Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 7 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Une mère coupable et une fille presque honnête.

Une mère coupable et

une fille presque honnête.

 

M. Arouet est excédé de la vie que mène son fils ; pour y mettre fin, il s’adresse à un vieil ami, le marquis de Châteauneuf – le frère de l’abbé – qui est ambassadeur à La Haye, il lui confie l’Incorrigible. Qu’on fasse de François ce qu’on voudra, un attaché, un secrétaire, un conseiller ou un page mais qu’on l’assagisse ou du moins qu’on débarrasse le malheureux père de son indigne fils.

On avait déjà essayé du voyage : on l’avait envoyé à Caen. Résultat : nul. Ce qu’il faisait à Paris, il le fit à Caen. Il éblouit une Cathos du cru, Mme d’Osseville ; on les voyait partout. Partout, pour François, ce sont les châteaux et les beaux hôtels de Caen. La dame se pâmait en le regardant, en l’écoutant. Mais elle faillit suffoquer de rage en apprenant qu’il récitait des vers libertins dans un autre salon de la ville. Elle ne put supporter cet athéisme, ni surtout cette infidélité, et elle fit fermer sa porte. Cela causa une manière de scandale dans la société de Caen : toute sa vie, en tous lieux, il y aura dans le sillage du poète mondain cet accompagnement de scandale. On ne saurait dire qu’il passe inaperçu. Mais il trouva vite une compensation à la rebuffade de la prude, en la personne d’un jésuite, le père de Couvrigny, libertin de la bonne sorte et fin lettré. Le père proclamait partout que ce jeune homme était un génie naissant : le jeune homme l’approuvait. Le père c’était une compagnie enrichissante. François fit des lectures qu’il n’avait pas faites, il discuta avec son admirateur : il revint plus habile et plus instruit – sinon plus sage – et en 1713, il rentra à Paris. Son père, sur-le-champ, le pria de faire ses malles pour La Haye.

Ce séjour à La Haye offrit à la curiosité de François mille sujets de surprise et de divertissements dont les meilleurs sont la raillerie et l’amour. Inutile de dire que l’Ambassade de France avec son personnel et ses papiers fut l’endroit de La Haye où on le vit le plus rarement. Il donna tout de suite dans la société formée par des réfugiés français, protestants pour la plupart, d’autres réfugiés politiques, d’autres sans motif avoué ni avouable. La société était nombreuse, variée et inégale en qualité ; les bons sujets n’y manquaient pas, les autres non plus. C’est à ces derniers qu’il ouvrit son cœur. Mais qu’on se rassure, la porte était étroite, il n’y entra pas grand monde et rien n’y fut brisé. Les amitiés de Voltaire furent, nous le verrons, solides, profondes et tendres, mais elles ne se situent pas dans ce monde pittoresque et douteux où la curiosité l’entraîna. De cette incursion, il naquit une aventure et, bien entendu, un scandale, et aussi, disons le mot, une certaine publicité à laquelle François n’est pas insensible.

Il connut donc une Dame Dunoyer. Elle s’était expatriée pour fuir la persécution religieuse et cette victime de l’intolérance était venue en Hollande chercher la liberté de conscience – entre autres libertés. Toute sa conduite prouvait qu’elle avait trouvé la liberté des mœurs. Son commerce s’agrémentait de la présence de ses deux filles qui étaient charmantes. Elle les avait enlevées à leur père, capitaine en France, et qui y était resté. Il avait trouvé le moyen de concilier sa foi religieuse et sa foi patriotique mais il avait perdu sa femme et ses filles. Avait-il beaucoup perdu ? Dans ses heures d’abandon, la Dame Dunoyer ne se privait pas de dire qu’elle avait plutôt fui l’autorité de son époux que les dragons de Sa Majesté. Elle avait ainsi des poussées de sincérité : elle convenait par exemple qu’elle était d’une laideur très remarquée mais que cela n’avait jamais ralenti le train de ses galanteries. Dépourvue de beauté, elle l’était aussi de scrupule et elle affirmait « qu’elle connaissait les hommes » ce qui signifie qu’elle misait plutôt sur leurs vices que sur leurs vertus pour les manœuvrer. Elle gagnait ainsi assez bien sa vie. Avant La Haye elle avait exercé en Angleterre, mais quand elle eut édifié les Anglais sur ses talents, elle fut obligée de changer de clientèle.

