Voltaire ou la royauté de l'esprit
La fin de l’idole.
Depuis qu’il était si mal, Mme Denis et Villette ne le montraient plus. Mais les visites ne cessaient pas : Mme Denis les gardait pour elle. Elle trônait, « grosse comme un muid » recevait l’encens et faisait le bel esprit pendant que son oncle agonisait dans des conditions horribles. On l’avait relégué dans une maisonnette au fond du jardin de l’hôtel de Villette. Loin des regards. La nièce n’avait qu’un souci : faire saisir tout papier qu’il pouvait griffonner dans ses instants d’accalmie : elle mourait de peur qu’il ne révoquât le testament qui l’instituait légataire universelle. Quant à Villette, il songeait déjà aux ennuis qu’allait lui causer le trépas de son hôte : illustre de son vivant, mort, il deviendrait objet de réprobation et de scandale. M. de Villette se demandait comment il allait bien pouvoir se débarrasser du cadavre.
On commence par gagner du temps : on trompe l’opinion. On fait croire que M. de Voltaire est atteint d’un de ses fréquents malaises dont il se remet toujours. Pour amuser le public, on invente même des facéties qu’il aurait dites. Mais le public s’impatiente. Il trouve que l’entracte dure trop et il désire que la vedette reparaisse et exécute son numéro.
Dans la cabane obscure où il agonise sous la surveillance de deux femmes choisies par Mme Denis : la Bardy, cuisinière, et la Roger, garde-malade, qui jacassent, rient et boivent, il reçoit parfois la visite de Tronchin qui constate et ne fait rien, car il n’y a plus rien à faire. Il pourrait tout au moins exiger que son ami Voltaire meure décemment et soit débarrassé de ces harpies. Mais Tronchin fait des réflexions, elles sont loin d’être amicales. Il se souvient que Voltaire avait dit : « Je mourrai si je puis en riant. » Cette phrase lui fournit le thème de son persiflage : « S’il mourait gaîment comme il l’a promis j’en serais bien trompé : il ne se gênera pas pour ses intimes, il se laissera aller à son humeur, à sa poltronnerie, à la peur qu’il a de quitter l’incertain pour le certain… La fin sera pour Voltaire un fichu moment. S’il conserve sa tête jusqu’au bout ce sera un plat mourant. »
Il est utile de tout entendre sur un homme aussi observé, aussi épié, aussi adulé, aussi haï que Voltaire. Il faut prendre la vérité où elle est, dans les fleurs et sur le fumier. Dans les propos de Tronchin, il y a les deux. Comme elle semblera drôle à M. Tronchin, la dernière grimace que fera faire la mort à ce grimacier ! M. Tronchin s’en délecte déjà. Voilà tout ce qu’il trouve à dire devant l’agonie de cet homme qui fut la plus brillante intelligence de son siècle, qui fut le défenseur de Calas, coreligionnaire de Tronchin ?
Était-ce déjà oublié ?
La vérité sur l’état de Voltaire finit par filtrer. L’abbé Gautier l’apprit, écrivit à Voltaire et se déclara prêt à reprendre sa confession et à préparer le malade à bien mourir. L’abbé Mignot, le neveu, étant là, s’offrit pour aller chercher l’abbé Gautier et le conduire au chevet du mourant. Cette fois, l’abbé avait pris ses précautions, il apportait une rétractation plus complète que la première avec amende honorable et profession de foi détaillée. Ensuite, il exigea d’être accompagné de l’abbé de Fersac : la première réprimande avait porté. L’abbé Mignot accepta tout cela. Voyant les prêtres chez lui, M. de Villette demanda la rétractation il la lut et l’approuva. De quoi se mêlait-il ? On introduisit les deux prêtres auprès du malade. Il ne reconnut pas M. le Curé, mais il reconnut l’abbé Gautier. Il lui prit les mains et lui témoigna de l’amitié : Quand on lui parla de rétractation, il se mit à dire et à répéter : « M. l’abbé Gautier fait ses compliments à l’abbé Gautier… » Et autres phrases sans suite. L’abbé crut qu’il délirait, il se retira en disant qu’il reviendrait quand Voltaire serait lucide. Cela se passait le 29 mai 1778 après-midi. Le surlendemain on fit savoir à l’abbé que Voltaire était mort la veille à onze heures du soir. « Si j’avais cru qu’il fût mort si tôt, dit-il, je ne l’aurais pas abandonné, j’aurais fait tous mes efforts pour l’aider à bien mourir. » Enfin, une parole de charité ! elles sont bien rares en cette affaire.
