Voltaire ou la royauté de l'esprit
Brûlée sur le bûcher, l’Encyclopédie allume la Guerre avec Le Franc de Pompignan.
Brûlée sur le bûcher, l’Encyclopédie
allume la Guerre avec Le Franc de Pompignan.
Ce fut une grande querelle. Elle dépassait Le Franc de Pompignan et même Voltaire. Pour la comprendre – sinon pour la juger – il faut respirer l’air du temps où elle éclata.
Le 6 février 1759 l’Encyclopédie fut condamnée au feu par le Parlement. Jusqu’alors, grâce à la protection de Malesherbes et du Chancelier d’Aguesseau, les articles avaient pu paraître impunément. Les Encyclopédistes un peu trop sûrs d’eux n’avaient pas eu le triomphe modeste et beaucoup de lecteurs, sans être dévots, sentirent que, par-delà la Religion, c’était l’ordre social tout entier qui était sapé. La condamnation frappait non seulement l’Encyclopédie mais d’autres ouvrages de moindre importance au nombre desquels se trouvait le poème de La Religion naturelle de Voltaire. Au feu ! À Genève, il sentit la brûlure. Et le voilà en guerre ! Il exige que d’Alembert lui envoie les noms des personnes qui ont participé à la condamnation, ainsi que des notes sur leurs ouvrages, leurs talents, leur situation… Et M. de Voltaire va accommoder tout cela selon une recette qui lui est personnelle. Il retrouve l’éternel Boyer, l’« Âne de Mirepoix » qui s’était jeté en pleurant aux genoux du roi : « Sire, la religion est perdue si l’Encyclopédie continue à paraître. » C’est pourtant lui qui avait désigné les censeurs chargés d’examiner, d’expurger ou de brûler les articles proposés à l’Encyclopédie. Que faisaient-ils donc ? Les théologiens avaient-ils la berlue ? Ou bien les Encyclopédistes leur soumettaient-ils des textes anodins et en faisaient-ils imprimer d’autres ? C’est ce qu’on disait. L’un de ces censeurs, l’abbé Tamponet était un chicanier sans pareil, il disait – mais c’est Voltaire qui le lui fait dire : « Je peux trouver des hérésies dans le texte du Pater Noster. »
C’est alors que fut consommée la brouille de Voltaire avec les jésuites. Le Journal de Trévoux rédigé par les bons pères signalait les ouvrages pernicieux. Il le faisait avec plus ou moins d’onction. Voltaire n’avait pas toujours eu à se louer d’eux, mais jusqu’à cette époque, il gardait à ses anciens maîtres une telle reconnaissance qu’il ne leur fit qu’une guerre de coups d’épingle. En 1749, il écrivait au P. Vionnet : « Il y a longtemps que je suis sous l’étendard de votre Société. Vous n’avez guère de plus mince soldat, mais vous n’en avez pas de plus fidèle. » Dix ans étaient passés. Voltaire s’était beaucoup aigri contre la Religion. En 1749, il ne parlait pas encore de l’Infâme, en 1759, il en parle. C’est devenu une idée fixe. L’Infâme ? Qui est l’Infâme ? L’Église romaine, disent les uns. Et c’est vraiment courir au plus près. La chose paraît moins simple. Il ne s’en est jamais expliqué. Probablement parce que le sens était moins précis qu’on ne le dit. L’Infâme, c’est parfois l’Église romaine, mais elle n’a pas le monopole de l’infamie. L’Infâme c’est l’Intolérance, le Fanatisme, la Persécution. C’est la Superstition bardée de gris-gris, armée de sagaies empoisonnées et chevauchant l’énorme Bêtise.