Ses talents étaient variés. À la galanterie, et à la mendicité « mondaine » elle joignait la calomnie. Elle écrivait ! Elle tenait une partie dans cet affreux concert d’insultes qui, de l’étranger, s’élevait contre la France. Elle écrivait des libelles crapuleux sur la Cour, l’Église, les magistrats. François riait et disait que dans toutes ces nouvelles, il n’y en avait pas une de vraie. Mais cela ne le choquait guère : c’était amusant. À vrai dire, il y avait bien quelques vérités dans ces poubelles, dans les égouts, on trouve parfois une cuiller d’argent ; mais ce n’est pas ce qui rend l’égout moins puant, ni Dame Dunoyer plus vertueuse. Telle était la mère.

François l’écoutait, mais c’est Olympe, la cadette, qu’il regardait. On l’appelait Pimpette. Ce nom est tellement plus seyant à cet oiseau ; pas très jolie, mais vive, primesautière, gracieuse, totalement écervelée et pas pécore pour un sou. François pour la première fois tomba sous le charme : il était pris. Pour lui, c’était nouveau. Pimpette avait de l’avance, sa mère l’avait aguerrie. Dame Dunoyer en dépit de sa réputation avait la ferme intention de marier ses filles et de les bien marier. Elle parvint à marier l’aînée à un vieil officier, fortuné, M. Contantin. « Il faut se marier au moins une fois dans sa vie, professait Dame Dunoyer, d’abord pour son plaisir et ensuite pour l’intérêt. » Elle était habile, elle faillit marier Pimpette au célèbre Jean Cavalier, le prophète des Camisards. Les Huguenots avaient un culte pour lui. Quand il vint en Hollande, il eut une ovation de tous les réfugiés – puis Dame Dunoyer le prit en tête à tête : elle lui offrit tout. Il ne prit que Pimpette. Il fit une promesse de mariage puis, soudain, il s’enfuit en Angleterre. S’était-il aperçu des trafics de la mère ? Bref, on ne sut jamais s’il avait fui la fille, ou la mère, ou les deux.

Grâce à quoi, les ennemis de Voltaire, trente ans plus tard, ricaneront, en disant qu’il avait été le rival du Camisard mais qu’il n’en avait eu que les restes. Et ils diront qu’il n’y a rien d’étonnant à cela. Il avait l’air d’un égaré, dit l’un ; un inspecteur de police écrit : « Arouet est grand et sec et a l’air d’un satyre… » Pourtant il n’était pas grand et, si c’est son sourire moqueur qui le fait prendre pour un satyre, c’est que les satyres doivent être diablement intéressants.

À cette époque, il écrit au Prieur de Vendôme et, en parlant de soi, dit qu’il est maigre et décharné : il l’est, et le sera de plus en plus. Il avait les meilleurs yeux du monde – pour se regarder dans son miroir – et pour regarder Pimpette qu’il trouvait adorable. Elle l’était car elle ne le fit pas languir plus longtemps que n’avait langui Châteauneuf aux pieds de Ninon. Elle ne lui trouvait sans doute pas l’air égaré, ni la mine d’un satyre… à moins que les jeux d’un satyre ne lui plussent particulièrement. Bref, elle était aussi folle de lui qu’il l’était d’elle.

Mme Dunoyer, ni d’ailleurs qui que ce soit à La Haye, n’eut d’illusion sur les relations de Pimpette et d’Arouet. Ils ne prirent nulle peine pour les cacher. La mère n’était pas femme à se formaliser de ces galanteries à ciel ouvert, mais elle était femme à les monnayer. Si François avait été en âge de se marier, elle l’eût contraint. Elle gronda sa fille qui avait commencé par le dessert sans se soucier du solide. Elle était là pour remédier à cette étourderie.