Par La Harpe et par Grimm nous avons une autre version de cette pieuse visite. Ils n’y assistaient pas mais ils en eurent un fidèle compte rendu. Il semble bien que le bon abbé Gautier n’ait pas tout dit ou n’ait pas tout vu ni tout compris. Le délire de Voltaire n’était pas aussi profond qu’il le croyait. Quand l’abbé Gautier lui demanda : « Reconnaissez-vous la divinité de Jésus-Christ ? » Le malade répéta : « Jésus-Christ ? Jésus-Christ ? Laissez-moi mourir en paix ! » et fit un mouvement pour éloigner l’abbé. Le curé de Saint-Sulpice eut le bon esprit de dire : « Vous voyez bien qu’il n’a pas sa tête ! » Et ils sortirent. À ce moment Voltaire tendit les mains vers eux et dit : « Je suis mort. »
Ce récit a l’air honnête. Par la suite, on arrangea « les mots » on raconta que, lorsqu’on lui parla de la divinité de N.-S. Jésus-Christ, Voltaire répondit : « Ne me parlez pas de cet homme-là ! » ou encore : « Au nom de Dieu, ne me parlez pas de lui. » On ne prête qu’aux riches, mais quelques heures avant sa mort Voltaire était-il si riche de sarcasmes ? Le « qu’on me laisse mourir en paix » paraît plus acceptable.
En fait de paix, voici quelle fut celle qui entoura l’agonie de Voltaire.
Son médecin Tronchin qui avait tout vu, écrivit le mois suivant à Bonnet, de Genève. Ni l’un ni l’autre n’étaient amis de Voltaire. Quoique malveillant, ce témoignage est capital. Tronchin écrivait dans un style entortillé qu’il y a une grande différence entre la fin du sage qui est, comme chacun sait, aussi sereine que la fin d’un beau jour et « le tourment affreux de celui pour qui la mort est le roi des épouvantements ». C’est de la fin de l’impie Voltaire qu’il s’agit. Cependant avant de parler de Voltaire, Tronchin parla de lui-même et du magnifique éloge que lui décerna Voltaire mourant. On va voir comment il va l’en remercier. Puis il parla de son malade qui lui disait : « Ayez pitié de moi, je suis fou… appelez le médecin des fous. » Et il est bien exact que la drogue l’avait rendu dément. Le spectacle qu’il donna « de démence et de désespoir » fut affreux. « Je ne me le rappelle pas sans horreur », dit son médecin. Est-ce une raison parce que Voltaire a été empoisonné par une drogue pour le traiter comme un être sans âme, sans courage, sans morale ? Tronchin dit que son malade fut pris de rage parce qu’il se vit mourir. Est-ce bien vrai ? Tous les autres témoins l’ont vu comateux, tourmenté par la brûlure intérieure, mais presque toujours inconscient. Il suppliait Tronchin : « Monsieur, tirez-moi de là ! » À quoi Tronchin, très spartiate, répondit : « Je ne puis rien, Monsieur, il faut mourir. »
Tout le rapport de Tronchin tendait à démontrer que la mort de l’impie était forcément une mort horrible, un supplice exemplaire, donc édifiant. Et voici la leçon de ce parfait ami : « Je voudrais, disait-il que tous ceux qui ont été séduits par ses livres eussent été témoins de cette mort. Il n’est pas possible de tenir contre pareil spectacle. » Cette leçon ne fut pas perdue. Elle fut reprise par un correspondant de la « Gazette de Cologne » qui renchérit sur le rapport de Tronchin et donna des « détails » sur la mort réservée aux émules de Voltaire. Voici le morceau. « Peu de temps avant sa mort, M. de Voltaire est entré dans des agitations affreuses criant avec fureur : “Je suis abandonné de Dieu et des hommes !” » C’est le style du mélodrame en train de se former avec les sous-produits de « La Nouvelle Héloïse » et du romantisme vagissant. « Il se mordait les doigts et portant les mains dans un pot de chambre et saisissant ce qui y était, il l’a mangé. »
Ce trait ignoble a servi à faire prendre en horreur Voltaire aux meilleures âmes du monde. On en ajouta d’autres. Un abbé Depery, disait tenir de Mme de Villette, (cinquante ans après la mort de Voltaire) que le malheureux poète voyait le Diable dans la ruelle de son lit et criait comme un damné qu’il était : « Il est là, il veut me saisir, je vois l’Enfer… »
L’enfer ? Dans la ruelle de ce lit où l’on voyait écrit : « Le roi venge l’innocence », comme ultime message ? Le même abbé accréditait le bruit qu’on avait refusé l’entrée de la chambre aux prêtres et que les philosophes les avait chassés. L’abbé Gautier savait parler et écrire. Le curé de Saint-Sulpice n’était pas un sot, loin de là, il avait de la défense et les moyens de se faire entendre en haut-lieu. Ils n’ont rien dit de pareil. Ils ont dit au contraire, que l’accueil reçu à l’hôtel de Villette était courtois.
