Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 23 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Voyage à deux aux Pays-Bas.

 

Voltaire, à la fin de l’hiver 1722 fit une équipée avec une amie assez récente auprès de qui il goûtait bien des satisfactions sans jamais avoir à les payer par un quart d’heure d’ennui. Cette dame est la marquise de Rupelmonde ; c’était la fille du maréchal d’Aligre, elle s’était mariée à un seigneur flamand tué au service du roi d’Espagne. Ce souverain reconnaissant faisait une pension de dix mille livres à la veuve – il y avait déjà si longtemps qu’elle touchait sa pension qu’elle en avait oublié l’origine. Mais laissons Saint-Simon nous parler d’elle : elle avait l’humeur folâtre, on l’avait surnommée à la Cour « La Blonde » ou « Vaque-à-tout », ce qui donne à rêver… Il dit qu’elle n’était point blonde mais « rousse comme une vache » et « d’une effronterie sans pareille », qu’elle se faufilait partout et « était de toutes les foires et marchés »…

Voilà avec qui notre poète fit attelage pour visiter les Flandres. À vrai dire, cela l’amusait mais on ne le sent pas très rassuré. Il mit une condition au voyage, c’est qu’on ferait halte à Bruxelles où il comptait rendre visite à J.-B. Rousseau et lui lire sa Henriade. Elle accepta puisque c’était elle qui conduisait : carrosse, chevaux, cochers et valets étaient à elle. Lui était l’invité.

On s’arrêta d’abord à Cambrai. Plusieurs semaines : il y avait un congrès diplomatique. La ville était bourrée d’ambassadeurs, de ministres, de femmes, d’espions, d’acteurs, de généraux, de maréchaux, de prélats et de cuisiniers venus de diverses nations. Le cardinal Dubois était archevêque de Cambrai : ô Fénelon ! le Cygne de Cambrai était remplacé par un hibou. Voltaire relança l’affaire de Salomon et envoya un rapport au cardinal-ministre – qui ne lui avait rien demandé – sur la marche du Congrès de Cambrai. On se doute que Voltaire et sa marquise connaissaient beaucoup de gens ou étaient connus d’eux et on les accueillit fort bien. Il flatte le cardinal en lui vantant les beautés, les richesses et le bon air de Cambrai et il lui écrit : « Nous arrivons, Monseigneur, dans votre métropole où je crois que tous les ambassadeurs et tous les cuisiniers d’Europe se sont donné rendez-vous. Il semble que tous les ministres d’Allemagne ne soient à Cambrai que pour boire à la santé de l’empereur. Pour messieurs les ambassadeurs d’Espagne l’un entend deux messes par jour, l’autre dirige les comédiens. Les ministres anglais envoient beaucoup de courriers en Champagne et peu à Londres. »

Et les Français ? Le cardinal était censé savoir ce qu’ils faisaient. Cette information ne lui semble pas trop inexacte car il formule ainsi son opinion sur ce congrès : « Nous verrons ce congrès de Cambrai employer la moitié de sa durée à régler son cérémonial et l’autre moitié à ne rien faire jusqu’à ce que des incidents inattendus le fassent dissoudre. »

En attendant la dissolution, on s’amuse. Toutes les parties comportaient une représentation théâtrale : Voltaire y mit le nez et la patte, et la plume. Mais diriger la comédie était le privilège de l’ambassadeur d’Espagne qui n’en voulut rien céder à l’auteur d’Œdipe. Et la dispute commença. Le comte de Windsgratz ne voulait que Les Plaideurs. La Rupelmonde en tenait pour Œdipe. On fit deux clans : on se parlait ou on s’écrivait en vers et en prose, on vantait son choix, on suppliait l’autre de céder. Voltaire se dépensait pour soutenir Mme de Rupelmonde – c’est-à-dire sa propre pièce. On n’a pas mieux réussi en fait d’effronterie : il s’encensait sans pudeur. Mme de Rupelmonde ne recula devant aucun sacrifice : on finit par choisir Œdipe. La guerre se ralluma aussitôt sur un autre sujet : on était en carême. Les chanoines de Cambrai refusèrent de dispenser le Congrès du carême. Ce ne fut qu’un cri d’horreur. On n’était pas venu à Cambrai pour faire maigre. Il fallut discuter. Voltaire s’y entendait. Les raisons étaient excellentes ; en faisant carême ne se distinguerait-on pas sottement des ministres protestants qu’on froisserait en ayant l’air de leur faire la leçon ? Les négociations n’échoueraient-elles pas avec des diplomates indisposés par cette pénitence ? Enfin, n’y avait-il pas plus de mérite à faire bombance en plein carême qu’à faire pénitence dans d’aussi ridicules conditions ?

