Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 82 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Une ombre sulfureuse…

 

Le succès du « Siècle » lui attira un ennemi nouveau, aussi tenace que les Desfontaines et les Fréron. Il s’agit d’un inconnu que sa haine de Voltaire, sa malhonnêteté et sa méchanceté, orchestrées, selon la coutume, par les cris et les réponses de sa victime, vont rendre célèbre. Voltaire le traita d’égal à égal, l’autre, qui n’en attendait pas tant, tira tous les avantages possibles de cette extraordinaire publicité.

Il se faisait appeler M. de La Beaumelle. Son nom était Angliviel. Il était né en 1726 dans une famille protestante du Midi. Il n’avait donc que vingt-sept ans à l’époque où il se manifesta avec virulence. Comme il sortait d’une famille modeste, il avait essayé, « pour arriver » de la conversion au catholicisme. Il se fit instruire gratuitement par les soutanes après quoi, pour se retremper aux sources du calvinisme, il fit un séjour à Genève.

En 1750, il se rendit au Danemark où il enseigna dans un Collège, composa de petits ouvrages scolaires et fonda un journal La Spectatrice danoise. Il se fit connaître – de fort peu de lecteurs, au demeurant – en publiant un petit livre Mes Pensées ou Qu’en dira-t-on ? On n’en dit que fort peu de choses car ses Pensées ne firent penser personne. Mais le style en était vif, sarcastique, bien dans le goût du temps. De Copenhague, il écrivit courtoisement à Voltaire, qui était à Potsdam, pour lui demander la permission de publier ses ouvrages pour le compte du roi de Danemark. Nous connaissons Voltaire : dès qu’un jeune écrivain lui dit qu’il lui doit tout et se présente au nom d’un roi, Voltaire est conquis.

En 1753, La Beaumelle se rendit à Berlin. Voltaire le reçut bien sans se douter que l’autre ne venait que pour l’épier et le prendre en défaut. De toute évidence La Beaumelle était rongé d’envie. Il enviait le poète, mais moins son talent, que sa fortune et sa réussite sociale. Il ne lui reconnut aucune des qualités dont il avait pourtant tiré profit : la courtoisie, la générosité de l’accueil, l’incomparable conversation.

La Beaumelle avait tout de suite flairé en Maupertuis, un allié : il alla le voir, lui confia sa haine pour Voltaire et fut enchanté de la voir partagée. Maupertuis jugea sur-le-champ que ce jeune ambitieux aigri pourrait lui être utile : aussi fit-il de son mieux pour bien envenimer les choses entre Voltaire et le petit envieux. Les occasions ne manquèrent pas.

La Beaumelle se vantait d’écrire des Mémoires de Mme de Maintenon en se servant de lettres inédites qu’il avait achetées, disait-il, au fils de Racine. Personne ne croyait à cet achat parce que La Beaumelle était famélique – et peu de gens croyait à l’existence de ces lettres bien qu’il en parlât avec une assurance impressionnante. Ces « lettres » intriguaient assez la société de Potsdam. Frédéric dit un soir, au souper, que puisque La Beaumelle ne les tenait ni de la famille, ni des amis de la favorite, il se les était procurées malhonnêtement. Ce propos fit grand plaisir à Voltaire car ces « lettres », inconnues de lui, l’inquiétaient beaucoup. Il se demandait avec l’angoisse de l’historien si ces sources, auxquelles il n’avait pu avoir accès, n’allaient pas infirmer ce qu’il avait écrit du roi et de Mme de Maintenon dans son Siècle de Louis XIV. Qui est jamais sûr de toutes ses sources ? Plus tard, il pourra dire que « Mme de Maintenon avait signé tout ce qu’il avait dit d’elle ». Mais quand La Beaumelle venait lui seriner qu’il serait bien surpris des erreurs qu’il avait commises quand on lui mettrait Les Mémoires de Mme de Maintenon sous le nez, il était tenaillé par le doute le plus cruel. C’était tout ce que cherchait La Beaumelle : faire souffrir l’auteur et discréditer son admirable ouvrage.

Dès que parut Le Siècle de Louis XIV, La Beaumelle écrivit que ce n’était que « pauvretés et fautes d’esprit ». Ce n’est pas de la critique, ce sont des injures. Mais Voltaire les reçut d’autant plus mal que son ennemi annonçait qu’il allait prendre l’auteur du Siècle en flagrant délit d’erreur et de mensonge, car lui, La Beaumelle, possédait des documents authentiques que Voltaire avait négligés. Rien ne pouvait être plus douloureux pour Voltaire dont l’ambition dans cette œuvre historique avait été d’être vrai.