Le père Berthier en qualité de directeur du Journal de Trévoux fut le premier fouetté. En novembre 1759, le père put lire comme tout Paris, un fascicule de trente pages, anonyme, intitulé : Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l’apparition du jésuite Berthier. Il ne mourut qu’en 1782. Le malheureux dût s’y reprendre à deux fois pour lire ce titre ! Rien n’était plus divertissant et plus malicieux aux dépens du père. À peine avait-il repris souffle que paraissait : Relation du voyage du frère Garassise, neveu du frère Garassise, successeur du père Berthier. Il n’y eut qu’un cri : cela sortait des cuisines de Ferney. Voltaire n’avoua pas, il ne nia pas. Ce fut la rupture totale avec les jésuites. Il prenait bien la précaution de dire que cette guerre n’avait pas été voulue par lui, qu’il n’avait fait que se défendre. « Dans toute guerre, écrit-il à Palissot le 24 septembre 1760, l’agresseur seul a tort devant Dieu et devant les hommes. » Pour Dieu, Voltaire est bien hardi de le mettre dans sa querelle, mais pour les hommes, il disait vrai, le pauvre Berthier avait peut-être tort. D’ailleurs tout le monde se moquait de lui.
Cette croisade contre l’Encyclopédie et l’esprit nouveau trouva un champion en la personne d’un magistrat de Montauban, Le Franc de Pompignan qui était frotté de belles-lettres. Sa querelle avec Voltaire n’éclata pas tout de suite, nous savons comment se développaient ces inimitiés : le serpent est dans l’œuf, insoupçonné, on le couve, on le réchauffe de courtoisies, de louanges, d’amitiés. Bientôt survient une égratignure de vanité, et le serpent se dresse, siffle, crache son venin ; c’est la fureur. Il y a eu les Desfontaines, les Fréron… Maupertuis, le dernier, vient de mourir. Voici son remplaçant. Il faut toujours un anti-Voltaire de service. L’anti-Voltaire de 1760 s’appelait Le Franc de Pompignan.
C’était un fort honnête gentilhomme de Montauban, cossu, lettré et fort content de soi. Il se croyait né pour être le poète du siècle. Mais la place était prise quand Dieu fit éclore son médiocre génie sur les bords du Tarn. Il trouva cette usurpation fâcheuse et osa dire que la place était occupée par un mauvais poète. Par malheur pour lui, ce mauvais poète qui s’appelait Voltaire, était fort bon prosateur. Déjà, en 1739, Le Franc disait que les tragédies de Voltaire ne seraient jamais que des tragédies de Voltaire. C’était peut-être vrai, mais ce ne sont pas des choses à dire quand on veut vivre en paix. M. de Pompignan voulait supplanter Voltaire, mais il n’ambitionnait de le surpasser que dans la fadeur et la servile imitation de Racine. M. de Voltaire, du haut de son triomphe de Zaïre laissait tomber son regard olympien sur les basses plaines où ahanaient les poétaillons de province. Mais on sait que Voltaire manquait rarement à la courtoisie ; lorsqu’il rencontra Le Franc, en 1739, chez La Popelinière, il le traita avec civilité et même avec amitié. Il lui écrivit quelques billets aimables et reçut en échange quelques critiques qu’il fit semblant de ne pas entendre. Il répandait dans ses lettres les louanges qu’il aimait tant recevoir lui-même. « Tous les hommes ont de l’ambition, écrivait-il à Le Franc, la mienne, Monsieur, est de vous plaire et d’obtenir quelquefois vos suffrages et toujours votre amitié. »
Il ne tenait qu’à Le Franc de conserver ces excellentes relations. Voltaire n’aime rien tant que d’être aimé ; il sourit pour qu’on lui sourie. Mais si, après les avances qu’il fait de si bonne grâce, on le traite mal, alors, blessé au cœur, il devient féroce ; mais son premier mouvement est d’offrir la paix : « Tout homme de lettres qui n’est pas un fripon est mon frère. J’ai la passion des beaux-arts, j’en suis fou. Voilà pourquoi j’ai été si affligé quand les gens de lettres m’ont persécuté, c’est que je suis un citoyen qui déteste la guerre civile et ne la fais qu’à mon corps défendant. »
Le Franc eut l’imprudence de provoquer Voltaire : il déclencha la guerre. Il avait obtenu quelques petits succès qui le grisèrent. À Paris, ces griseries sont assez vite contenues par les griseries des autres. Mais Le Franc rentra dans sa province avant d’avoir cuvé le vin de son premier succès. À Montauban, ce vin lui monta à la tête. Petit rimeur à Paris, il se crut Virgile, place du Marché-Vieux. Président de Cour, riche, titré, poète, il fit une première tentative à l’Académie en 1758. Il ne fut pas élu, mais on ne le découragea pas. En 1760, il fut élu au fauteuil de Maupertuis. Siège fatal aux ennemis de Voltaire ! Comme il briguait la place de gouverneur des Enfants de France et qu’il fallait, pour plaire au dauphin, être suprêmement dévot, il fit de son discours de réception à l’Académie une charge à fond contre l’Impiété, contre l’Encyclopédie, contre la Littérature et même contre l’Académie qui abritait les pires ennemis de la foi. Il fut brutal, sans nuance. Jamais l’Académie ne reçut pareille semonce en guise de remerciement.
