Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 47 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Vilaines relations.

 

Et Jore revient à la charge. Le misérable est aux abois. Il est prêt à tout – c’est-à-dire à faire chanter Voltaire. Que de démarches ! que de lettres ! Voltaire obtient enfin de Jore une lettre d’une bassesse à faire vomir dans laquelle celui-ci se reconnaît tous les torts, affirme que Voltaire ne lui doit rien, que c’est lui, Jore, qui l’a trompé et qu’il essaie encore de le faire… Et pourquoi ces ignominies ? Pour une somme que Voltaire lui fait remettre en échange de cette confession. De quel montant ? On l’ignore ; mais sans doute importante si la canaillerie se vend au poids.

Le plus étrange, c’est que, trois ans plus tard, Voltaire fera encore des cadeaux à Jore !

On se souvient que, rue du Longpont, à Saint-Gervais, c’est un M. Demoulin qui était son prête-nom pour les affaires de grains, de paille et de papier. Ce Demoulin jouissait de la confiance de Voltaire, disposait de sommes considérables sous le lointain contrôle du poète de Cirey et la nonchalante surveillance du bon Moussinot. Il arriva que vingt-quatre mille livres disparurent dans la poche de Demoulin. Voltaire se plaint ; l’autre le menace de dévoiler ses spéculations sur les grains : voleur et délateur, tel est le personnage. On pourrait croire que Voltaire va jeter feu et flamme. Pas du tout, car il ne perd que de l’argent ; ni sa vanité, ni ses sentiments, ni son goût littéraire, ni ses idées philosophiques ne sont blessés par Demoulin, aussi écrit-il à Moussinot de traiter le voleur avec bonté. « Il doit bien rougir de ses procédés envers moi. Il m’emporte vingt-quatre mille livres et veut me déshonorer ! En perdant vingt-quatre mille livres il ne faut pas s’acquérir un ennemi de plus. » Et on fait la paix – Demoulin lui rendra trois mille livres – et pour les vingt et un mille qu’il garde, il écrira une lettre bien repentante, bien humble, bien affectueuse. Pour ce prix-là rien n’est excessif – il ne rendra même pas les trois mille livres mais il écrira à Voltaire que « jamais amant n’a autant aimé sa maîtresse que Demoulin a aimé Voltaire. »

C’est un peu passer la mesure. Mais non. Pour Voltaire les effusions ne sont jamais excessives – du théâtre ! c’est du théâtre. Et il répond : « Je vous pardonne de tout mon cœur sans qu’il en reste la moindre amertume. »

Peu importe l’argent. Ses détracteurs disent qu’il est avare – s’il l’est, il ne n’est pas comme tout le monde. Il sait perdre et il sait donner. Est-ce être avare ?

Son point vulnérable, c’est l’amour-propre. Ses ennemis le savent et l’abbé Desfontaines se joue diaboliquement de cette faiblesse. Voltaire réagit violemment – et disons, naïvement. C’est l’abbé qui avait trouvé le « mis à la porte de tout le monde ». C’est encore lui qui attaque les Éléments de la Physique de Newton « réprouvée par les physiciens de l’Europe » dit-il, qui accuse Voltaire d’avoir passé l’âge de chercher de nouvelles voies à un petit talent de poète. Il faudrait à cet âge – Voltaire a quarante-quatre ans – versifier de temps à autre et s’en tenir là. L’abbé faisait sentir à ce poète défraîchi, retiré à Cirey, que sa gloire était derrière lui et que ses études newtoniennes « n’étaient qu’un progrès d’écolier », un enfantillage un peu sénile.

Cela était enveloppé, feutré, perfide ; c’était abominable. Voltaire fut saisi d’un transport de cette rage qui rend assassins les plus doux rêveurs – ce qu’il n’était pas. Il lui faut une vengeance. Il se met à farfouiller tous les écrits de Desfontaines et compose un libelle Le Préservatif en novembre 1738. Il rappelle une fois de plus tout ce qu’on sait sur le vilain abbé. Ce libelle, c’est du temps perdu, et une indignité. Il ne signe pas, il fait signer par un aventurier des lettres, à sa solde, qui espionnait pour lui les libraires et la gent de lettres de Paris, et qui s’appelait le chevalier de Mouhy. Bien entendu en lisant ce nom, chacun pensait : Voltaire.