Une nouvelle guerre commença. Voltaire est toujours le premier étonné quand, un ennemi se découvre à lui. La Beaumelle lui avait déjà donné quelques avertissements qui auraient dû mettre Voltaire en défiance. Ainsi, dès son arrivée à Potsdam, La Beaumelle fit lire ses Pensées à l’auteur du Siècle qui eut la désagréable surprise d’y découvrir une perfidie à son égard. La Beaumelle écrivait « qu’il y avait eu de plus grands poètes que Voltaire mais qu’il n’y en avait pas eu de mieux payés ». Suivaient les chiffres des pensions touchées par le poète. Quand Voltaire rendit le livre à son méchant auteur, il avait fait une corne à la page où se trouvait cette attaque et il voulut savoir pourquoi il était attaqué. La Beaumelle, sans se troubler, lui dit que c’était une louange mal comprise.

— Je ne sais donc pas lire, répondit Voltaire.

— Peut-être bien, lui répliqua l’insolent – tout en essayant de l’apaiser par les plus basses flagorneries. Voltaire pâle et frémissant de rage se contint : la vengeance viendrait plus tard.

La Beaumelle, sans appui, sans fortune, sans nom, ne manquait pas de témérité en s’attaquant au plus célèbre écrivain du temps qui était aussi à Berlin un homme puissant. Il savait bien que ce poète qui était le plus courtois des hommes pouvait devenir féroce quand on l’attaquait et comme le disait en tremblant la bonne Graffigny, « capable de déterrer un mort pour le faire pendre ».

Une mésaventure de La Beaumelle, allait servir Voltaire dans ses desseins de vengeance. La Beaumelle, au sortir de l’Opéra fit la connaissance d’une jolie femme qu’il courtisa si efficacement qu’elle lui donna rendez-vous sur-le-champ. Il était beau garçon, audacieux et chaleureux. Emporté par l’aventure, il se soucia fort peu du mari qui, à trois pas de sa femme, semblait se désintéresser totalement d’elle ; c’était un capitaine Cocchein, une manière de matamore à moustaches et à rapière pendantes, velu, noir et terrible et d’une inintelligence parfaite. La Beaumelle courut au rendez-vous et sans plus de discours s’apprêta à témoigner à la dame l’ardeur de ses sentiments. Un placard s’ouvrit et le matamore entra en scène. La Beaumelle se crut un homme mort. Mais le matamore n’en voulait qu’à sa bourse ; aidé par la dame galante, il détroussa La Beaumelle. Maigre butin ! Les filous voulurent se venger ; le matamore déposa une plainte pour adultère. La Beaumelle fut arrêté et emprisonné avec une rapidité incroyable. Il cria et écrivit. Tout Berlin s’amusa de l’aventure. Maupertuis intervint auprès de Frédéric : les maîtres chanteurs furent mis en prison et La Beaumelle en sortit.

Comment Voltaire aurait-il pu demeurer à l’écart de ce scandale ? Rien ne semblait l’y intéresser mais son destin est d’être mêlé à tout. Une aimable dame se chargea de faire la liaison. Elle voulut réconcilier Voltaire et La Beaumelle et dès que celui-ci fut libéré, elle alla lui raconter que Voltaire avait été son défenseur, qu’il l’avait fait délivrer par le ministre de France, qu’il avait proposé une démarche de tous les Français auprès du Roi ; bref, il s’était conduit en parfait ami. Et elle envoya La Beaumelle remercier Voltaire. Notre héros, semblable à lui-même, en voyant un La Beaumelle contrit, doux, et même mielleux, ouvre ses bras, l’embrasse, le loue, l’appelle son fils. On pleure. Voltaire ne se demande pas s’il a réellement fait tout ce dont La Beaumelle le remercie. Il n’a vu dans la scène de réconciliation qu’« une scène ». Peu importe la raison pour laquelle La Beaumelle est à ses pieds : il y est. Il faut donc vite le relever et, puisqu’il aime Voltaire, il ne sera pas dit que Voltaire ne l’aime pas. Peut-on être en reste d’amitié ?

À peine remis des embrassades de Voltaire, La Beaumelle reçoit un tout autre rapport. On lui apprend que l’acerbe poète a soutenu que puisque La Beaumelle était en prison il y était bien à sa place, que les Français de Berlin n’avaient rien à voir dans les affaires d’un homme qui n’était pas Français. Et d’une. Que si, par hasard, il prouvait qu’il l’était de naissance il avait cessé de l’être parce qu’il était banni du royaume. Et de deux. En outre, au cas, bien incroyable où il n’aurait pas vraiment été banni de France, il avait été sûrement banni du Danemark. Enfin, de toutes façons, son cas était désespéré, car même s’il n’avait été banni de nulle part, il n’était qu’un mauvais chrétien (curieux propos dans la bouche de Voltaire !). Cela devrait empêcher toutes les démarches qu’on voudrait faire en sa faveur car il serait indigne que le ministre de S.M. Très Chrétienne se dérangeât pour secourir un mauvais sujet et un mauvais chrétien.