Les chanoines entêtés ne voulurent rien savoir : le Congrès ferait carême !

Il fallut en appeler à leur supérieur, leur archevêque, cardinal-ministre à Versailles. La réponse ne tarda pas : il désavoua les chanoines, les traita de stupides et dispensa en bloc le Congrès au nom de la modestie chrétienne qui nous interdit de nous faire remarquer par des attitudes ostentatoires.

Dès lors, les cuisiniers et les comédiens eurent la voie libre.

Voltaire et son Égérie ayant épuisé les plaisirs de Cambrai se dirigèrent vers Bruxelles. Ils laissaient derrière eux un murmure de médisance que leur étrange couple avait fait naître. Ils avaient eu la maladresse de très mal prendre les allusions à leur aimable commerce et de se défendre avec des mines courroucées et si comiques qu’ils servirent un peu de divertissement à une société qui, au demeurant, se souciait fort peu de cette accointance d’un jeune poète libertin avec une ancienne belle de la Cour de Louis XIV qui avait quelques restes de beauté – sinon de vertu. Mais elle avait l’esprit et l’entrain d’une folle de Cour et on ne lui demandait pas de faire l’ingénue avec son gringalet de poète.

Sur les grands chemins, dans le carrosse énorme, Voltaire et sa dame, moins galants qu’en société, se chamaillaient à propos de philosophie. Mme de Rupelmonde ne voulait penser que sur de grands sujets. Voltaire lui expliquait Lucrèce, cela tournait vite à l’impiété et au badinage, il voulait que… sa philosophie,

T’apprenne à mépriser les horreurs du tombeau

Et les terreurs de l’autre vie.

Elle adorait ce genre de leçon – déjà apprise de longue date – mais comme le répétiteur était Voltaire, elle répétait à l’envi qu’il fallait repousser : « Les mensonges sacrés dont la terre est remplie. » Il lui dédie, sur ce ton, une Épître à Uranie : ce sont les fumées des soupers du Temple qui lui remontent au cerveau dix ans après : les traits sont vifs et féroces. Trente ans plus tard, J.-J. Rousseau se souviendra dans la Profession du Vicaire Savoyard de cette fantaisie brillante et légère pour en faire un hymne irréligieux. Mais la mode avait déjà changé : le sourire ironique du roué de la régence n’était plus assez expressif pour un public touché par la sensiblerie fin-de-siècle, à qui il fallait des accents pathétiques, des trémulations, des musiques, bref, des sortilèges. L’intelligence avait déjà perdu des points.

À Bruxelles, il paraît que Voltaire se fit remarquer par sa mauvaise tenue à l’église si bien que le peuple indigné voulut le jeter dehors. C’est J.-B. Rousseau plus tard qui répandra ce bruit, nul ne le confirme. La férocité réciproque des deux poètes ne recule devant aucun mensonge. Voltaire informé du fait répondit avec légèreté : « Je pourrais avoir été indévot à ta messe ?… il se peut, encore une fois que j’aie eu des distractions, j’en suis très fâché messieurs. » Il n’est pas fâché d’être indévot, mais il l’est d’être attaqué par le vilain rouquin : « Mais de bonne foi, est-ce à Rousseau de me le reprocher ? Trouvez-vous bien convenable à l’auteur de tant d’épigrammes licencieuses, à l’auteur de couplets infâmes, contre ses amis et ses bienfaiteurs, à l’auteur de la Moïsade… de m’accuser, seize ans après, d’avoir causé du désordre dans une église ? »

