Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 88 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Bilan d’une mauvaise affaire.

 

L’arrestation de Francfort eut sur le caractère de Voltaire un retentissement profond. Il était sorti de sa jeunesse sous les coups de bâton de Rohan, il entra dans la vieillesse sous les sévices de Freytag et des argousins prussiens. La gravité de l’affaire réside dans l’arrestation arbitraire d’un homme libre, dans un territoire libre par les agents d’un gouvernement étranger. Pour le reste, c’est tout à fait différent : c’est une querelle de gens de lettres, susceptibles et irritables, vindicatifs en diable, dont l’un, bien malheureusement pour l’autre, est roi de Prusse ! Ce dernier a faussé le petit jeu des libelles, des épigrammes, des mots rosses, monnaie courante des calomnies verbales ou imprimées : il a brandi le glaive ! Et contre un poète, et contre un ami ! Ce « Salomon » s’est conduit comme Picrochole. Il n’est pas sans excuse : il a dû subir Maupertuis et Voltaire, puis Voltaire sans Maupertuis, puis Voltaire et son juif, puis Voltaire et La Beaumelle, ensuite Voltaire et ses chandelles, et son thé mariné, et ses coliques, enfin et toujours Voltaire… et Voltaire… Il n’en faut pas douter Voltaire était pour ce roi, royalement insupportable.

Alors pourquoi le supportait-il ? Pourquoi avoir essayé de le garder même à la dernière minute ? Mais parce qu’il ne pouvait pas se passer de Voltaire, parce que Voltaire était pour lui, à la lettre, fascinant. Leur amitié n’est pas ordinaire. Frédéric est d’une lucidité impitoyable, il sait aussi bien que Voltaire de quoi est fait ce lien bizarre, noueux, complexe qui les tient si proches l’un de l’autre ; c’est un entrelacs de sentiments et d’intérêts, de sentiments cérébraux si l’on peut dire, de sentiments proches du ressentiment, d’intrigues, d’humeurs changeantes comme les reflets d’une soie trop richement tissée, bref, comme les caprices de nos deux amis. Ils sont l’un et l’autre intelligents et susceptibles à l’extrême, doués d’antennes subtiles pour capter tous les soupçons, tous les messages de l’esprit en fermentation – et assez imaginatifs pour les inventer au besoin, en faire des intrigues et parfois des chefs-d’œuvre.

Dans l’aventure de Francfort qui est, au fond, une liquidation, il y a de tout mais il n’y a de grand que le scandale. Et, en réalité, il n’y eut scandale que pour Voltaire. Pour Frédéric, ce ne fut qu’une brouille, il avait voulu donner une leçon à l’impertinent poète, Voltaire voulut en faire une affaire d’État. Avait-il tort ? Il a été séquestré, dépouillé et menacé d’avoir le gosier serré s’il criait trop. Les grosses pattes des sbires de Frédéric en s’abattant sur lui l’ont marqué pour la vie. Il a senti que lui, Voltaire, dont toute l’Europe éclairée attendait des oracles, qui était célèbre depuis trente ans, qui n’était pas une vedette passagère, mais qui incarnait la civilisation d’un siècle et des nations les plus riches et les plus avancées du monde, lui, Voltaire, ne pesait pas plus lourd qu’un faquin entre les mains des agents du roi de Prusse. Il eut la révélation brutale, et en quelque sorte charnelle, qu’aucune loi ne le protégeait. Que pesaient donc, dans ces conditions, la personne, les biens, la vie d’un homme du commun ? En face d’un agent très subalterne du roi de Prusse, il s’était soudain senti d’une effroyable fragilité, même plus un individu : une chose. Plus encore qu’un attentat contre M. de Voltaire, cet attentat de Francfort lui parut un crime contre l’Humanité.

Voilà ce qu’il rapporta de son séjour en Prusse : une féroce amertume et une humiliation inoubliable. C’était lourd.

