Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 111 sur 161

Pages du PDF

Voltaire ou la royauté de l'esprit

« J’ai fait un peu de bien, c’est mon meilleur ouvrage. »

« J’ai fait un peu de bien,

c’est mon meilleur ouvrage. »

 

Dans le même moment, il se montre d’une admirable générosité pour Mlle Corneille. Il harcèle l’Académie pour qu’elle mette au point son édition des Classiques français ; il s’offre pour corriger l’édition définitive des Œuvres de Corneille. Il la fera même imprimer à ses frais, il cherchera des souscripteurs et le bénéfice constituera la dot de sa pupille. Quelle belle corbeille de mariage, Le Cid, Polyeucte, Cinna – en or ! et présentés par l’auteur de Mérope, de Zaïre et de Candide. Il crée un courant d’opinions favorable à la fille de ce Jean-François, menuisier, et neveu de Corneille. Le roi souscrit pour deux cents exemplaires. Catherine II l’imite, l’Impératrice en fait autant, Voltaire en prend cent, la marquise de Pompadour cinquante, Choiseul aussi. Les grands seigneurs font de même, leurs amis les imitent, les seigneurs anglais viennent en tête. Voltaire, grand seigneur, offre un exemplaire gratuit aux gens de lettres qui ne peuvent souscrire. C’est le Voltaire des grands jours.

Il relit Corneille et en fait la présentation. Il le relit avec son regard perçant et un cœur tout rempli de « douceur » racinienne. Le vieux maître lui paraît parfois rude et l’admiration fléchit. Mais Corneille est une divinité. Faut-il le traiter en idole et adorer les yeux fermés ? Pas d’idolâtrie, Voltaire dira ce qu’il pense : « Je traite Corneille tantôt comme un dieu, tantôt comme un cheval de carrosse. » La lucidité et la liberté de l’intelligence, voilà ses droits et ses vertus. « J’ai dit la vérité sur Louis XIV, je ne la tairai point sur Corneille. »

Les réserves, les refus de Voltaire furent cruellement ressentis par les admirateurs idolâtres de Corneille. Notre premier poète tragique était un des piliers d’airain du temple des Lettres – la moindre éraflure faisait l’effet d’un sacrilège. Voilà Voltaire encore accusé d’impiété ! D’Alembert exprima avec modération le sentiment de l’Académie qui s’était sentie blessée : « Il nous a semblé que vous n’insistiez pas toujours assez sur les beautés de l’auteur et quelquefois trop sur les fautes qui peuvent n’en pas paraître à tout le monde. Dans les endroits où vous critiquez Corneille, il faut que vous ayez si évidemment raison que personne ne puisse être d’un avis contraire ; dans les autres, il faut ou ne rien dire ou ne parler qu’en doutant. » Le conseil est excellemment exprimé – et très prudent.

La vérité c’est qu’à soixante-sept ans, il redécouvrait Corneille. Il n’en avait gardé que l’enthousiaste admiration de sa jeunesse. En le relisant, la plume à la main avec ses yeux de soixante-sept ans, il découvre des verrues, des faiblesses, des lourdeurs, des naïvetés… Il les signale : on crie au scandale. Les idolâtres qui n’ont pas relu Corneille depuis le collège parlent de leur admiration. Que vaut-elle ? Ils répètent les louanges scolaires. La sincérité de Voltaire est un bien meilleur éloge que la flagornerie des sots – Corneille est sorti grand homme, poète de génie, de cet examen critique. Quelle œuvre y résisterait ?

C’est alors qu’il écrivit Don Pèdre en six jours. Un record. « La rage s’empara de moi un dimanche et ne me quitta que le samedi suivant, j’allais toujours rimant, toujours barbouillant. Le sujet me portait à pleines voiles. » Il envoya aussitôt ses cinq actes aux d’Argental : « Enfin, en six jours, j’ai fait ce que je vous envoie. Lisez et jugez mais pleurez. » 20 octobre 1761.

Ils pleurèrent, en effet, mais sur les faiblesses de l’ouvrage.

Cependant qu’on essayait de rafistoler sa tragédie, il écrivit une comédie : Le Droit du seigneur. Il n’est pas sûr d’avoir fait un chef-d’œuvre aussi le fait-il attribuer à un M. Le Goux, jeune maître des requêtes au Parlement de Dijon qui ne vit pas malice dans ce procédé. Mais son oncle, le président de la Marche, ami de Voltaire, fit comprendre à ce dernier que ce jeu de prête-nom n’était pas de son goût. Qu’à cela ne tienne, on trouvera un autre « père » pour la comédie. M. de la Marche le désigna lui-même. Ce fut un M. Picardet, de l’Académie de Dijon. « Picardet fera mon affaire », répondit Voltaire. Picardet se trouva ainsi être l’auteur d’une comédie qu’il n’avait jamais ni écrite, ni lue. Le titre fut remplacé par cet autre : L’Écueil du Sage. Crébillon, censeur du théâtre, âgé de quatre-vingt-dix ans, fit mille difficultés pour donner le visa : il avait flairé le véritable auteur. Enfin après maints tripatouillages le vieillard eut le caprice d’ajouter à la pièce une scène comique de son invention. Voltaire en creva de rage. Le plus surprenant c’est que ce monstre fut joué avec succès.

Comme les heureuses surprises viennent en cascade, il apprit que le roi avait rétabli sa pension suspendue depuis son départ en Prusse. Le bruit courut même à Paris que Voltaire était rappelé. C’était faux. Louis XV n’oubliait pas mais il condescendait à payer. Voltaire qui avait prévu le refus écrivit partout, avant que ce refus ne fût officiel qu’il ne désirait pas quitter Ferney : « Je vous assure que la vie que j’y mène est délicieuse ; c’est au bonheur dont je jouis que je dois la conservation de ma frêle machine. »

Crébillon mourut peu après. Voltaire s’empressa de publier – sous un nom d’emprunt – un éloge du défunt que personne ne lui avait demandé. L’éloge était, bien sûr, empoisonné. Cette façon d’attaquer un mort ne fut pas appréciée de ses amis qui le reconnurent sous le faux nom. Diderot fut choqué. D’Alembert lui fit connaître son sentiment en feignant d’ignorer le véritable auteur de cet indécent éloge funèbre : « Quoique je pense, absolument comme l’auteur de cette brochure sur le mérite de Crébillon, je suis très fâché qu’on ait choisi le moment de sa mort pour jeter des pierres sur un cadavre ; il fallait le laisser pourrir de lui-même et cela n’eut pas été long. »

C’était demander l’impossible. Voltaire ne pouvait laisser pourrir ses ennemis ; il les ressuscitait pour les attaquer, et les faisait durer par son acharnement.