Oui, l’accusateur était mal venu : il était exilé à Bruxelles pour une publication « infâme » comme dit Voltaire. Mais, J.-B. Rousseau faisait la bonne âme pour faire oublier son passé. Et Voltaire fait de son mieux pour le rappeler à chacun – et aux autorités qui risqueraient de l’oublier. Jean-Baptiste publie que Voltaire à Bruxelles faisait partie de la suite d’une dame, qu’il était du « personnel ». C’était bien maladroit de sa part : Voltaire répond que le Jean-Baptiste est fils d’un domestique du vieil Arouet : « Un domestique emploie volontiers les termes de son état, chacun son langage », réplique férocement Voltaire. Ce trait transperçait le méchant poète qui voulait cacher son origine modeste.

Ces gracieusetés ne s’échangèrent que longtemps après la visite à Bruxelles. Quand Voltaire était arrivé, Rousseau l’avait accueilli à bras ouverts : il était le voyageur providentiel, il était Paris, il était la Poésie, le Théâtre, l’Esprit, le Succès et la Patrie. Il était aussi Voltaire, avec son esprit éclairé – comme on disait – et plus encore éclairant. Au milieu des chandelles du Bruxelles d’alors, Voltaire était un soleil. Quoi qu’il en ait pu dire ensuite, Rousseau fut ébloui sur le moment, d’autant que Voltaire se donna la peine de le séduire parce que Rousseau était alors le grand poète, son aîné, et parce que Voltaire en retour voulait être aimé et admiré. D’ailleurs, il lui remit tout de suite La Henriade en le priant de la lire et de lui donner son opinion. J.-B. Rousseau la garda six jours et en fut enchanté. C’est lui qui l’écrit : « M. de Voltaire a passé ici onze jours pendant lesquels nous ne nous sommes guère quittés. J’ai été charmé de voir ce jeune homme de si grande espérance. Il a eu la bonté de me confier son poème pendant six jours. Je puis vous assurer qu’il fera un très grand honneur à l’auteur. Notre nation avait besoin d’un ouvrage comme celui-là : l’économie en est admirable et les vers parfaitement beaux… »

Jusque-là tout est parfait. Quand Voltaire se moquera des vers de Jean-Baptiste, la musique changera. Alors Jean-Baptiste voudra faire croire que Voltaire n’a pu séjourner à Bruxelles que sous son patronage, qu’il lui a ouvert les portes… Sottise ! Ni Mme de Rupelmonde, flamande par son mariage, ni Voltaire n’avaient besoin de Jean-Baptiste pour faire leurs visites. Le maladroit se plaindra des ennuis qu’il eut pour avoir introduit ces deux mécréants dans la bonne société. Et lui ? N’était-il pas mécréant ? Et la bonne société était-elle si dévote ? Il eut à souffrir, dit-il, de « tout ce que l’importunité, l’extravagance, les mauvaises disputes d’un étourdi fieffé peuvent causer à un homme posé et retenu ». Cela fait rire : Voltaire savait aussi bien qu’homme de France et de Bruxelles se tenir dans le monde et la réputation de Rousseau n’avait rien à perdre : sa pseudo-dévotion était connue. De même – ô Tartufe ! – il se déclara profondément choqué par la lecture de La Henriade. Nous savons ce qu’il en pensa sur le moment – il raconta – avec quel retard ! – qu’il fut révolté par « les déclarations très satiriques et passionnées contre l’Église romaine, le pape, les prêtres séculiers et réguliers, enfin contre les gouvernements ecclésiastiques et politiques. » Comme on change en devenant jaloux ! Que ces dévots de fraîche date sont donc sévères !