À ce beau discours, toute la haine de La Beaumelle se ralluma. Et dès lors, ce fut la guerre à outrance. Une fois encore, prêter un tel discours à Voltaire paraît une calomnie : comment croire qu’il eût invoqué cette qualité de mauvais chrétien pour abandonner La Beaumelle à son sort ? Au contraire, à la Cour de Frédéric c’était un titre de gloire ! Ce qui est certain, c’est que Voltaire ne fit rien pour délivrer La Beaumelle et il ne cacha pas qu’il était plutôt satisfait de savoir l’insolent plumitif à l’ombre et surtout au silence.

Voltaire n’avait pas manqué de faire lire à Frédéric l’attaque qu’il avait reçue dans les Pensées de La Beaumelle. Le roi en avait manifesté de l’humeur et La Beaumelle en fut informé. Il alla se disculper auprès de M. Darget et surtout se plaindre qu’on eût faire lire ce passage au roi. M. Darget pour toute réponse l’engagea à ne pas prolonger son séjour en Prusse. C’était clair : la carrière de La Beaumelle à Berlin était terminée. Il quitta donc le pays sans avoir rien réussi, sauf à mettre Voltaire sur le gril. Les fameuses lettres de Mme de Maintenon l’empêchaient toujours de dormir.

La Beaumelle se réfugia à Gotha où il ne réussit pas mieux. Faute de pouvoir nuire à Voltaire, il se fit aimer par une femme de chambre qui s’enfuit avec lui – et avec les bijoux de sa maîtresse. Voltaire l’apprit aussitôt. Il publia la nouvelle, la répandit dans toutes les cours d’Allemagne où La Beaumelle fut définitivement déconsidéré. Toutefois, d’honnêtes gens estimèrent que Voltaire se salissait en publiant ces saletés.

La Beaumelle n’ignora rien du rôle que Voltaire joua dans cette dangereuse publicité qui le fit chasser de partout. Il fut informé par Voltaire lui-même, qui ne lui cacha rien des rapports adressés aux Cours d’Allemagne sur la façon dont le sieur de La Beaumelle enlevait les servantes et les cassettes de bijoux volés.

Pour rester semblable à lui-même, Voltaire, dans un étrange revirement, fit peu après, des avances à La Beaumelle. Il lui offrit la paix, il le pria de renoncer à réfuter Le Siècle de Louis XIV. Quelle humiliation et quelle erreur ! C’était perdre son temps et sa dignité. La Beaumelle ne vit dans cet abaissement qu’un encouragement à s’acharner sur un ennemi qui demandait grâce. Il publia en 1753, à Francfort, avec une effronterie, une malhonnêteté jamais atteintes dans l’histoire de la librairie au XVIIIe siècle, pourtant fertile en filouteries et en faux, un Siècle de Louis XIV augmenté d’un très grand nombre de remarques et de pièces par M. de La B.!! Quand on lui fit remarquer qu’il était coupable de vol et de falsification, il se contenta de déplorer que l’éditeur eût commis l’imprudence de signer l’ouvrage avec les lettres La B. qui avaient l’inconvénient de désigner l’auteur. Encore n’était-il qu’à moitié fâché car le meilleur salaire de sa traîtrise n’était pas dans les quinze florins qu’il avait reçus du libraire mais dans la satisfaction d’être sûr que Voltaire saurait d’où venait le coup. Il en eut tant de satisfaction, qu’il renouvela son exploit avec d’autres œuvres de Voltaire – La Henriade en particulier.

Quelle eût été sa joie s’il avait pu contempler – au lieu de l’imaginer – l’affreuse grimace de Voltaire découvrant le Siècle de Louis XIV défiguré par les mensonges et les crachats. Tant de recherches, tant de probité intellectuelle, et d’amour pour la civilisation classique ! Tout cela, honneur d’un écrivain et gloire d’une époque, était bafoué et souillé ! Voltaire crut en mourir de douleur.

