Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 19 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Règlement des comptes de famille.

 

M. Arouet mourut d’hydropisie le 1er janvier 1722. Les relations du père et du fils s’étaient améliorées puisqu’il est fait mention qu’au moment du décès, les deux fils vivaient sous le toit de leur père. Il ne semble pas que Voltaire ait manifesté beaucoup de chagrin. Mais c’est la succession et son frère qui vont lui en donner. Armand est avantagé parce qu’il est l’aîné – il a le droit pour lui et les gens de robe. C’est cela qui fait enrager Voltaire. Il écrit à son amie Mme de Bernières : « Ma fortune prend un tour si diabolique à la Chambre des Comptes que je serai un jour obligé de travailler pour vivre après avoir vécu pour travailler. » Belle maxime pour un grand laborieux. Mais cette fortune qu’il attendait et qui devait lui donner le loisir de travailler, lui échappe. Il fait un procès à son frère : « Une foule d’affaires m’est survenue dont la moindre est le procès que je renouvelle contre le testament de mon père. » Il le perdra.

M. Arouet avait été tellement scandalisé par François qu’il le maltraita dans son testament au profit de son frère. Il n’y avait rien de commun entre Voltaire et cet Armand, janséniste comme M. Arouet, comme la plupart des magistrats. Ceux-ci l’étaient par une sorte d’austérité et d’intégrité morale, Armand l’était en forcené. M. Arouet préférait le fou janséniste au fou libertin – celui-là n’était que désagréable, le second était déshonorant. Il avantagea donc Armand qui suivait la tradition Arouet ; avec lui on était tranquille : il était « comme tout le monde ».

Entre deux exercices de dévotion, Armand avait pris le temps, toutefois, de se faire transmettre la charge de son père à la Chambre des Comptes – de justesse : la mutation avait été signée deux jours avant le décès. Mais tout était en règle. Cette charge représentait le plus beau morceau : deux cent quarante mille livres en 1701 (240 millions d’anciens francs). La sœur, Mme Mignot, avait reçu en plus de sa dot, deux immeubles. Voltaire aurait voulu, non pas le contrôle des épices à la Cour des Comptes, mais un dédommagement substantiel, par exemple, la moitié de la valeur de la charge. Il n’avait reçu que quatre mille livres de rentes (environ quatre millions d’anciens francs de revenus). C’était une honnête aisance, ce n’était pas la fortune d’Armand.

Les bonnes relations qu’il entretenait avec les frères Pâris lui avaient permis de se constituer un petit portefeuille : trois actions de la Compagnie des Indes et cinq billets de mille livres. Tout cela lui donnait environ cinq cents livres de rentes à quoi venait s’ajouter la pension du régent de mille cinq cents livres – que ce prince eut la bonté de porter à deux mille livres quand il apprit la mort de M. Arouet. Il eut pitié du pauvre orphelin !

Cet orphelin avait donc en 1724 à peu près six mille cinq cents francs de rentes – à peu près six millions d’anciens francs plus les droits d’auteur de sa tragédie, mais c’était peu de chose et il n’en exigea pas le paiement intégral. Il fit le grand seigneur et laissa aux acteurs la plus belle part des recettes.