Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 34 sur 161

Pages du PDF

Voltaire ou la royauté de l'esprit

Mariage de Don Juan, suivi d’une farce et de deux tragédies également manquées.

Mariage de Don Juan,

 

suivi d’une farce et de deux tragédies

également manquées.

Les transports de l’amour ne contrarient en rien ses activités. La fabrique de papier est étroitement surveillée. Et il écrit un opéra dont l’illustre Rameau doit composer la musique – cet opéra sera pompeux et biblique, il s’intitulera Samson – en plus, Voltaire s’occupe d’une autre intrigue, qui est le mariage du duc de Richelieu – n’est-ce pas aussi du théâtre ? Voltaire marieur du Don Juan du siècle ! De quoi ne se mêle-t-il pas ? Il réussit : il le marie à la seconde fille du duc de Guise. Le duc de Guise était un ami de Voltaire. On se souvient qu’il s’était chargé de recueillir l’édition entière de Charles XII venue par eau de Rouen à Saint-Cloud et ensuite répandue dans Paris. Ce sont là des services inoubliables ! Voltaire casa sa deuxième fille – peu mariable – au plus brillant seigneur de la Cour. Ce duc de Guise et sa duchesse étaient l’un et l’autre fort libertins. Ils s’étonnèrent un peu qu’on ait réussi à leur présenter un gendre qui l’était encore plus qu’eux. Mais ce n’est pas là l’empêchement – l’obstacle venait de la naissance. Les Guise sont princes lorrains – c’est presque une maison royale, or, Richelieu n’était que le petit-neveu du cardinal, le petit-fils de sa sœur, dame Vignerot. Les Guise trouvaient que, pour libertiner dans une famille princière, Vignerot faisait un peu léger. Toute la parenté Guise fit la grimace. Pas de Vignerot chez les princes lorrains ! Mais Voltaire arrangea tout : les Guise n’étaient pas très riches, Richelieu l’était superbement. « Sans dot ! Sans dot ! » susurrait Voltaire aux princes lorrains. Et ce fut fait. Les oncles, les neveux, les cousins Guise, entichés de principauté durent gober Richelieu – ils le traitaient de « pâtre de Vendée » ! Toute passion atteint à la poésie, même la généalogie. Le mariage se fit donc : ce fut sublime. Richelieu s’ennuya à mourir, ni sa femme, ni ses invités ne l’intéressaient. Il avait invité la moitié de la France. L’autre moitié – c’était les Guise – ne vint pas. Voltaire comblait ce vide.

Entre deux courses, Voltaire travaillait au livret de son opéra. Il aurait travaillé à n’importe quoi. Il aurait volontiers composé des ballets, et il les aurait dansés s’il n’avait eu les jambes si maigres – il aurait fait marcher et parler des marionnettes. Il disait que tous les talents que Dieu a donnés à l’homme doivent être exploités – tout ce qui est en nous doit être cultivé, parce qu’il n’y a rien de négligeable, et tout refus de tirer parti de soi est une absurdité et une insuffisance. De tels principes vont loin : la religion poussait les hauts cris. Il ajoutait qu’un des hommes les plus sublimes, Newton, avait eu bien tort de ne pas écrire d’opéra ; c’est un génie admirable, mais Voltaire l’aurait mis au rang des dieux s’il avait su filer une scène d’amour à l’opéra et régler les harmonieux ébats d’un corps de ballet. Avec une telle avidité de vivre comment s’ennuierait-il ? Il se sent plein de ressources inépuisables ; elles ne lui appartiennent pas en propre mais à l’humanité entière. L’homme est la plus merveilleuse créature de la Création, il contient tout et ses talents sont variés à l’infini et se renouvellent et jaillissent dans une création continue. Aucune autorité ne peut entraver ce miracle perpétuel qu’est l’Intelligence. Voilà un des dogmes de la religion de Voltaire. « Nous ne sommes pas nés uniquement pour lire Platon et Leibnitz, pour mesurer des courbes et pour arranger des faits dans notre tête, mais nous sommes nés avec un cœur qu’il faut remplir… Il faut faire entrer dans notre tête tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de notre âme à toutes les sciences et à tous les sentiments. Pourvu que cela n’entre pas pêle-mêle, il y a place pour tout le monde. »

Et Mme du Châtelet convertie à cette doctrine de l’Universalité de l’Homme écrit de son côté : « C’est un étrange rétrécissement d’esprit que d’aimer un art ou une science à l’exclusion des autres… On peut donner des préférences mais pourquoi des exclusions ? La nature nous a donné si peu de portes par où le plaisir ou l’instruction peuvent entrer dans notre âme pourquoi n’en ouvrir qu’une ? »

Les voilà donc ouverts aux quatre vents de l’Esprit – qu’on y prenne garde c’est « pour le plaisir et l’instruction ». Les deux vont de pair.

Les deux amants-amis sont d’accord : le mot clé, c’est : « pas d’exclusion ». Les possibilités de l’homme sont infinies, il ne doit dire non à aucune de ses curiosités ; rien de sa personnalité ne doit rester en friche. S’il s’ampute lui-même, il commet un crime contre l’humanité.

Mais où vont-ils dans ces chemins de perdition ? Rassurons-nous, voilà ce qu’est la dissipation de Voltaire : « Le travail est l’honneur et le lot d’un mortel, je m’aperçois tous les jours qu’il est la vie de l’homme, il ramasse les forces de l’âme et rend heureux. »

Voilà notre diligent écureuil, voilà sa nature profonde : cet amateur de salons, et de théâtre, n’a jamais consacré une soirée au monde sans la regretter. Ses vrais plaisirs sont austères – mais infinis comme l’étude, la méditation, l’action. Il vit à plein régime, tout en nourrissant de panades et de chocolat cette frêle carcasse recouverte d’un parchemin fripé.

