Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 116 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Chronique de Ferney.

 

Pendant l’Affaire la vie à Ferney n’avait été ni ralentie, ni moins brillante, ni moins laborieuse. « Quand on est jeune on doit aimer comme un fou et quand on est vieux on doit travailler comme un diable. » (Si on appliquait sa maxime à Voltaire il aurait été toujours vieux et toujours diable.)

Il fit repeindre son théâtre. Il appela pour cela des ouvriers de Lyon qui avaient repeint le théâtre de cette ville. À Ferney, ils lui brossent une perspective si réussie qu’on aurait cru que les acteurs étaient éloignés d’une lieue alors qu’on les avait sous le nez. Lorsqu’on représenta Olympie, il y avait un bûcher sur la scène. Et allumé encore ! Voltaire en est ravi. Les pasteurs de Genève boudent ses invitations ; mais ils envoient leurs filles. « J’ai vu pleurer Genevois, Genevoises pendant cinq actes, écrivait-il le 9 janvier 1762, je n’ai jamais vu une pièce aussi bien jouée et puis un souper de deux cents spectateurs, puis le bal : c’est ainsi que je me suis vengé. »

Voilà qui doit faire regretter aux pasteurs de ne point venir au théâtre. Mais deux cents invités ! Quel train ! C’est vraiment le roi Voltaire. L’acteur Le Kain reparaît à Ferney. Voltaire ne l’avait pas revu depuis 1755. Il a grossi. « Il a l’air d’un gros chanoine », dit Voltaire. Son talent est à son apogée. Le Kain qui était fort laid paraissait beau à Voltaire quand il jouait du Voltaire. Il retrouvait sa laideur à l’entracte. À la fin du séjour, le seigneur de Ferney le trouva moins sublime parce que Mme Denis ne put lui donner la réplique. Le génie défaillant de la nièce faillit compromettre celui de Le Kain ! C’est d’une naïveté incroyable. Voltaire mit aussi Mlle Corneille sur la scène. Il ne semble pas, malgré toute sa bienveillance, que ce fût un succès. « Sa voix est faible, harmonieuse et tendre… », dit-il. C’était peu pour une tragédienne, mais suffisant pour une jeune fille à marier.