Il prononça son discours avec la force de l’ambition et toute la chaleur de l’accent de Montauban. Les dévots l’écoutèrent dévotement. Dupré de Saint-Maur le compara à Moïse ! Et le frère de Le Franc, évêque du Puy, à Aaron… Il dit que Dieu les avait choisis pour faire des miracles « en Israël » – c’est-à-dire sur les bords de la Seine.
Un terrifiant éclat de rire accueillit, sur les rives du lac Léman, le discours de Le Franc et ses commentaires. Cet éclat de rire de Voltaire, Le Franc n’aurait pu l’entendre sans frémir. Il allait en avoir quelques échos répercutés par les libelles et par le public. La horde philosophique, aussitôt, se mobilisa contre le nouvel académicien. Voltaire se sentit d’autant plus touché que Le Franc avait fait l’éloge de Maupertuis. Le Franc ne s’en doutait pas mais sa mauvaise harangue lui ouvrit les portes de l’immortalité : nous ne parlerions plus de lui si Voltaire ne l’avait fouetté en place publique, et en vers et en prose.
« Il ne fallait pas, écrit Voltaire, outrager un vieillard retiré du monde, surtout dans l’opinion où il était que ma retraite était forcée ; c’était en ce cas insulter au malheur et cela est bien lâche. Je ne sais comment l’Académie a souffert qu’une harangue de réception fût une satire. »
En effet, en soulignant les accointances de Voltaire et de l’Encyclopédie, Le Franc avait compromis les chances de Voltaire de rentrer à Paris. Cependant, Le Franc, se rengorgeant, avait doublé de volume. Il racontait que le roi avait lu son discours et l’avait trouvé bon. Fort de cette approbation, il exigea de M. de Malesherbes que sa harangue fût imprimée avec, en exergue, une phrase d’éloge du roi qu’il s’attribuait lui-même. Malesherbes refusa d’imprimer tant qu’il n’en aurait pas reçu l’ordre du roi. Le Franc passa outre, porta son texte à l’Imprimerie royale, intimida les imprimeurs et fit composer. Malesherbes fit briser la composition avec ce motif : « De ce que les Encyclopédistes sont répréhensibles, il ne s’ensuit pas que leurs adversaires ne doivent être soumis à aucune loi. » On voit l’outrecuidance du personnage – dès qu’il détient une parcelle de notoriété, il faut que tout rampe devant lui. C’était bien ce qu’exécrait Voltaire.
Il fallait maintenant lui faire payer ce premier succès.
Un fascicule d’apparence humble, portant un titre, piquant par son étrangeté, se mit soudain à proliférer dans Paris. On le trouvait dans toutes les mains, dans les salons, dans les cafés et dans les rues où il se vendait. LES QUAND, notes utiles sur un discours prononcé à l’Académie le 10 mars 1760. Pas de signature. C’était du meilleur Voltaire – c’est-à-dire du pire pour la victime. De courts paragraphes se succédaient, comme des versets et tous commençaient par Quand. Cette répétition était d’un effet lancinant, chaque verset était un coup de dard. La guêpe pique ici, pique là, affole le malheureux et par sa prestesse, ses envols, ses retours divertit le lecteur, le rend complice de son jeu cruel. Tout est à lire ; plusieurs maximes seraient à retenir :
« Quand » on ne fait pas honneur à son siècle par ses ouvrages c’est une étrange témérité de décrier son siècle.
