait pris une bonne récréation.