Si Voltaire n’avait pas répondu, Desfontaines qui était déshonoré depuis longtemps aurait perdu jusqu’au dernier lecteur et se serait tu. Il n’intéressait que lorsqu’après une de ses attaques contre Voltaire les gens lisaient ce que Voltaire disait de lui. C’est alors qu’on se souciait de savoir à qui et à quoi Voltaire s’en prenait. Jamais écrivain n’a mieux servi la cause de ses ennemis que Voltaire lorsqu’il leur répond.

Mme du Châtelet le savait, elle suppliait, pleurait, criait, boudait, cachait ses papiers, rien n’empêchait Voltaire de se livrer à sa dangereuse manie. Rien n’était plus néfaste à sa réputation et à ses intérêts.

Il écrit aussi, en décembre 1738, une comédie l’Envieux dont le personnage Zoïlin est Desfontaines. Personne ne s’y trompe. Quelle publicité pour l’obscur pamphlétaire ! Zoïlin est chargé de tant de vices, le personnage en est si accablé et si accablant qu’il est plus indigeste que comique – la Comédie refuse la pièce. Ce qui redouble la colère de Voltaire contre le modèle de Zoïlin, l’ingrat !

Mais, celui-ci voyant l’affaire engagée au mieux de ses intérêts s’acharnait à la faire rebondir ; il écrivit un des plus virulents pamphlets contre l’ermite de Cirey : le titre était transparent : La Voltairomanie.

Il trouve un nouveau grief en plus de tous ceux qu’on ressasse : il accuse Voltaire d’avoir vécu en parasite dans le ménage du président de Bernières – et ici réapparaît Thiériot. Desfontaines fait son éloge : Thiériot, lui, n’est pas un parasite, ce n’est pas Thiériot qui vit aux crochets des Bernières – ni de qui que ce soit – ce n’est pas Thiériot qui a dit que Desfontaines avait écrit, en sortant de la prison d’où Voltaire l’avait tiré, un pamphlet contre son bienfaiteur. Cela, c’est Voltaire qui l’a inventé et qui a prêté son mensonge à l’innocent Thiériot.

Étrange cadeau pour Thiériot que de recevoir ce brevet d’honnête homme d’une telle plume. La vérité, c’est que Thiériot est de connivence avec Desfontaines : il trahit son maître, son ami ; il l’a volé, maintenant, il le vend.

Lorsque ce libelle arriva à Cirey, Voltaire était malade. Très malade. Émilie ne le lui montra pas : elle craignait de le tuer. Elle en fut malade elle-même. Elle écrit à d’Argental, le suprême recours – que doit-on faire ? Répondre ou ne pas répondre ?

Émilie rédige une réponse : elle le fait avec assez d’habileté et avec courage. Elle défend son grand homme mieux qu’il ne le fait lui-même. C’est elle qui décèle le rôle odieux de Thiériot. Elle veut obtenir du traître qu’il désavoue Desfontaines, il faut que Thiériot affirme, publiquement, qu’il a vu Desfontaines écrire ses injures. Et il les a vues ! Et il n’a rien fait pour empêcher l’abbé de les écrire, ni de les faire paraître !

Pourquoi Thiériot a-t-il eu cette lâcheté ? D’ordinaire son mobile est simple, c’est l’argent. On le paie, il marche. Or, Desfontaines est sans le sou. Dans ce cas, Thiériot n’a agi que par bassesse ; il est de cette espèce de gens sans foi et sans caractère qui acceptent les bienfaits comme un dû et qui éprouvent ensuite une sorte de sale satisfaction à se venger de leurs bienfaiteurs. La bonté qu’on leur témoigne les humilie et ils mordent – en secret – leurs protecteurs qu’ils méprisent pour leur bonté même. Quand Thiériot a volé l’édition de La Henriade à son maître et que celui-ci ne l’a pas fait arrêter, il a considéré non pas la magnanimité du maître mais sa faiblesse – et sa sottise. Voltaire était en droit de le faire pendre : Thiériot l’eût davantage estimé. Voilà « l’ami Thiériot ».

À Cirey, on vivait dans la consternation – en se la dissimulant. Enfin, il fallut bien s’expliquer : Émilie avait caché qu’elle avait lu l’odieux libelle – Voltaire l’avait lu aussi, dès le premier jour et il l’avait caché à Émilie. C’est Voltaire qui l’avait reçu le premier et c’est pour cela qu’il était si malade. Chacun croyait que l’autre ignorait et voulait tenir l’autre dans l’ignorance afin de lui éviter du chagrin. Ces Desfontaines ont vraiment beaucoup de pouvoir !

