Voltaire ou la royauté de l'esprit
À Berlin, il y avait un traître…
Maupertuis était Breton de Saint-Malo. Il y était né en 1698. Son père représentait sa ville aux États de Bretagne et c’est lui qui remettait au roi les Cahiers de la province. Maupertuis fut un enfant remarquablement intelligent et son père, en dépit de son avarice, lui fit faire d’excellentes études. Après quoi, le jeune homme voulut être marin : sa mère pleura. Il se fit soldat : sa mère repleura. Il quitta donc les mousquetaires gris au bout de deux ans et se fit physicien pour sécher les larmes de sa mère. Il se rendit à Paris, fréquenta les milieux savants et y fut bien accueilli. Il avait une conscience exagérée, c’est-à-dire naïve, de sa valeur, et ses débuts dans le monde furent plutôt gênés car il lui fallut réduire le volume de sa vanité. Néanmoins, sa réelle intelligence le fit recevoir en 1723, à vingt-cinq ans, à l’Académie des Sciences. En 1728, il fait un séjour en Angleterre, découvre Newton et devient fanatique de la gravitation. Il décide d’imposer à la France la nouvelle théorie. Il s’y emploie de toutes les façons. Pour attirer l’attention sur lui et le Newtonisme tous les procédés d’une publicité tapageuse lui sont bons : c’est tout juste s’il ne fait pas de proclamation au roulement du tambour en faisant danser un singe à grelots. C’est un ambitieux frénétique qui, ayant décidé de crever la toile, la crève et saute sur le devant de la scène en pleins feux de la rampe. Mais il paye de sa personne : quand il s’agit d’aller au cercle polaire mesurer le méridien, il se montre plein de courage, d’entrain, il se charge des ascensions les plus pénibles, il s’installe sans gémir dans la neige, la glace, l’huile de phoque et le suint d’esquimaude avec une alacrité endiablée. En outre, ses calculs étaient justes ; il assura le succès de l’expédition scientifique et rapporta à Paris en plus des mensurations les plus précises, ses pieds gelés et deux esquimaudes, ses favorites, qu’il exposa dans Paris : un numéro de cirque assurait la publicité de ses savants travaux. Il avait aussi un nègre, Orion. Il se débarrassa de ses esquimaudes en mariant l’une à un Normand qui fit l’affaire la plus mauvaise que maquignon normand eût jamais faite, et en fourrant l’autre au couvent après qu’elle eut été dûment catéchisée. Quant au nègre, il le suivait partout – même en Prusse. Ce fidèle valet avait pris tant de liberté avec son maître que lorsque Maupertuis, hâbleur comme un Gascon, racontait à table ses prouesses, le nègre disait tout haut : « Je me demande s’ils vous croient. »
Toujours flanqué de son nègre, Maupertuis attirait les regards par son accoutrement : il portait une perruque ronde, rousse, qu’il poudrait de jaune : on s’attroupait. Il parlait en public dans un cercle de badauds. Ce savant se comportait comme un charlatan. Mais sa vanité avait d’autres atouts que ces farces grossières : c’était un fort bel homme, un bon cavalier, il avait acquis l’usage du monde et possédait un don inestimable en ce siècle : une conversation brillante. Il ne manquait ni d’aisance, ni de repartie, ni même de cinglant. Il avait aussi la férocité de l’ambitieux. C’est sur ces excellentes recommandations que Frédéric l’attira à Berlin. Louis XV ne fit aucune difficulté pour lui donner son congé. Maupertuis lui rendit sa pension de 4 000 livres. Frédéric lui en assurait une de 15 000 livres. En 1740, la géométrie se payait plus cher à Potsdam que la poésie. Quand Voltaire y arriva, il fit monter les prix de la poésie. Maupertuis plaisait à Frédéric : son géomètre l’accompagnait à la guerre. Voltaire racontait (après leur brouille) que Maupertuis suivait sur un âne, le roi n’ayant pas voulu faire pour lui, la dépense d’un cheval. Lors de la bataille de Molditz, Maupertuis ne put fuir aussi vite que son maître, surnommé à cette occasion, « Le Coureur de Molditz », il fut pris par les Autrichiens, battu, pillé et fait prisonnier sans âne et sans vêtements. La Cour de Vienne ayant appris la mésaventure du géomètre de Saint-Malo le combla de cadeaux. Les gouvernements de ces sociétés non-émancipées avaient de ces gracieusetés ! Il revint en France où il fut élu à l’Académie française ! Mais son encombrante vanité le rendit insupportable, comme son mépris pour Descartes et ses apologies de Newton. Il repartit pour Berlin. Là, personne ne connaissant ni Descartes, ni Newton, personne ne discutait les affirmations de notre savant. Il imposa donc Newton et surtout Maupertuis. « Son Importance » fut bien reçue. Il épousa une jeune Prussienne de grande noblesse. La famille fit un peu la grimace : elle aurait aimé moins de géométrie et plus de généalogie. Il s’implanta avec force dans la société berlinoise, fut nommé président de l’Académie de Prusse et régna en tyran sur l’intelligence de ce pays. Mais c’était un tyran éclairé, il fit un excellent travail auquel Frédéric rendit hommage. Maupertuis avait donc de quoi plaire : il avait été le familier de Cirey, l’initiateur de
É
Mme du Châtelet à la physique de Newton, on sait qu’Émilie l’appréciait tout autant pour ses lumières que pour son généreux tempérament. Il fut pendant vingt ans l’ami de Voltaire.
À Potsdam, ils se déplurent. Ils étaient trop proches, ils étaient rivaux.
Voltaire disait : « Il est né avec beaucoup d’esprit et de talents mais l’excès seul de son amour-propre en a fait à la fin, un homme très ridicule et très méchant. » Mais Frédéric reprenait : « J’aime mieux vivre avec Maupertuis qu’avec Voltaire. Son caractère est plus sûr et il a plus le ton de conversation que le poète qui, si vous y avez bien pris garde, dogmatise toujours. » C’est un trait de mauvaise humeur au moment du procès avec le juif. Mais si Voltaire a su ou pressenti que Frédéric se risquait à le comparer à Maupertuis et même à le lui préférer, rien ne pouvait exciter davantage la haine du poète pour le mathématicien. Leur querelle vint de ces frictions répétées de deux vanités exaspérées par le jeu de Frédéric. Un témoin qui vivait à Potsdam déclara : « L’un est trop despote, l’autre trop peu endurant. Maupertuis voulut dominer. Voltaire l’écrasa. »