Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 68 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

On s’agite, on travaille, puis on fait les malles.

On s’agite, on travaille,

puis on fait les malles.

 

Au milieu des tribulations de ces derniers mois, il a trouvé le temps de refaire Sémiramis. La pièce est prête à prendre la place que laisse vacante le Catilina de Crébillon qui a échoué en dépit du soutien du roi et de Mme de Pompadour. Cet échec a été doux au poète : un succès de son rival « l’eût fait mourir ». Par contre, il applaudit au succès de Marmontel, il apprend même à son protégé à « faire une salle », art dans lequel le vieux renard est aussi habile que dans l’art de faire les tragédies. Il n’a de mauvais sentiments que pour les mauvais hommes. Envers ceux qu’il aime, il est le dévouement incarné.

La préférence que le roi et la favorite ont manifestée à Crébillon l’a blessé. Il désespère de devenir jamais le plus brillant courtisan de Versailles ; n’en avait-il pas l’étoffe ? N’allait-il pas de soi que le premier roi d’Europe choisît pour le louer le premier écrivain de son temps ? Voltaire aveuglé par sa vanité et son ambition ne voyait pas que ce rôle de laudateur patenté du roi Très Chrétien se conciliait difficilement dans l’esprit de Louis XV, de la reine et de la Cour, avec son rôle de prince des philosophes et des esprits forts. Il eût trouvé tout naturel que le roi lui pardonnât sa désinvolture et même son irrespect envers la monarchie et la religion. Pour Louis XV, la « principauté philosophique » de Voltaire n’était pas acceptable. Aussi le poète se mit, une fois de plus, à bouder la Cour. Il sollicita l’autorisation de revendre sa charge de « Gentilhomme de la Chambre du Roi ». Il existe une lettre du roi qui lui donne cette permission – tout en l’autorisant à garder le titre. Marque de bienveillance exceptionnelle car Voltaire n’avait pas payé cette charge ; le roi aurait pu reprendre le cadeau qui avait cessé de plaire. Voltaire revendit donc la charge soixante mille livres qu’il encaissa. Il en conserva le titre sans en assumer les obligations. De quoi se plaint-il ? Que lui faut-il encore ?

Il veut une faveur éclatante, la première place dans l’amitié – et même dans la familiarité du roi. Ce n’est pas du tout le style de la Cour de France. Voltaire veut l’impossible. Il ira le chercher ailleurs. Mais il demeurera inconsolable de ne l’avoir pas trouvé à Versailles.

Mme du Châtelet travaille comme une forcenée. On la voit dans le monde et à la Cour mais elle passe ses nuits sur ses grimoires. Elle veut en finir avec Newton. Elle a peur de mourir avant d’avoir terminé la traduction monumentale de son œuvre. Pourquoi a-t-elle peur de mourir ? Elle ne sait pas. Pourtant elle n’a jamais vécu avec tant de frénésie ; sa santé de fer, son énergie naturelle, sa passion la rendent infatigable. À vrai dire, c’est une pauvre femme tourmentée. Ses lettres à Saint-Lambert sont touchantes et pénibles. Elle récrimine, elle implore. Il la délaisse ; s’il écrit c’est pour se plaindre de ne recevoir d’elle que des reproches. Après avoir gémi, menacé, elle faiblit, s’attendrit, pardonne et demande pardon. Elle aime ; elle aime dans l’inquiétude. Elle souffre aussi de sa maternité. Elle sait bien que l’enfant qu’elle porte est un intrus qu’elle va introduire dans la famille du Châtelet. Elle pense à son fils aîné qui a vingt ans, elle souffre de la peine qu’il aura à la naissance du « retardataire » qui va prendre une part de l’héritage. Elle est trop droite pour ne pas être torturée par la malhonnêteté de tout cela. « Tout cela », c’est en définitive Saint-Lambert. Elle est ravagée, mais c’est par l’amour et, en dépit de ses tourments, elle est heureuse.