Frédéric avait fait une meilleure affaire. Voltaire ne lui avait pas coûté trop cher ; comme agent de publicité il n’aurait pu trouver mieux, ni à meilleur compte. Il sut le payer de ces « hochets », de ces « brimborions » qu’il se fit rendre et de flatteries qu’il oublia. La vanité de Voltaire fit tous les frais de l’association. Voltaire mettait Frédéric toujours plus haut pour se hausser lui-même – il l’exaltait souvent en rabaissant les autres rois et notamment le sien. Louis XV aurait eu beau jeu de répondre à Voltaire séquestré, par une de ces répliques dont il n’était pas incapable : « Adressez-vous donc à ce “Roi votre nouveau maître”, à celui que vous avez fait appeler dans toute l’Europe : Caton, Salomon du Nord, Roi-philosophe, Modèle des Monarques, adressez-vous donc à lui pour trouver cette Justice que vous aviez découverte à Berlin et qui n’était pas dans votre patrie. »

Mais ces années perdues à courtiser, à souper, à s’humilier comme à plaisir et à être humilié par force, ne seront pas pour Voltaire des années perdues, car il ne perd jamais son temps. Francfort a donné le dernier coup de pouce à sa statue. Le vieux roi Voltaire va paraître. Il va fuir les Cours et même les villes. La solitude et le travail seront son pain quotidien. Ainsi, M. de Voltaire quitta Francfort fort abattu, mais le philosophe en sortit exalté et durci.

En France, on lui apprend que tout le monde a pris son parti dans cette affaire. Est-ce bien certain ? Même l’honnête Milord Maréchal Keith s’emploie de son mieux à démentir ce que la calomnie répand sur une prétendue arrestation de Voltaire à Francfort et une prétendue brouille entre « le roi mon maître » et M. de Voltaire. Voltaire a quitté Frédéric de son plein gré, ne connaît-on pas ses caprices ? Ce lord Keith devrait s’appeler Milord Loyal. De même le « loyal » Fredendorff veut persuader Mme Denis que personne au monde n’aime autant Voltaire que lui et que personne n’a tant fait pour le servir, que tout ce qui est arrivé n’est arrivé que sur l’ordre formel du roi. Admirable ! Nous avons les lettres des uns et des autres, quel concert de mensonges ! Tout le monde ment à tout le monde, c’est la seule vérité de cette cuisine de sorcière. En somme, personne n’avait arrêté Voltaire, Frédéric l’aime ainsi qu’aux plus beaux jours, et miracle ! Freytag sortait de là innocent, doux et plaintif. Le pauvre homme !

Mme Denis se sentait prise de vertige : il lui arrivait bien de mentir aussi, mais comme une petite fille auprès de ces virtuoses de la duplicité. Elle était rentrée bouleversée de son équipée à Francfort et elle trouva du réconfort auprès du public qui fut, dit-on, outré de voir la lâcheté et le mensonge falsifier les faits. Et, encore endolorie, elle se laissait consoler par les Parisiens qui chaleureusement prenaient la défense de Voltaire. On dit que les grands chagrins peuvent parfois inspirer à de grandes sottes de bonnes pensées, Mme Denis eut celle-ci adressée à son oncle : « Nous ferons bien de nous taire, le public parle assez. »

Ils suivirent ce conseil et firent bien.

Frédéric avait l’âme moins sereine. Il écrivit à sa sœur de Bayreuth et plus tard à Milord Loyal ses regrets d’une affaire brutale et, au demeurant, inutile. Si on osait employer ce mot pour parler des sentiments d’un Frédéric II, on dirait : il se repentait.

S’il s’est repenti, il a bien fait. Ni sa gloire certaine, ni sa grandeur certaine ne remplaceront tout à fait dans la vie desséchée de Frédéric la présence et l’amitié de Voltaire. Il était l’homme qui se vantait de comprendre Voltaire mieux que quiconque. Et Voltaire pouvait dire que son plus fidèle, son plus fraternel disciple était le roi le plus brillant du siècle. Frédéric garda toute sa vie la nostalgie des soupers de Sans-Souci, ces débauches de l’intelligence. Et Voltaire, tout en ruminant sa rancune, n’oublia jamais ce roi qui, un soir, dans un transport d’admiration après une éblouissante saillie de Voltaire, se leva de table et lui baisa la main. Il y avait eu, et il y eut toujours entre eux une compréhension secrète, une sorte d’aimantation de l’intelligence qui les attirait et les liait, avec toutes les jalousies, les partialités, les susceptibilités de n’importe quelle fraternité, qu’elle soit du sang ou de l’esprit.