Rassemblant quelques débris de dignité qui lui restaient de temps meilleurs, elle vint jouer les mères outragées à l’ambassade de France : un Français, attaché à l’ambassade, avait compromis l’innocente Pimpette, avait flétri la réputation de la fille et d’une mère intraitable sur le chapitre de la vertu… et huguenote de surcroît. Il fallait réparer ! l’ambassadeur fut très ennuyé ; il ne voulait pas de scandale dans ce poste où il venait d’arriver : il n’avait pas encore remis ses lettres de créance. Or, « la mère coupable », armée de sa plume venimeuse était capable de faire du mal. Sur ce, le père vint se manifester : il voulait retrouver, non la mère, mais sa fille Pimpette. Il demandait qu’on la lui rendît et, pour cela, il offrait de se convertir au catholicisme et de faire convertir Pimpette si elle lui était rendue. Rien ne pouvait être plus agréable à la Cour du vieux roi qui demanderait à son ambassadeur de soutenir le père et de favoriser le retour de Pimpette au sein de la Patrie et de l’Église. Le scandale créé par la mère risquait de tout compromettre. Il fallait que la Dunoyer n’eût aucun soupçon de ce qui se préparait ; elle ne voulait renoncer ni à sa situation d’hérétique, ni à celle de proscrite qui tout en étant ses meilleures sources de revenus la libéraient de la tyrannie maritale. Si son mari, la France et l’Église lui reprenaient Pimpette qui donc assurerait le pain de ses vieux jours ?

Dans ce réseau d’intrigues, Arouet le jeune filait le parfait amour. Il ne pesa pas lourd : M. de Châteauneuf le renvoya brusquement chez M. son père.

Quel effondrement ! Le soir même, après la démarche de la mère, il comparaît devant l’ambassadeur qui lui signifie qu’on va le réexpédier sur-le-champ à sa famille. François supplie, argumente, attendrit, démontre. On peut deviner ce qu’il mit d’astuce, d’esprit, de charme dans sa supplique : M. l’ambassadeur ne voulait pas d’histoire. Tout ce que François obtint fut un délai de vingt-quatre heures – mais il fut consigné dans sa chambre ! Alors, à quoi bon ? Que faire ? Imaginer… imaginer qu’on enlève Pimpette… qu’on court à Nîmes se jeter aux pieds du capitaine pour lui demander sa fille. Mais Nîmes est à quinze jours de coche ! Enfin, l’éternel secours : la lettre à l’ingénue ! Il faut qu’elle le suive, sans hésitation, sans gémissement. « Si vous hésitez un moment vous mériterez tous vos malheurs. Que votre vertu se montre ici tout entière, voyez-moi partir avec la même résolution que vous devriez partir vous-même. »

Il lui dit qu’il est consigné et gardé ; un planton est à sa porte. Qu’elle lui remette trois lettres, l’une pour le père Capitaine, l’autre pour son oncle, l’autre pour sa sœur. Il mobilise la famille entière : c’est sérieux. Quelle flamme ! quel emportement ! c’est tout et tout de suite. C’est la première manifestation d’un caractère passionné et qui le sera jusqu’au bout mais de plus en plus rarement pour l’amour. Il en est ainsi pour tout ce qu’il désire, il le lui faut coûte que coûte et sans délai.

Au moment d’envoyer la lettre, il apprend que tous ses messages passent par l’ambassade, et y demeurent. Mais voilà la comédie : il a un valet – un scapin de Normandie – on le déguise. Le valet se fait passer pour un marchand ambulant de tabatières ! Il vient en proposer à Mme Dunoyer : cela réussit. Il voit Pimpette. Le pauvre petit oiseau est à moitié mort de douleur : le valet lui dit que François veut la voir, l’entraîner dans la banlieue de La Haye où ils se cacheront, il faut pour cela qu’elle sorte vers minuit. Pimpette veut bien… mais comment ? Sa mère connaît toutes les ruses des amours contrariées, elle fait coucher Pimpette dans son propre lit. C’est désespéré !