Thiériot ne répondit pas à la supplication de Mme du Châtelet. Après des semaines, il répondit à Voltaire, une lettre vague, peureuse ; il ne se souvient de rien. Voltaire lui écrit une lettre pathétique, tendre, où il le supplie de dire clairement, publiquement qu’il a vu Desfontaines écrire son libelle contre un homme qui venait de le sauver de la mort la plus ignominieuse.

Pas de réponse. C’est alors M. du Châtelet qui prend la plume – oui, le mari d’Émilie défend Voltaire. Il ne supplie pas Thiériot, il lui ordonne d’écrire ce qu’on lui demande et il joint le canevas de la lettre justificatrice – il joignait aussi de vagues menaces – auxquelles les Thiériot ne sont pas insensibles.

L’attitude de M. du Châtelet est d’une crânerie admirable. Il aurait pu se désintéresser de ces querelles de gens de plume, et rejoindre son poste. Il prend résolument le parti de l’ami, de l’hôte de Cirey. C’est plus digne que l’attitude de Sully. Et ce n’est pas sans mérite car, en dépit de la liberté des mœurs, la situation de Voltaire à Cirey était, à tout prendre, un peu fausse.

Quant à Mme de Bernières, elle fut parfaite : elle écrivit indignée contre l’abbé et elle prouva que Voltaire louait son appartement et payait sa pension – et même celle de Thiériot. Elle rappelait les sommes que ce valet avait touchées de son maître. En outre, il avait eu tout le profit des Lettres Philosophiques – et il avait reçu deux cent guinées sur l’édition anglaise.

 

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« Bonne Bernières ! » s’écria Émilie transportée en lisant cette lettre, oui, bonne et pitoyable Bernières. Voltaire ne l’avait jamais reçue depuis le départ pour Londres. Le ménage Bernières allait mal. Les amis évitaient leur maison. Le président mourut, elle vendit La Rivière-Bourdet et se remaria selon son inclination, et non pas selon celle de ses amis, à un M. Prudhomme qui méritait bien son nom, malheureusement il n’avait rien d’un gentilhomme, ni d’un homme d’esprit. Elle eut le mari, mais perdit les amis.

Cependant Émilie criait sans cesse : « Bonne Bernières ! je l’aime de tout mon cœur. » Voltaire ruisselait de larmes de tendresse, de mélancolie, au souvenir des anciens jours, de la belle amitié – et de la belle amie. Mais ces effusions ne firent pas inviter Mme Prudhomme à Cirey.

Et Thiériot restait silencieux. Il n’avait pas l’âme en paix. Il trahissait, au même moment, Voltaire d’une autre façon. Il était à Paris, le correspondant du prince Frédéric – sur la recommandation de Voltaire. Moyennant finance, il faisait « le cafard » de S.A.R. Frédéric – il lui envoyait les informations de basse police, les libelles que distillaient « les insectes du Parnasse » les guêpes, les cloportes… Il envoya à Frédéric la Voltairomanie – sans doute l’exemplaire no 1 – Frédéric s’en délecta. Voltaire l’ignorait. Frédéric ne repoussa pas ce plat d’ordures ; il aimait la méchanceté, Thiériot lui en envoyait sa ration.

Émilie ne put se contenir, elle écrivit à Frédéric pour lui dire qui était Thiériot. Il dut bien rire de l’indignation de la marquise – et de sa naïveté. Il savait très bien qui était Thiériot. Il ne l’utilisait que pour sa bassesse. Ce qui amusait Frédéric c’était le spectacle de ces jeux cruels et indignes où le plus intelligent des hommes se laisse prendre par la vanité, où il s’abaisse au niveau des Desfontaines, des Thiériot. Voilà ce qu’aimait Frédéric : il méprisait l’humanité et aimait découvrir ce qu’il y a de bas jusque chez les hommes les plus éminents. Il était bien servi ! Et l’ardeur d’Émilie, son honnêteté, sa candeur d’amoureuse ne faisaient qu’ajouter une épice nouvelle à ce ragoût de vipères. Frédéric s’en délectait. Aussi répondit-il à Émilie que Thiériot était exact à servir, qu’on appréciait son désir d’être utile et qu’on le trouvait estimable. C’était dire en clair qu’on ne sacrifierait pas Thiériot dans sa querelle avec Voltaire. Si celui-ci n’a pas compris alors qui était Frédéric, c’est qu’il n’a pas voulu comprendre. Mais Voltaire adorait les Altesses Royales – surtout quand elles n’étaient pas françaises.

