Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 21 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Scapin ambitieux.

 

L’ambition de servir le roi en ses desseins de haute politique pousse Voltaire à faire sa cour au ministre : le cardinal Dubois. Le personnage est vil, Voltaire le sait comme tout le monde. Mais cela ne l’empêche pas de se livrer à la plus basse flagornerie. Ajoutons qu’il n’était pas le seul à ramper : Fontenelle et même Massillon lui montraient la voie : ce prélat éminent avait signé l’attestation de bonne vie et mœurs qui était nécessaire à l’abbé Dubois (perdu de vices) pour obtenir le chapeau de cardinal – seule dignité qui convint à un premier ministre en soutane.

Mais Voltaire en rajoute, il le compare à Richelieu aux dépens de Richelieu, bien sûr :

Ton génie et le sien disputaient la victoire

Mais tu parus et sa gloire

S’éclipsa un moment.

Cela paraît un peu fort – ce fut quand même insuffisant. Voltaire alors fit des ouvertures plus nettes. Ce qu’on apprend est à peine croyable, mais comme toute chose en sa vie, est machinée comme au théâtre, on y rencontre des scènes de sublime, de farce et des scapinades. En voici une.

Voltaire avait découvert en furetant dans les recoins de Paris, un certain Salomon Levi. Ce personnage avait déjà beaucoup servi et en divers pays – qu’il fût agent double ou triple, Voltaire assoiffé d’ambition, s’en souciait peu. Puisque Salomon servait, il fallait se servir de lui auprès du cardinal-ministre. La Cour de France avait déjà utilisé cet agent sous M. de Chamillard contre l’Autriche. L’Autriche s’en était servie contre la France car Salomon était fournisseur d’armes de l’Armée impériale. Cela ne l’empêchait pas de renseigner le maréchal de Villeroy, commandant les troupes françaises en Allemagne. Les Français l’arrêtèrent cependant, mais il s’en tira sans dommage moyennant des renseignements plus précis. Il servit aussi le maréchal de Villars en Autriche. Voltaire n’avait donc pas choisi un débutant pour s’initier : mais à quoi ? à l’espionnage ou à la diplomatie ? Salomon lui fit valoir qu’il était au mieux avec un secrétaire particulier de l’Empereur : notre apprenti se crut placé à la source même des renseignements qui allaient éclairer la politique du roi à l’égard de l’Autriche.

Il se déclare prêt à partir pour Vienne. On est effaré : à quel titre ? En somme, qu’est-il ? l’espion d’un espion. Passionné d’ambition, il se jette comme un fou dans cette affaire et il écrit le 28 mai 1722 au cardinal-ministre :

« Je peux plus aisément que personne au monde passer en Allemagne sous prétexte de voir Rousseau à qui j’ai écrit il y a deux mois que j’avais envie d’aller montrer mon poème (La Henriade) au prince Eugène et à lui. J’ai même des lettres du prince Eugène dans lesquelles il me fait l’honneur de me dire qu’il serait bien aise de me voir. Si ces considérations pouvaient servir à m’employer à quelque chose, je la supplie de croire qu’elle ne serait pas mécontente de moi et que je lui aurais une reconnaissance éternelle de m’avoir permis de la servir. »

Il ne demande rien qu’à « être employé à quelque chose », il ne demande qu’à être chargé de mission, qu’à être inscrit sur la liste des espions – il ne parle pas d’ambassade, mais s’il n’en parle pas, il y pense – qu’on le mette à l’essai, il réussira ; et après, il saura monnayer son succès. Et pour le coup, il sera en tête d’affiche : cela l’enfièvre. Ah ! s’il pouvait prendre pied dans la grande maison qui s’appelle la Cour ! Par malheur le cardinal Dubois ne fit aucun cas de l’espion amateur : il le laissa à l’amateurisme. Quel mauvais gouvernement ! En Angleterre, il serait ministre.