« Quand » on est à peine homme de lettres et nullement philosophe il ne sied pas de dire que notre nation n’a qu’une fausse littérature et une vaine philosophie.
On remarque l’habile position de Voltaire qui se fait défenseur de la nation, de la littérature et de la philosophie française insultées par ce « Le Franc qui l’est si peu. »
En outre, il ne convenait guère à un dévot de faire l’éloge de la piété d’un Maupertuis connu comme suppôt du Diable et de Frédéric, son disciple. Voltaire, on le voit, avait la partie belle pour étriller Le Franc.
Enfin, un bon conseil : « Quand » on est admis dans un corps respectable, il faut dans sa harangue cacher sous les voiles de la modestie l’insolent orgueil qui est le partage des têtes chaudes et des talents médiocres.
On ne sut d’abord d’où tombait cette grêle car Voltaire passait alors pour mort. Un bon ami avait répandu cette bonne nouvelle. Ce n’était pas la première fois qu’on l’enterrait. (En 1753, on avait dit qu’il avait trépassé à Colmar. C’est lui qui l’avait fait dire à un dévot qui le bombardait de lettres l’engageant à se convertir. Voltaire supplia son homme de cesser de lui écrire pour cause de décès. Mais il l’exhortait à continuer de prier pour lui. C’était moins exaspérant.)
Bien vite, il rassure ses amis de Paris. Il est bien vivant. « Mon Cher Philosophe, écrit-il à d’Alembert, j’avoue que je ne suis pas mort, mais je ne peux pas dire que je suis en vie. Berthier se porte bien et je suis malade. Chaumex digère et je ne digère point. Aussi ma main ne vous écrit pas mais mon cœur vous écrit… » Et voilà que d’impudents calomniateurs osent encore lui attribuer la paternité de ces « Quand » : il proteste de toute sa candeur : « Je ne sais pas pourquoi on me fourre dans toutes ces querelles moi laboureur, moi berger, moi rat retiré du monde dans un fromage suisse. Je me contente de ricaner sans me mêler de rien… »
L’excuse du travail accablant serait valable pour tout autre que lui – car il est réellement dévoré de tâches diverses : agriculture, élevage, maçonnerie à Ferney et à Tournay. Tout autre que Voltaire serait anéanti par ces travaux, auxquels s’ajoutent les démarches, les procès, les affaires financières, les invités. Ce sont mille soucis harassants depuis les plus terre à terre comme la fumure des sols, jusqu’aux plus subtils marchandages avec les autorités. Ce n’est pas tout, il y a les plaisirs, le salon, la table, le théâtre. N’oublions pas la colique quatre jours par semaine ! Qui croirait qu’il a trouvé le moyen d’écrire ce libelle des « Quand » ?
Et pourtant, il aura toujours le temps de polémiquer – et de ricaner comme il dit : « Je veux rire : je suis vieux, malade et je tiens à la gaité, un remède plus sûr que les ordonnances de mon cher Tronchin. Je me moquerai tant que je pourrai des gens qui se sont moqués de moi. Cela me réjouit et ne fait nul mal. (Voire !) Un Français qui n’est pas gai est un homme hors de son élément. »
Quant à lui, il a apporté son « élément » à Genève ; il n’a peut-être pas réussi à l’y acclimater mais lui s’est acclimaté parce que le monde voltairien se recrée partout où respire Voltaire. C’est le don du génie.