Si l’enfer s’est montré en ces heures cruelles, il n’était pas forcement dans la ruelle de Voltaire, on le découvrirait plutôt dans le faux-témoignage des uns et dans l’atroce cupidité et la cruauté de Mme Denis. Il n’est pas besoin de lire les horreurs de la Gazette de Cologne, ni les sottes visions de l’abbé Depery, ni le prêchi-prêcha de Tronchin pour être pris de compassion et de frayeur devant le grabat sur lequel mourut le roi Voltaire. La réalité est bouleversante : Voltaire est mort abandonné.
Dans son taudis, les gens de service allaient et venaient sans gêne : les deux femmes de garde recevaient qui elles voulaient. Wagnière y entra une fois, il crut que « la chambre était pleine de paysans ivres prêts à se battre ». On n’observait aucune des prescriptions médicales. Dans une lueur de conscience, Voltaire cria qu’on le tuait. Ce n’était pas tout à fait exact, mais on le faisait mourir plus vite et plus cruellement que la simple humanité le tolère. Un médecin de Genève, M. Racle parvint à se glisser dans le réduit où agonisait le grand homme ; il le trouva dans un état de saleté horrible. Lui si net ! Quelle humiliation finale pour le coquet écureuil ! M. Racle ne précise pas car, dit-il « Le cœur en saignerait de douleur et d’horreur. » À Tronchin, Voltaire avait dit quand il pouvait encore parler : « Si j’avais suivi vos bons conseils, je ne serais pas dans l’état affreux où je suis, je serais retourné à Ferney, je ne me serais pas enivré de la fumée qui m’a tourné la tête… oui, je n’ai avalé que de la fumée. »
Il détestait son entourage. Mme Denis n’allait pas le voir : s’il l’avait reconnue, il l’aurait injuriée. Elle continuait à se gaver de la « fumée » destinée à son oncle, et de l’amour de son Duvivier.
La femme Roger avait pour mission de recueillir tous les blasphèmes qui pouvaient échapper au moribond afin de constituer un témoignage contre l’Impie dans le cas où la famille exigerait des funérailles religieuses. Cette harpie l’observait méchamment, mais ne le soignait pas ; quand il reprenait conscience, il l’injuriait, la menaçait, il lui jeta même un vase à la tête. Pendant les crises, elle écoutait, puis répétait et faisait admirer « l’éloquence et la fécondité de sa fureur ». Il éprouvait toujours cette impression de feu interne. Pour l’apaiser, il réclamait « un étang de glace ». Il était parfois nu sur la couche où il se tordait. Il réclamait à boire, nul ne s’en souciait. C’est dans une des crises qu’il porta la main à son urinoir pour toucher le liquide. À qui la faute ? On le laissait mourir de soif. On préféra dire que c’était un geste de possédé. Mais la femme Roger qui lui refusait un verre d’eau, de quoi était-elle possédée ? Mme Denis à qui on raconta la scène ne trouva rien d’autre à répondre que : « Eh quoi ! M. de Voltaire, le plus propre des hommes qui changeait de linge trois fois par jour plutôt que d’y supporter la moindre tache, à quel avilissement est-il réduit ? Quelle révolution ? » De quoi était-elle possédée Mme Denis ?
Le 30 mai à 10 heures du soir, c’était la fin. Les médecins Lorry et Thierry entrèrent dans la chambre. Le pouls était presque insensible. Ils lui frictionnèrent énergiquement les tempes. Il ouvrit les yeux : « Laissez-moi mourir », dit-il. Les médecins sortirent. Il resta seul un moment, puis les deux femmes rappliquèrent. Soudain, Voltaire poussa un cri, un cri atroce, terrible, interminable. Il était onze heures. La Roger eut peur, l’autre en demeura, dit-on, saisie pendant plusieurs mois. La bonne âme ! Tronchin appelé, assista aux derniers instants : « Quelle mort ! Je n’y pense qu’en frémissant », disait-il en se souvenant de l’abominable torture qu’endura Voltaire pour mourir.
C’est ainsi qu’après avoir épuisé toutes ses forces d’une volonté infatigable s’éteignit La Lumière du Siècle.