Le duc de Lorraine vient faire un séjour à Trianon. Mme du Châtelet y est invitée. C’est en avril 1749. Elle pense que Stanislas y passera l’été et elle également : elle se fait envoyer ses robes d’été de Lunéville. Saint-Lambert se fâche, il ne veut pas rester seul plus longtemps, il exige qu’elle revienne. Il l’aime donc ? On ne l’avait jamais vu si pressant, ni si pressé. Sans doute l’aime-t-il moins qu’elle ne l’aime, mais il faut croire qu’il tient à Émilie. C’est ce qui leur permet de se raccorder aussi souvent qu’ils se fâchent. Pour une fois, la colère de Saint-Lambert est douce à Émilie : elle a senti la jalousie et le désir – et la tendresse aussi. Il veut être près d’elle lorsqu’elle accouchera : il faut qu’elle revienne à Lunéville.

Elle profite de sa situation auprès de Stanislas pour obtenir de lui un appartement qu’elle enviait depuis longtemps, à Lunéville – plus commode pour les visites de son amant, plus confortable, avec une sortie directe sur les jardins et deux escaliers. Stanislas, galant, lui offre l’appartement et même le mobilier qu’elle n’a pas demandé.

Mais Stanislas repart pour la Lorraine, fin avril. Émilie reste à Paris. Que ne court-elle se jeter dans les bras de son amant ? Hélas ! Entre eux, il y a Newton. Elle supplie Saint-Lambert de comprendre. Il faut qu’elle termine et ne peut terminer qu’à Paris. Comment peut-il croire qu’elle se dissipe ? Elle travaille. Et avec frénésie. Qu’importe après tout à cette femme amoureuse, et sans doute pour la dernière fois de sa vie, qu’importe la physique de Newton ? Elle n’est pas un savant – les autres femmes se moquent de sa faible science et la plupart des Français ne veulent pas de la physique de Newton. Mais c’est sa traduction qui va répandre les idées de Newton en France : elle veut la mener à bien et la publier. Voilà à quoi cette femme dont le cœur est à la fois torturé et charmé, sacrifie les dernières semaines de sa vie – et les derniers plaisirs de sa délirante passion pour Saint-Lambert.

Elle habitait avec Voltaire, rue Traversière Saint-Honoré, une maison louée qu’ils entretenaient toute l’année et qui était leur pied-à-terre à Paris. C’est là qu’elle travaillait avec un vieux savant nommé Clairaut. Ils s’enfonçaient dans leurs calculs et oubliaient le temps. Un jour, Voltaire les attendait pour dîner à l’étage au-dessus. Il les fit prévenir. On lui demande un quart d’heure de sursis. Une demi-heure passe. Voltaire les fait appeler de nouveau. On demande un nouveau quart d’heure. Voltaire attend. Le quart d’heure passe. Bouillant d’impatience, il fait servir. Il attend. Les sauces figent. Le malheureux ne se contenant plus se jette comme un fou dans l’escalier au risque de se briser les os, il frappe, il appelle, secoue la porte, essaie d’ouvrir : Émilie et Clairaut ont poussé le verrou ! La rage l’emporte, il défonce la porte à coups de pieds et profère des menaces et des injures assez terribles : n’a-t-elle pas honte de se dévergonder avec ce vieux professeur tandis que Saint-Lambert se morfond en Lorraine ? Quel tableau ! Voltaire champion de l’honneur de l’amant de sa propre maîtresse ! Le pauvre Clairaut aurait voulu entrer dans un trou de souris. « Vous êtes donc de concert pour me faire mourir ? » leur crie Voltaire.

Le vaudeville et la tragédie se côtoient sans cesse.