Quant à Thiériot il faisait rire les cafés en lisant les suppliques qu’Émilie lui adressait. Il avait un tel succès qu’il parla même de publier les lettres de la marquise et du poète éplorés. Et Voltaire a pardonné ! – c’est cela qui est impardonnable. Mais Émilie employa un autre langage, elle fit avertir Thiériot qu’elle était disposée à mobiliser sur les épaules du traître tous les Châtelet et tous les Breteuil, qui useraient d’arguments tout autres que ceux des « insectes du Parnasse ».

Et Voltaire continuait d’écrire à Thiériot des lettres suppliantes. Que se passa-t-il ? Est-ce la tendre amitié de Voltaire ? Sont-ce les menaces d’Émilie ? On ne sait, mais Thiériot se mit à arborer un jour, une miniature de Mme du Châtelet. Il répondit aux lettres aimablement et s’associa aux amis de Voltaire qui demandaient une rétractation de Desfontaines. Quand Frédéric lui dit de se réconcilier avec Émilie, il put répondre qu’on ne se réconcilie qu’avec les gens avec qui on a été fâché – et l’est-on avec une femme dont on porte en sautoir la miniature qu’on vient de faire enrichir de trois cents écus de diamants ?

On voit que Thiériot est plein de ressources.

Voltaire aussitôt exulte, presse Thiériot sur son cœur. La bonne Graffigny en reste éberluée : « Il est étonnant, écrit-elle après cette réconciliation, l’amitié que Voltaire a pour cet homme. »

Elle et Émilie étaient plutôt d’humeur à le faire écarteler.

Mais c’est Voltaire qui, aidé de Thiériot, se sent d’humeur à faire écarteler Desfontaines : avec frénésie. Il écrit à d’Argental d’empêcher tout Paris de dormir tant que Desfontaines ne sera pas au supplice. « Je mourrai ou j’aurai justice. » Maintenant, il a planté ses dents, il ne lâchera plus sa victime. Tout longanimité pour les uns, tout implacabilité pour d’autres, tel est Voltaire.

Il appelle d’Argental « mon ange gardien » mais il a peur qu’il ne soit « ange » aussi pour Desfontaines. Pour être l’ange de Voltaire, d’Argental doit être bien démon pour son ennemi, il doit obtenir des châtiments horribles pour l’abbé. Tandis que Thiériot va recevoir de nouvelles gratifications.

Un cri d’horreur ! Voltaire apprend que les jésuites veulent le réconcilier avec Desfontaines. Jamais ! Il veut partir pour Paris, ranimer la haine, porter le fer rouge partout où Desfontaines a des

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amis. Émilie le supplie de rester à Cirey, cette fureur l’effraie. Ce sont des scènes journalières. Tantôt, il cède, tantôt, il se révolte. Partira ? Partira pas ?

Et voilà que Desfontaines se défend d’être le seul auteur de la Voltairomanie – il dénonce son complice : J.-B. Rousseau, l’exilé de Bruxelles. Qu’on ne s’étonne pas. Si Voltaire avait voulu répondre par un billet aimable à J.-B. Rousseau lorsque celui-ci, quelques mois plus tôt, lui avait fait des avances et envoyé une ode avec mille compliments, il aurait eu un ennemi de moins. Mais il avait répondu que « cette ode n’était pas assez bonne pour opérer un raccommodement » et qu’étant connaisseur en probité et en odes, il exigeait qu’on corrigeât ses odes et ses procédés si l’on désirait une réconciliation. Il ajoutait pour mettre un comble à la fureur de l’autre : « L’honnête homme doit haïr le malhonnête (Thiériot, par exemple) jusqu’au dernier moment. » La réponse à ces insolences était dans la Voltairomanie.

Sa haine l’entraîne bien plus loin et l’on est peiné de le découvrir. J.-B. Rousseau fit un voyage clandestin à Paris. Voltaire l’apprit. Il existe une lettre de sa main adressée à un avocat demandant s’il serait possible de faire arrêter Rousseau et de faire rouvrir son procès au Châtelet. Par bonheur pour sa mémoire, plus encore que pour celle de J.-B. Rousseau, la lettre n’eut pas d’effet. Mais elle a été écrite. Voilà ce que peut lui inspirer son amour-propre blessé.