Il avait aussi lu l’Épître à Uranie, il la déclara « remplie d’horreurs contre ce que nous avons de plus sacré, contre la religion et contre la personne même de Jésus-Christ qui était qualifié d’une épithète dont je ne puis me souvenir sans frémir ». Cela nous rappelle les pudeurs du Beauregard. Mais ces frémissements d’horreur, J.-B. Rousseau ne les dévoila que seize ans après la lecture ! Il fit une scène à Voltaire – dit-il – pour lui reprocher avec véhémence d’avoir osé le choisir pour confident d’une aussi horrible poésie. Et comme la scène se passait dans un carrosse, et que Voltaire voulut se justifier par « des arguments abominables », J.-B. Rousseau le menaça de se jeter par la portière plutôt que de l’entendre. Il n’en vint pas à cette extrémité mais il se boucha les oreilles. « Il se tut alors et me pria seulement de ne point parler de cette pièce. Je le lui promis et je tins parole. » (Et c’est pourquoi nous l’apprenons.)

Il ajoute que Voltaire, dans les jours qui suivirent la scène du carrosse, ne lui manifesta plus la même confiance.

Voilà donc cette âme pure qui nous fait croire que la brouille avec Voltaire fut causée par l’impiété de deux poèmes. Il est difficile d’admettre cette explication. Nous pouvons croire que La Henriade contenait, pour l’époque, des traits scandaleux, que l’Épître en contenait d’horribles – nous voulons même croire que Rousseau les jugea excessifs ne serait-ce que parce qu’une génération le sépare de Voltaire et que la hardiesse du jeune poète lui paraît choquante. Mais nous sommes tout aussi disposés à croire qu’il se délecta – en libertin mal repenti qu’il était encore – de la verve, du trait cruel et éloquent et de ce miroitement des images qui fascine tout connaisseur. Et Rousseau l’était.

Piron, le bon Piron, raconte que Rousseau écoutait l’histoire suivante : il s’agissait de M. de Malezieu, précepteur du duc du Maine. Il lisait un texte sacré à son élève et, trompé par sa vue ou par la mauvaise impression, au lieu de voir : « Dieu lui apparut en songe », il lut : « Dieu lui apparut en “singe”. » Son élève lui fit remarquer qu’il disait une énormité. À quoi M. de Malezieu répondit avec sa foi toute pure qu’il était permis à Dieu d’apparaître sous telle forme qu’il lui plaît.

J.-B. Rousseau riait follement comme un homme que la dévotion n’embarrasse guère – et c’est ainsi qu’il dut se comporter à la lecture de l’Épître à Uranie. « Le voilà peint, disait Piron, jugez s’il y a à s’y fier. »

Non, la dispute ne vint pas de l’irrespect de Voltaire à l’égard de Notre-Seigneur ; pour Rousseau ce fut plus grave, elle vint de l’impertinence de Voltaire pour les œuvres de Rousseau. Leur rencontre fut fatale à leur amitié car le jeune poète n’eut même pas la courtoisie de rendre au vieux les éloges qu’il avait reçus pour La Henriade et l’Épître : c’est impardonnable. Jean-Baptiste lui lut un poème : Jugement de Pluton dirigé contre le Parlement de Paris qui avait exilé le poète. C’était plat. Le Parlement avait peut-être tort d’exiler le poète, mais un poète a certainement tort d’écrire de mauvais vers sur une bonne cause. « Ce n’est pas là, Notre Maître, du bon, du grand Rousseau », dit Voltaire sans précaution.

Ce n’était encore qu’une écharde – il y eut le coup de poignard. Rousseau sentait son déclin, et pour remonter la pente, il avait composé une immense machine de milliers et de milliers de vers dont les douze pieds devaient, en courant tous à la fois, porter son nom jusqu’aux siècles futurs. Avec assurance, il l’avait intitulée : Ode à la Postérité.

— Je ne crois pas que cette Ode arrive jamais à son adresse, décréta Voltaire.

Le mot fit fortune, mais il ruina la réputation de Rousseau : voilà le crime inexpiable. Ils se quittèrent ennemis pour la vie.