Le dîner s’écoula sans parole. À la dernière bouchée, Clairaut s’éclipsa. Les deux amants se tournèrent le dos et regagnèrent leurs chambres. Le lendemain matin, Émilie fit demander à Voltaire s’il voulait prendre du café avec elle. Il accepta. Elle descendit avec sa belle tasse en porcelaine de Saxe, une très belle pièce. Elle ramena la conversation sur la scène de la veille ; elle n’y touchait que du bout des lèvres, mais enfin, elle jouait avec le feu, elle le savait. Voltaire resta de glace. Elle s’enhardit un peu, puis davantage, elle risque un reproche… Voltaire soudain bondit en l’air, bouscula Émilie qui laissa choir sa belle tasse. La précieuse porcelaine était à leurs pieds en mille morceaux ! Longchamp accourut à ce bruit ; il ne put saisir que quelques mots d’anglais lancés par Émilie, qui foudroyèrent le père de Sémiramis. Il demeura seul devant les débris. Il se ressaisit vite et envoya Longchamp à la recherche des plus beaux déjeuners en porcelaine de Saxe chez les meilleurs bijoutiers du Palais-Royal. Le secrétaire rapporta les six plus beaux, mais aucun n’égalait celui qui était brisé. Voltaire garda le plus coûteux. On lui en demanda dix louis. Il cria qu’on l’égorgeait et qu’il ne les donnerait pas. Cela prit du temps. Il donna les dix louis – ce qui semble très cher pour un déjeuner de porcelaine, même très beau. Il le fit porter à Émilie : elle sourit. Elle descendit remercier Voltaire, ils s’embrassèrent, pleurèrent un peu et tout alla pour le mieux. Rasséréné, il retrouva sa plume et trois manuscrits en chantier.

Il avait en projet un Catalina (pour faire pièce à celui de Crébillon) ensuite un Oreste, enfin il se rabattit sur un sujet de comédie, Nanine, pièce en vers d’où la Paméla de Richardson n’est pas absente. « J’ai fait cent vers à Nanine, écrit-il, mais je meurs. » Cela ne fait qu’une fois de plus.

M. d’Argental lui avait fait des observations sur cette pièce ; il les avait sagement écoutées. Puis, un soir, après une journée de courses et de visites à Sceaux et chez divers notaires, il arriva exténué et furieux chez Mme d’Argental et l’accabla de reproches auxquels elle ne comprit rien. Pourquoi son mari s’était-il mêlé de faire des remarques aux comédiens qui répétaient Nanine ? Ne voyait-on pas que le poète était obligé de courir Paris pour réparer le mal qu’on avait fait à sa pièce ? Qu’il lui faudrait recommencer ces démarches le lendemain ? Bref, on le tuait et les d’Argental en étaient la cause. La pauvre d’Argental l’apaisa de son mieux ; Voltaire se laissa cajoler, et finit par rire de sa fureur ; il pleura, se confondit en excuses, il rit et pleura encore, enfin il embrassa mille fois Mme d’Argental et il partit, débordant des plus tendres sentiments pour ses Anges. La chère femme était brisée, elle était passée par la surprise, le chagrin, la joie, la tendresse. Elle venait en une heure d’éprouver plus d’émotions que bien des gens n’en éprouvent en une année.

Ces d’Argental passèrent la moitié de leur vie à s’occuper de Voltaire. Ils avaient pour lui une admiration et une amitié sans bornes : ils étaient autant ravis par ses caprices que par ses cajoleries. Ils se seraient jetés dans le feu pour le servir. Mais M. d’Argental était plus qu’un admirateur aimable, c’était un conseiller très sûr, très prudent, un homme de goût, un amateur de théâtre très influent à la Comédie-Française – et, ce qui ne gâte rien, très influent sur les puissances de la haute administration.

En juin 1749, on joue Nanine. Le public ne lui fait pas très bon accueil. Pendant la représentation, des spectateurs se mettent à ricaner à un endroit attendrissant. Ce rire insolent emplit Voltaire de rage et du haut de sa loge il lance d’une voix stridente : « Arrêtez, barbares, arrêtez ! » Il fait taire les rieurs, ce qui semble bien étonnant ; de nos jours une telle intervention exciterait sans doute de nouveaux rires. Un autre de ses secrétaires, Wagnière, nous apprend qu’il n’aimait pas, au théâtre, être assis près de son maître. La situation n’était pas de tout repos. D’abord calme, Voltaire peu à peu s’agitait. Il était parcouru de tics, de frissons, il vivait la scène, il ouvrait et fermait la bouche, son regard flamboyait, tout son corps participait au jeu des acteurs : « Sa voix, ses pieds, sa canne se faisaient entendre plus ou moins : il se soulevait à demi de son fauteuil, se rasseyait, tout à coup se trouvait droit, paraissait plus haut de six pouces qu’il ne l’était réellement, c’était alors qu’il faisait le plus de bruit. Les acteurs de profession redoutaient même à cause de cela de jouer devant lui. »

Il était vraiment possédé du démon de la scène.