Ses ennemis s’entendaient à le torturer. Il y a dans la Voltairomanie une page intitulée « Chef-d’œuvre d’un inconnu », on y raconte de façon bouffonne et injurieuse l’aventure de Voltaire et de Beauregard : le poète est rossé par un noble et bel officier et il dit : merci.

Tu vois en ce moment un poète éperdu

Digne d’être puni, content d’être battu.

Cette page était d’un nommé Saint-Hyacinthe – aventurier de la basse littérature et qui passait – ô romanesque ! – pour être le fils de Bossuet – oui, de « l’aigle de Meaux » ! qui n’aurait enfanté qu’une perruche. Il avait la langue noire et Voltaire disait qu’il n’était fait que pour le bâton et pour la corde.

Dans ce débordement d’invectives et de malédictions, il y a un accent plus émouvant ; Voltaire dit que l’humanité est blessée en lui par ces sarcasmes et par ces rires de la multitude imbécile. Il sait qui il est, ce qu’il vaut et, dans sa souffrance, il y a un côté noble – car enfin, cet homme qui sera, qui est déjà en passe d’être la gloire de son pays et de son siècle, n’est, dit-il, « qu’un bouffon du public qui doit, déshonoré ou non, amuser le monde à bon compte et se montrer sur le théâtre avec ses blessures ». C’est le drame des vedettes, hélas ! Mais il a tant aimé être sur le théâtre ! Le voilà comblé. Cela ne saurait nous dispenser de comprendre sa souffrance, car il a raison : l’attitude du public « blesse l’humanité » parfois. Comme nous le sentons « moderne » en cela. Il a choisi cette vie publique, histrionesque même, avec tous les inconvénients et les enivrantes satisfactions qu’elle comporte. Si on lui en avait demandé, combien il en eût accordé des « interviews », et comme il en eût sollicité ! et des bouts de films et des articles provoqués et des « quart d’heure avec… Voltaire » ; il aurait dialogué avec Newton et même avec Desfontaines ! Tout eût été bon pour remplir le monde du bruit de son nom. Il s’est fait – presque malgré lui – une vie de « star », avant le temps du cinéma. Mais sa vie, on pourrait l’appeler : « Un siècle avec… l’Europe. » Vaste théâtre, vaste public, à la mesure de cette vedette universelle.

Les blessures reçues en scène, il ne les oubliait jamais. Cinq ans après la Voltairomanie, il lança quelques perfidies contre l’auteur du Chef-d’œuvre d’un inconnu – et cela lui amena encore une cruelle réplique de Saint-Hyacinthe qui le remercia d’avoir enrichi la langue d’un nouveau verbe. Donner des coups de bâton se dit désormais « Voltairiser » comme certains vers qui circulent dans Paris nous l’apprennent :

Pour une épigramme indiscrète

On « Voltairisait » un poète.

Enfin le procès est entamé : Desfontaines veut bien désavouer la Voltairomanie à condition que Voltaire désavoue le Préservatif. Voltaire croit étouffer d’indignation : quoi ? établir une réciprocité entre Desfontaines et Voltaire, c’est tuer l’hôte de Cirey. Jamais ! Émilie l’approuve.

Finalement, M. Hérault – depuis vingt ans, il s’occupe de Voltaire, quelle patience ! – obtient de Desfontaines une rétractation totale, en le menaçant du cachot. « Quoi ? du cachot seulement, s’écrie Voltaire. » Il aurait voulu la corde, l’estrapade… Le résultat n’était pas éclatant, mais tout le monde voulait en finir. Voltaire n’eut même pas la satisfaction de faire publier la rétractation de son ennemi. Elle demeura cachée dans les dossiers. M. Hérault a sans doute bien agi. Tout devrait être enterré de cette indigne comédie dont les traits cependant nous restituent bien ceux de ses acteurs. Quand M. d’Argenson, ministre, voulut bien prendre la peine d’interroger Desfontaines pour savoir ce qui l’avait poussé à écrire tant de méchancetés, sur son bienfaiteur, l’abbé répondit cyniquement : « Il faut bien que je vive. »

— Je n’en vois pas la nécessité, répondit M. d’Argenson.

Ces deux répliques mettent l’affaire à son niveau : voilà qui était l’ennemi de Voltaire, quelle estime on avait pour lui.

Celui-là ne reviendra plus en surface – mais il aura des successeurs.