Dans sa querelle, il rencontra un allié : l’abbé Morellet. Aussi caustique que lui : un frère, en somme, et une drôle de soutane ! Il était conseiller en théologie de l’Encyclopédie ; trop heureux d’en remontrer à Le Franc de Pompignan. Voltaire mis en verve par les « Quand », avait récidivé avec les « Si ». Tous les méchants rieurs de Paris et d’Europe – et cela fait du monde et du monde de qualité – connurent encore de bonnes heures de rire et Le Franc de mauvaises nuits. Après les « Si » parurent les « Pourquoi »
Les « Pourquoi » sont de l’abbé Morellet. Ils sont excellents même aux yeux de Voltaire qui les appelle les « Mords-les ». Ce mot est déjà un portrait de l’abbé : tout en dents ! « J’imaginai, dit l’abbé dans sa candide méchanceté, qu’il fallait faire passer M. de Pompignan par les particules… » C’est ainsi qu’il appelle les « Si », les « Quand » qui furent suivis des « Qui », des « Quoi », des « Car », des « Ah ! Ah ! » Pauvre Le Franc, allait-il succomber sous cette nuée de fléchettes ? On lui rafraîchissait la mémoire : il n’avait pas été toujours plat courtisan, il ne s’était aplati que par ambition. En 1756, il avait critiqué le roi, les impôts : « Ayez pitié d’un peuple épuisé, sortez de cette enceinte de palais somptueux vous verrez un empire qui sera bientôt un désert… les terres sont semées avec des larmes. » Il ne cherchait pas encore à plaire au roi et au dauphin ! » Pourquoi cet homme est-il en contradiction avec lui-même ? demande Morellet. Ce n’est pas que la situation du peuple est devenue meilleure mais c’est que la sienne a changé. »
Dans les « Car » : « Ne dites plus au roi dans une supplique qu’il traite ses sujets comme des esclaves CAR ce n’est plus une supplique, il ne reste que le libelle. »
Il le paya cher son discours, M. de Pompignan ! Que resta-t-il de ce haut magistrat, académicien, bel esprit de province, seigneur de village adulé de ses villageois ? Il resta un faux dévot, un ambitieux, un gribouilleur se servant de sa fausse foi, de son faux talent, de ses délations pour se hausser à des places qu’il ne méritait pas. Voltaire alla jusqu’à l’accuser de Déisme. Que ce reproche est bien venu sous sa plume ! Malheur à qui ose attaquer l’Ermite de Genève.
Le Franc n’en mourut pas, il riposta. Il se flatta de faire chasser Voltaire de l’Académie. Aussitôt courut dans Paris le trait suivant : « Si l’on rayait M. de Voltaire du nombre des quarante ce serait ôter le chiffre : il ne resterait que le zéro. »
Tout se retournait contre le solennel gaffeur. Si Voltaire était chassé, M. d’Alembert et Duclos quitteraient l’Académie. « En ce cas on prendrait des Capucins pour recruter l’Académie », écrit Favart le 22 mai 1760.
Il ressort de cette querelle qu’en 1760 quelques écrivains sont déjà capables de soulever l’opinion, même celle des gens qui ne sont pas forcément dans leurs idées. Nous dirions que l’opinion est « sensibilisée » à ces polémiques où, de la littérature on glisse vite à la politique. Le Pouvoir et Pompignan qui l’a sottement engagé dans cette querelle ne peuvent que perdre dans la controverse. Même la Cour de Vienne, si peu favorable aux idées nouvelles, estime que Le Franc est un maladroit, et qu’étant l’agresseur, comme l’a dit Voltaire, il n’avait qu’à jouir, avec modestie, de l’honneur que l’Académie avait bien voulu faire à son modeste talent.
M. de Pompignan ravagé de douleur, n’est cependant pas guéri de sa fatuité. Il s’encense lui-même, exalte ses mérites et son talent et, bafoué à Paris, il va trôner dans son village. Il publie une Relation du voyage de M. le marquis Le Franc de Pompignan depuis Pompignan jusqu’à Fontainebleau. Oui, c’est un voyage triomphal, digne de la comtesse d’Escarbagnas, oui, le roi l’a vu à Fontainebleau, il l’a même regardé, et s’est arrêté environ quinze secondes pour lui dire qu’il connaissait ses mérites. Et Montauban ensuite ! Il ose écrire : « Je fus reçu à Montauban avec des honneurs si extraordinaires que le souvenir s’en conservera longtemps en moi-même et dans cette province. » C’est possible, mais ce genre de vanité villageoise a toujours fait rire Paris. La relation de ce voyage est censée être adressée au Procureur fiscal du village de Pompignan. C’est du Molière, du Molière de Georges Dandin.