Comme sa pièce ne le satisfait pas plus qu’elle ne satisfait le public, il abandonne Nanine et veut regagner Cirey. D’ailleurs, Émilie s’impatiente : elle en a fini avec Clairaut ; elle n’y tient plus. Cirey, pour elle, signifie : la halte (la plus courte possible) sur le chemin de Lunéville. Elle est à cette époque l’objet des attentions de Frédéric II. Il multiplie ses offres pour qu’on lui cède Voltaire. On lui répète que la santé du poète est très mauvaise : il ne répond même plus à ces faux prétextes. Frédéric est persuadé que le seul obstacle est Émilie, aussi lui propose-t-il un marché. Qu’elle lui expédie le poète, il lui envoie par retour un géomètre de sa nouvelle Académie. Acceptera-t-elle ? Voltaire répond qu’il faut qu’elle accouche avant de prendre une décision. Et Frédéric a beau jeu de répliquer : « Mme du Châtelet accouche dans le mois de septembre. Vous n’êtes pas sage-femme. Elle fera bien ses couches sans vous. » Et comme il est las de toujours prier sans rien obtenir, il ajoute : « Croyez d’ailleurs que les plaisirs que l’on fait aux gens sans se faire tirer l’oreille sont de meilleure grâce et plus agréables que lorsqu’on se fait tant solliciter. » À quoi Voltaire répond, non sans fermeté : « Ni M. Bartenstin ni M. Bastuchef, tout-puissants qu’ils sont, ni Frédéric le Grand qui les fait trembler ne peuvent à présent m’empêcher de remplir un devoir que je crois très indispensable. Je ne suis ni feseur d’enfants, ni médecin, ni sage-femme, mais je suis ami et je ne quitterai pas même pour Votre Majesté une femme qui peut mourir au mois de septembre. Les couches ont l’air d’être fort dangereuses, mais si elle s’en tire bien, je vous promets, Sire, de venir vous faire ma cour au mois de septembre. »

C’était net… Je suis ami : auprès de cela, les rois ne sont rien. Frédéric fut obligé d’attendre.

Au moment où Voltaire s’apprête à quitter Paris, un jeune abbé, patronné par une parente, amie de Mme du Châtelet, vient supplier l’illustre écrivain de corriger un discours qu’il doit prononcer au Louvre devant l’Académie et d’importants personnages de la Cour. Ce discours est la chance de sa vie. S’il le réussit, il obtiendra une charge. Le sujet : Panégyrique de saint Louis. Tous les ans, un candidat venait débiter la même harangue sur le même sujet. Le difficile était de donner un ton, des grâces, à un ramassis de lieux communs sur le saint roi. Voltaire refuse ce pensum : il fait ses malles ! D’ailleurs, il ne connaît pas plus ce saint que les autres, qu’on aille consulter les docteurs de Sorbonne ! etc… Émilie impérieuse, lui ordonne de refaire le Panégyrique. Il s’incline. Et le lendemain, le discours qu’il rend au petit abbé est entièrement refait. Il a tout raturé, tout repris ; cela lui prit une nuit, le texte était d’une nullité affligeante. Quand le petit abbé reçut le paquet il faillit s’évanouir et poussa un cri d’effroi : il ne reconnaissait rien de son ouvrage. Il fit tant avec sa bonne parente que Voltaire dut leur promettre de récrire le discours au propre : il y consacra donc une seconde nuit. Le lendemain, il donna un discours tout neuf ; toutefois on lui fit remarquer, non sans sécheresse, qu’il n’avait pas nettement séparé l’exorde du premier point, ni le second du troisième, ni le troisième de la péroraison. Le travail du jeune abbé consista donc à calligraphier selon l’usage des Ave Maria aux points de suture des divers paragraphes et un très bel Ainsi soit-il au point final. Telle fut sa contribution à son propre chef-d’œuvre. Il eut bien raison de n’y pas toucher : ce panégyrique lui valut bientôt après un évêché ! Ce qui prouve que l’assistance avait le goût meilleur pour juger un texte que pour choisir les évêques.