Étrange attitude que la sienne au cours de ces querelles parfois sordides. Nous le voyons répondre à ses bas adversaires avec des armes aussi viles que les leurs. Mais pour lui ce n’est qu’un faux-pas, le crime de bassesse n’est jamais chez Voltaire qu’un crime passionnel. Nous savons que la crise passée, l’enchanteur va renaître. Il a pu, pour un instant, ressembler à un La Beaumelle mais les La Beaumelle ne ressemblent jamais à Voltaire. Le plus révoltant, en cette sorte d’affaire n’est donc pas de le voir se nuire à lui-même puisqu’il se rachète aussitôt. Le plus pénible est de voir que les La Beaumelle peuvent, en portant des coups bas, non seulement blesser un grand homme, mais dégrader un chef-d’œuvre. Au demeurant, il nous importe assez peu que la vanité de M. de Voltaire ait été écorchée, elle est assez bien constituée pour se remettre de l’offense, ce qui nous révolte c’est qu’on ait osé falsifier Le Siècle de Louis XIV. La Beaumelle et ses pareils ont insulté ce que l’homme pensant avait de plus respectable et ce que Voltaire, pour la première fois, venait d’exposer aux yeux de l’Europe éclairée, et d’exposer non dans un discours, mais dans une œuvre exemplaire : le respect de la vérité. Il avait magistralement réussi sans se départir de son amour pour son pays, pour la civilisation et pour l’humanité. Cette œuvre affirmait de façon irrévocable ce qu’était l’honneur de l’Intelligence.

***

Cependant, la société de Potsdam se défaisait. Les querelles avec La Beaumelle n’intéressaient guère que Maupertuis. Lord Tyrconnel qui avait tué son médecin, le rejoignit bientôt dans la tombe pour la même raison : il avait trop mangé : « Ils se sont tués, dit Voltaire, pour avoir cru que Dieu n’avait fait l’homme que pour manger – et ils pensaient aussi qu’il l’avait fait pour médire. » Lui médisait plus qu’eux, mais il mangeait moins. Il mourait de coliques ou de rage sept ou huit fois par semaine, mais il enterrait les bien-portants : « Qui aurait dit que ce gros cochon de lord Tyrconnel si frais, si fort, si vigoureux serait à l’agonie avant moi. »

Darget ne mourut pas mais il regagna la France en mars 1752. Il était malade et voulait se soigner à Paris. En réalité, sa principale infirmité était un profond ennui. Il avait perdu sa femme qu’il aimait tendrement et toutes les cajoleries de Frédéric ne remplaçaient ni la tendre épouse, ni la patrie lointaine. Les bonnes âmes allaient répétant que Darget quittait Berlin parce qu’il se sentait dégradé par la présence de Voltaire ! Quelle sottise et quelle erreur ! Les deux hommes s’entendaient bien, sans doute parce que Voltaire fit de son mieux pour avoir en Darget un soutien vigilant auprès de Frédéric.

Cet ennui était général. Même le valet de chambre de Voltaire, Picard, pleurait parce que son maître ne voulait pas regagner la France. En outre, il ne pouvait supporter les moqueries des Prussiens au sujet de sa petite taille. Voltaire le consolait en lui remontrant que Frédéric II était encore plus petit que lui, que César était de même, et Alexandre également. À quoi le pauvre garçon répliquait qu’eux n’étaient pas picards et que lui l’était.

À Paris, les d’Argental et Mme Denis avaient trouvé un moyen pour faire revenir Voltaire : ils ne consentiraient à s’occuper de faire représenter Rome Sauvée qu’à condition qu’il revint. Comme il résistait toujours, c’est eux qui cédèrent. Ils firent jouer la tragédie qui eut un très grand succès. Qui l’eût cru ? Son absence le servait mieux que ses intrigues. C’est Le Kain qui obtint le plus grand succès et fut promu « Comédien du Roi ». Et Mme Denis voulut, en qualité de nièce du grand poète, faire jouer également sa pièce La Coquette punie. Elle était seule de cet avis. La voici intriguant, suppliant, pleurant, minaudant. Seuls les amis qu’elle hébergeait l’encourageaient à faire éclater son génie sur la scène. Les Comédiens se refusèrent à jouer les inepties tombées de sa plume d’oie. Voltaire ne tenait pas du tout à ce qu’on représentât cette médiocrité et il ne fut pas fâché d’apprendre qu’on ne jouerait pas La Coquette punie. Mais pour faire affront à Mme Denis, les Comédiens jouèrent une Coquette corrigée de La Noue. Voltaire espéra que cet affront la ferait rentrer dans le chemin de la modestie, sinon de la vertu. Coquette, elle ne faisait jamais qu’une victime à la fois, mais auteur de comédie, impossible ! c’est à pleine salle qu’elle eût écœuré le monde.

Et Voltaire restait encore attaché à Potsdam, peut-être parce que Potsdam n’avait pas encore révélé tous ses poisons à Voltaire. Après le procès du juif, après l’écorce d’orange – amère, après l’effrayant La Beaumelle, il lui restait à faire une découverte aussi amère et aussi pernicieuse que toutes les autres : la trahison d’un ami. En moins de deux ans, il faut bien convenir que cela fait beaucoup de misères pour l’hôte de Frédéric.