Coup de théâtre ! Le départ est remis. L’ambassadeur surseoit à l’expédition – mais Arouet doit rester prisonnier. Le coup est dur, mais être à La Haye, c’est mieux que d’être à Paris. Il suffit d’une étourderie du planton, d’une rouerie de l’ingénue et ce sera la rencontre. François envoie ses habits à Pimpette – et un manteau qui cachera le tout, plus une lettre avec mille recommandations. « Défiez-vous encore un coup de Mme votre mère, défiez-vous de vous-même mais comptez encore un coup sur moi pour vous tirer de l’abîme où vous êtes. » Il est tout de même piquant de voir l’amant de la fille traiter le lit de Mme Dunoyer « d’abîme où vous êtes », c’est bien là qu’était Pimpette, et elle s’y trouvait fort mal. Ce qui ne paraît possible qu’à la comédie réussit dans la vie d’Arouet-Scapin : Pimpette reçut les habits, s’en revêtit et, d’un pied léger, franchit le seuil de l’hôtel où logeait son cher prisonnier. Elle lui remit une lettre – et François lui en donna une en échange. Il est transporté de joie. Par l’amour ou par la mascarade ? Pour Arouet, c’est vraiment ce qui s’appelle vivre. Il lui écrit après l’avoir vue travestie :

« Je ne sais si je dois vous appeler Mademoiselle ou Monsieur. Si vous êtes adorable en cornette, vous êtes un aimable cavalier et notre portier qui n’est point amoureux de vous, vous a trouvé très joli garçon. »

Se sentant surveillé, il doit arrêter le charmant manège. Il va partir : il lui donne son adresse à Paris, chez son père. Mais Pimpette est folle d’amour : elle veut aller se jeter aux pieds de l’ambassadeur, lui demander protection contre une mère barbare et grâce pour François. Il lui défend de faire pareille démarche, il sait que les conséquences en seront catastrophiques pour elle et pour lui. L’ambassadeur veut étouffer leur affaire, tout ce qui le gênera est voué à l’échec, « Ma chère Pimpette, suivez mon conseil une fois, vous prendrez votre revanche le reste de ma vie, je ferai toujours vœu de vous obéir. » Voilà une belle promesse d’amoureux : qu’elle lui obéisse une fois, ensuite, il obéira… le reste de sa vie !

Las ! Pimpette ne put résister ; elle tomba malade. Sa mère n’eut pas besoin de la garder au lit : la fièvre s’en chargea. C’est elle, la vraie amoureuse, ses lettres sont naïves mais son encre brûle le papier. Arouet est sincère, c’est certain, il est épris, mais il écrit toujours en rhétoricien, son cœur l’inspire, on le sent bien mais l’esprit garde ses droits. Ses lettres brillent sans chauffer beaucoup. « Adieu mon cher cœur, voilà peut-être la dernière lettre que je daterai de La Haye. Je vous jure une constance éternelle. Vous seule pouvez me rendre heureux et je suis trop heureux déjà quand je me remets dans l’esprit les tendres sentiments que vous avez pour moi… Adieu, mon adorable Olympe, adieu ma chère. Si on pouvait écrire des baisers, je vous en enverrais une infinité par le courrier. »

Est-ce bien le langage d’une passion brisée ? Pimpette est torturée, elle est enfiévrée par tout ce qu’elle imagine pour le revoir… l’embrasser, au péril de sa vie, une fois encore – elle le tutoie : « Je ne te parlerai point de ma santé, c’est ce qui me touche le moins et je pense trop à toi pour avoir le temps de penser à moi-même. Je t’assure, mon cher cœur, que si je doutais de ma tendresse, je me réjouirais de mon mal, oui, mon cher enfant, la vie me serait trop à charge si je n’avais la douce espérance d’être aimée de ce que j’aime le plus au monde. »

Elle veut faire encore une folie pour le revoir, elle devine qu’il refusera le risque à courir : la voici ingénieuse, téméraire, et lui plus prudent : « Ne me refuse pas cette grâce, mon cher Arouet, je te le demande au nom de ce qu’il y a de plus tendre c’est-à-dire, au nom de l’amour que j’ai pour toi. Adieu, mon adorable enfant, je t’adore et je te jure que mon amour durera autant que ma vie. »

Ces accents ne trompent pas : ils n’ont pas de mode, c’est une femme passionnément amoureuse qui parle. Ce besoin maternel de protéger « ce cher enfant » – cet « adorable enfant » ont une ferveur que le cher Arouet n’a pas éprouvée.