Mme du Châtelet qui chantait bien, essayait au clavecin la musique de Rameau. Elle n’aimait pas Rameau. Celui-ci était – en plus d’un très grand musicien – un bourru, et un pédant. En tête à tête, Voltaire le traitait d’Orphée, en toute simplicité. L’autre acceptait son dû. Quand Voltaire écrit à Cideville, c’est une autre chanson : « La musique d’un nommé Rameau… c’est un pédant en musique il est exact et ennuyeux. » Mais en public il va proclamant que Rameau écrit le plus bel opéra du monde : « Le mien », dit-il modestement.

Paris lui joue un tour. Des comédiens ambulants font une parodie du Temple du Goût – et de quel goût est cette parodie ! On voit sur les tréteaux Polichinelle malade – il faut le faire « suer », dit-on. On lui donne du bâton. Il ne « sue » pas. On lui donne une purge. Il ne « sue » toujours pas. Enfin, on apporte le Temple du Goût – représenté par une chaise percée. Polichinelle s’assied et il « sue… » La foule est ravie. Cette espèce de critique littéraire l’emballe. Voltaire est furieux. Il se plaint à la police. La police interdit la parodie. De très distingués ennemis de Voltaire estiment que la police est exagérément délicate sur le chapitre du goût et l’usage des chaises percées.

Voltaire a besoin de se venger sur quelqu’un ; il écrit une Épître sur la Calomnie – il la dédie à Émilie qui ne méritait pas cette injure. Il aurait mieux fait de se taire. L’épître est écrite sous le coup de la colère, c’est de la méchanceté pure. Mais J.-B. Rousseau s’étant manifesté par une attaque, c’est lui qui paiera. Que ne le laisse-t-on moisir en paix, il serait oublié si Voltaire ne parlait pas de lui. L’autre le sait, il attaque pour « hupper le roquet », dit-il avec raison. L’épître contre Jean-Baptiste finissait ainsi :

Le malheureux délaissant les humains

Meurt des poisons qu’ont préparé ses mains.

Et Voltaire avouait : « Vous voyez que je hais Rousseau, mais qui ne sait pas haïr, ne sait pas aimer. » Avec lui, nous sommes rassurés : il obéit bien à sa maxime.

Il est plus sympathique en d’autres circonstances : il recueille chez lui l’abbé Linant. Il n’avait nul besoin de ce garçon : il a déjà un secrétaire – fort médiocre à vrai dire, mais qu’il ne renvoie pas : il a pitié de lui. Linant est mou, et dépourvu de reconnaissance. Pourtant, Voltaire craint qu’il ne s’ennuie : il recueille un troisième poète famélique pour tenir compagnie aux deux autres. Celui-ci, le superflu, était le plus intéressant des trois, le pauvre garçon mourut phtisique un peu plus tard. Enfin, le voici avec trois parasites à entretenir – plus Adélaïde Du Guesclin qui n’est pas la moins encombrante. C’est l’héroïne de sa dernière tragédie. C’est nouveau : le sujet est français et patriotique, pour une tragédie, quelle innovation ! Et c’est aussi plein de bons sentiments. Le public n’en voulut pas. Le premier acte est sifflé – au second, c’est un vacarme, au troisième quand apparaît le sire de Coucy, digne seigneur, à qui un personnage, noblement demande : « Es-tu content Coucy ? », la salle en joie répond goguenarde : « Couci-Couça. » Ce fut dès lors un délire de cris et d’invectives sous lequel mourut la pauvre Adélaïde du Guesclin. Elle n’avait que deux jours : elle naquit le 17 et mourut le 18 janvier 1734.

Quittons le théâtre pour la vie, bien qu’on puisse toujours les confondre. Une autre tragédie faillit coûter la vie à son ami Richelieu. Voltaire savait mieux que personne les inconvénients du mariage auquel il avait si bien contribué. Il avait prévenu, en vers, bien entendu, la jeune femme ; curieux conseil à une jeune mariée – mais tout est curieux dans la vie de cet homme qui a l’air si « naturel ». Voici donc son conseil :

Ne vous aimez pas trop, c’est moi qui vous en prie

C’est le plus sûr moyen de vous aimer toujours

Il vaut mieux être amis tout le temps de sa vie

Que d’être amants pour quelques jours.

La pauvrette ne fut ni amie, ni amante : elle fut duchesse de Richelieu, c’est-à-dire épouse d’un courant d’air. Ce courant d’air était néanmoins l’amant de toutes les femmes, sauf de la sienne. Le lendemain du mariage, il quitta sa femme et rejoignit l’armée. Il y rencontra des cousins de la duchesse – les siens, par alliance – qui le prirent de haut avec lui ; le prince de Lixin et le prince de Pons. Richelieu n’était pas d’humeur patiente. Ils se battirent à l’épée le 2 juin 1734. Richelieu tua d’abord Lixin – mais il s’en fallut de peu que l’autre ne tuât Richelieu. Il fut si gravement blessé qu’on désespéra de le sauver pendant plusieurs jours. Et c’est Voltaire qui faillit mourir de douleur. Il était encore chez les Guise à Monjeu où avait eu lieu le mariage. Cependant qu’il perdait ses esprits dans le chagrin, le ministre les lui rendit en lui envoyant un ordre d’arrestation. Par bonheur, son cher ami d’Argental, « l’ange gardien », l’avertit à temps. Il sécha ses pleurs et s’enfuit.