Et Voltaire dont la haine n’est pas assouvie reprend la lutte. L’année 1760 crépite de cette mitraillade contre l’infortuné seigneur de Pompignan. Voltaire lui fait dire, dans un Poème sur la Vanité que Le Franc n’a jamais écrit, mais que le bon apôtre de Genève lui attribue :
Je prétends des plaisants réprimer la licence.
…
Pour trouver bons mes vers il faut faire une loi
Et de ce même pas je vais parler au roi.
Voltaire faisait d’une pierre deux coups. Il rendait le vaniteux ridicule, et en même temps il indisposait le roi contre lui – car Le Franc avait déjà demandé protection au roi contre ses détracteurs. Quel roi prendrait raisonnablement des sanctions contre un écrivain qui fait rire tout Paris aux dépens d’un ridicule – tout en ménageant le souverain ? À la fin du poème, Voltaire rappelle Piron qui eut raison, au moins une fois, en faisant graver sur sa tombe : Ci-git Piron qui ne fut rien et il en tire la morale.
Humains, faibles humains, voilà votre devise.
Voulant écraser la vanité insupportable de son ennemi, après avoir évoqué les Empires disparus, les souverains du passé plus proches des divinités que des hommes et dont il ne reste même plus les cendres, il demande où est le tombeau d’Alexandre ? celui de César ? Voltaire assène alors au seigneur de Pompignan ce coup final :
César n’a point d’asile où son ombre repose
Et l’ami Pompignan veut être quelque chose.
Même le dauphin qui ne riait guère, rit. Et il était le protecteur de Pompignan ! Le Franc n’obtint pas la charge de gouverneur des Enfants de France. Pourtant, l’entourage du dauphin était de la dévotion la plus rigoureuse et Voltaire y était honni. On y disait fréquemment qu’il méritait les plus grands supplices et si le dauphin eût régné un jour, il n’eût pas manqué de conseillers pour l’engager à les faire subir à Voltaire. Une Mme du Hausset qui fréquentait cette petite Cour, était inquiète de l’intolérance qui y régnait et en redoutait les conséquences pour l’avenir. Si Le Franc avait obtenu la charge de gouverneur, pensait-elle, il n’eût pas manqué d’attiser la haine des princes contre Voltaire et les philosophes. Allié à son frère Georges, évêque du Puy, il aurait ouvert une ère de persécutions. « J’approuve bien Voltaire et sa chasse au Pompignan, le marquis-bourgeois (oui, Le Franc était anobli de fraîche date) sans le ridicule dont il l’a inondé, aurait été précepteur des Enfants de France et joint à son frère Georges, ils auraient tant fait qu’on aurait allumé des bûchers. »
Mme du Hausset ne voulait pas de bûchers – Voltaire non plus. On vint rapporter à notre poète que Mirabeau avait entendu le dauphin citer à Le Franc lui-même le dernier vers : « Et l’ami Pompignan… » et se moquer de lui. Ce trait combla d’aise le seigneur de Ferney : « Voilà à quoi les vers sont bons quelquefois. On les cite dans les grandes occasions. »
La grande occasion, c’est qu’on refusait à Pompignan d’être gouverneur. Voilà une immense satisfaction pour Voltaire, mais non la meilleure peut-être qui était d’écorcher vif son malheureux rival.
Voltaire estima que l’écorché pouvait encore endurer le sel et le vinaigre dans ses plaies vives. Il ajouta un nouveau libelle dans lequel on apprenait que Le Franc devenu fou, parcourait les rues de Montauban en criant : Jéhovah ! Jupiter ! Seigneur ! c’est-à-dire qu’il confessait son crime de Déisme. Puis ce furent des chansons que les gens fredonnaient devant Le Franc. Une autre fois, une affiche de théâtre réunit par un pur hasard : Didon par M. Le Franc de Pompignan et Le Fat Puni. Cela excita les rires. On montrait du doigt, dans les rues le vaniteux poète. Voltaire trouvait que Paris était très drôle, Le Franc trouvait que Paris était l’antre des démons. Que pouvait-il faire ? Partir de cette ville insupportable. Il regagna donc son pays. Voltaire l’y poursuivit.