Il est parti. Il lui écrit « du fond d’un yacht ». Il a le cœur meurtri et le mal de mer. Il promet de convaincre son père « à moins qu’on ne l’ait déjà prévenu ». Des gracieusetés et de la prudence, c’est donc cela la première grande passion d’Arouet. Il conclut : « Continuez-moi vos sentiments autant que je les mériterai et vous m’aimerez toute votre vie. » Il ne parle pas autrement qu’à ses duchesses qu’il va retrouver. Mais en arrivant à Paris, c’est dans les bras du père Tournemine qu’il va se jeter. Quelle étrange idée, direz-vous ? Mais il avait son plan ; il venait d’écrire trois lettres au bon père pour confier son malheur – et ses espérances. Elles sont édifiantes, comme on peut en juger : Olympe n’est-elle pas une âme à sauver ? La Providence n’a-t-elle pas choisi l’amour d’Arouet pour l’hérétique afin de ramener celle-ci à l’Église ? Celui qui ne soutiendrait pas cet amour providentiel s’opposerait donc au cheminement de la Grâce. Il suffisait d’y penser. Et le père est mobilisé pour la bonne cause.

François écrit à Pimpette tout ce qu’il fait : il la supplie d’écrire à son père le capitaine, de clamer qu’elle veut rentrer dans le giron de l’Église, d’écrire à un parent qui est évêque d’Évreux, de le supplier également : « N’oubliez pas surtout de le nommer Monseigneur », recommande-t-il. Avec ces huguenots, on ne sait jamais… Qui l’eut cru ? Arouet, le suppôt du Temple, travaille à ramener la Brebis égarée, la pauvre Pimpette, au bercail. Il est vrai que le bercail n’est pas celui de l’Église – c’est celui de François Arouet.

Cynisme ? Inconséquence ? Tout et rien, c’est une de ces contradictions dont sa longue route est traversée. Elles sont, dit-on, inexplicables, pas tellement, c’est l’impatience de posséder, c’est cet instinct tracassier d’obtenir n’importe comment, mais tout de suite, ce qu’il désire et tant pis pour la Religion, pour Pimpette, pour la bonne foi du père Tournemine, et même tant pis pour son propre repos et pour sa réputation… Quand tout sera fini, éteint, il fera des réflexions. Inutilement, car aussitôt il s’embarque pour une affaire semblable et souvent pire. Arouet est incorrigible. Cette fois-ci, la foudre tomba sur lui avant qu’il eût fini ses démarches. Elle prit la forme d’une lettre de M. de Châteauneuf à M. Arouet. La colère du notaire fut si violente que des amis durent cacher François. Son père l’aurait tué. Il demanda toutefois contre son fils une lettre de cachet. Il souhaitait le voir ou dans un cachot ou embarqué pour les Îles. Les Îles, c’était la disparition assurée. Et François continue de supplier Pimpette de venir à Paris, il lui a trouvé un asile dans un couvent de filles converties d’où il l’enlèvera à la première occasion et pour son plus grand bien : « Si vous avez assez d’inhumanité pour vous obstiner à rester en Hollande, je vous promets bien sûrement que je me tuerai à la première nouvelle que j’en aurai. » Nous voilà en plein romanesque, c’est Werther avant l’heure, en réalité c’est une clause de style : nous sommes en scène pour le dénouement. Nous frôlons la tragédie – d’une aile légère – car il joue en même temps la comédie à son père. Arouet est la civilité même, la sociabilité. Pour réussir dans le monde tel qu’il est, il faut jouer. Pour le moment, son nom n’est pas encore à l’affiche du grand théâtre du monde ; mais il s’entraîne. Le fils du digne notaire royal fait parler de lui – pas toujours en bien – mais l’essentiel, c’est qu’on le connaisse.

Il joue donc à son père les fils prodigues et repentants. Il le supplie de lui permettre de venir lui embrasser les genoux avant de disparaître pour toujours dans les savanes du Nouveau-Monde. Le fringant favori des duchesses dans les savanes ! c’est à pouffer de rire. Bref, l’entrevue a lieu ; le scénario est connu, comme le tableau : c’est un Greuze anticipé. Le père de famille accorde son pardon assorti d’une condition : François n’ira pas se calciner dans les savanes, il ira moisir dans une étude de notaire parisien. Il accepte pour rester à Paris, pour correspondre avec Pimpette, pour écrire des vers, pour revoir ses semblables, ses amis ; or, ses semblables sont dans les palais et les châteaux ou les salons de Paris et non ailleurs. Mais le châtiment est terrible. Elle lui coûte cher, Pimpette ! François clerc de notaire, dans une fosse poussiéreuse, où le papier humide pue, où le langage est aussi fangeux que l’encre pourrie des pots de grès qui ne s’appellent même pas encriers, où il rédigera des grimoires d’une absurdité et d’une grossièreté de style affolantes, pour une clientèle dont les arguties sordides ne sauraient être saisies qu’avec des pincettes.

Il accepte et jamais sa résolution d’être « autre » que le robin que son père veut faire de lui, n’a été plus violente. Il hait le vieil Arouet. Mais il lui obéit : il entre au purgatoire : c’est l’étude de maître Alain, notaire royal, rue du Pavé-Saint-Bernard, près les degrés de la place Maubert. La rue existe encore en partie au moins. C’était un quartier sinistre. Le soleil ne descendait jamais au fond de la ruelle.

Mais Pimpette, à La Haye, brûlait violemment – trop pour que ce grand feu durât. Elle n’était pas très littéraire ; et les lettres du cher Arouet ne lui procuraient pas du tout le même plaisir que la présence de « son adorable enfant ». Cependant qu’il persévérait dans ses pieuses démarches pour faire convertir la fille, la mère, Mme Dunoyer, avait d’autres projets. Elle avait remarqué un jeune Français, Guyot de Merville, discret et bien fait, et elle lui avait ouvert sa porte. Pimpette, le voyant, lui ouvrit son cœur. François continuait d’écrire des lettres fort tendres que la fille lisait à peine mais que sa mère conservait. Elle n’y était pas toujours bien traitée. Peu importe : elle en fit un recueil Lettres historiques et galantes, où le nom de François Arouet s’étalait. Le recueil ne passa pas inaperçu : c’est ce que voulait la mère : compromettre le jeune Arouet ; et elle réussit à affermir cette réputation, déplorable, qu’il avait dans la bourgeoisie et les milieux dévots. Savez-vous qui se fâcha ? Le successeur d’Arouet dans les bonnes grâces de Pimpette ! Un comble ! Il lui prenait sa place et il lui en voulait. Il poursuivit le poète de sa haine pendant des années. François n’en tint pas compte – puis, un jour, ô surprise ! François était alors devenu Voltaire, riche et influent, le Guyot de Merville vint lui demander un secours ! Voltaire fut aussi sourd aux supplications que François Arouet l’avait été aux injures.

En apprenant sa disgrâce, François eut un immense chagrin – vif et rapide. Il comprit sans tarder que Pimpette en l’oubliant lui avait rendu un immense service. Il lui en fut reconnaissant : ce n’est pas très romanesque mais c’est très sage… ah ! ces Arouet ! Il ne lui garda donc aucune rancune – au contraire ; et, quelques années plus tard, en 1721, il essaya de l’aider dans ses affaires. Il parla toujours d’elle avec tendresse et rendit hommage à… ses vertus, lorsqu’elle devint comtesse de Winterfeld. Elle eut une vie triste et digne : quelle différence avec ses débuts ! Elle finit comme sa folle de mère n’avait pas su le prévoir, car son mariage ne fut ni de plaisir, ni d’intérêt, mais de sagesse et de vertu. Comme quoi, ces gens d’intrigues qui croient tout savoir, oublient toujours qu’il existe, aussi, d’honnêtes gens.

Ainsi finit le conte de Pimpette et de François, triste mais moral. Nous y avons découvert notre poète amoureux – à sa façon. Ce début dans l’amour est révélateur, il ne ressemble pas à la passion. Et pourtant Voltaire est passionné, mais les grandes passions qui consument sa vie sont la gloire et la liberté sous toutes ses formes – voilà les idoles auxquelles il sacrifiera. C’est à elles qu’il dédiera sa ferveur, son âpreté, sa ténacité, son immense puissance de travail. Cette sensibilité frémissante lui fera commettre des folies et actes sublimes, et c’est là que nous reconnaîtrons le langage de la passion – et non dans les madrigaux à Pimpette. Il ne se battra pas pour ses maîtresses. Mais pour sa gloire et pour la liberté, il fera la guerre à la société entière.