Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 86 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Fâcheuses conséquences d’une rupture mal consommée.

Fâcheuses conséquences

d’une rupture mal consommée.

 

Voltaire se jeta dans son gros carrosse et, sans faire de visites, s’enfuit. Il écrivit des billets pour prendre congé… sa santé, son âge, n’est-ce pas… Tout était préparé de longue date. Le carrosse était tiré tantôt par quatre, tantôt par six chevaux, selon l’état des routes. L’intérieur était vaste comme une chambre, bondé de caisses de manuscrits, de livres, de coffres-forts et de fourrures. Il y avait aussi Collini qui, en voyage, prenait des notes, écoutait, parlait et riait avec son maître. Il était indispensable à l’hygiène de Voltaire de faire rire les autres pour se faire rire lui-même. Dès qu’il avait un instant de répit, il lui venait sur tout et sur rien des trouvailles drôles.

À peine Voltaire était-il parti que Frédéric se rapprocha de Maupertuis, et ces deux compères se mirent à redouter Voltaire en fuite, plus qu’ils ne redoutaient le Voltaire ancré et surveillé à Berlin. Frédéric appréhendait les épigrammes et les indiscrétions que Voltaire ne manquerait pas de répandre pour amuser les Cours de l’Europe aux dépens du Salomon du Nord. Mais ce que Frédéric redoutait par-dessus tout c’étaient les critiques que Voltaire pouvait faire de sa poésie. Le « linge sale » avait déjà vengé « l’écorce d’orange » mais ce n’était pas fini. Frédéric connaissait l’opiniâtreté de son « ami ».

Dès que Voltaire mit pied à terre à Leipzig il composa un additif à la Diatribe. Il l’écrivit de la même encre que le début, sauf que, cédant à son goût pour la farce, il donnait dans un comique plus gras, de sorte que le public qui pouvait rire aux dépens de Maupertuis devenait plus large. Il y a du « Pourceaugnac » et du « Médecin malgré lui » dans cette suite : les lavements viennent en renfort. Maupertuis tout aussitôt fut avisé et écrivit, sous le coup de la colère, une lettre de menaces qui s’achevait ainsi : « Rendez grâces au respect et à l’obéissance qui ont jusqu’ici retenu mon bras et qui vous ont sauvé de la plus malheureuse aventure qui vous soit encore arrivée. » Maupertuis brandissait son grand sabre ! L’autre, de loin, s’en rit.

Voltaire pour s’amuser davantage publia cette lettre, mais il prit soin d’arranger un peu la fin. Il ôta la dernière ligne qui contenait une allusion voilée, mais fort désagréable, à ses mésaventures passées, coups de bâton de Rohan, coups de bâton de Beauregard, menaces de l’acteur… il coupa la phrase après « bras ». Ce qui rendait la menace plus nette, et il ajouta « Tremblez ! » ce qui en faisait une rodomontade ridicule. Puis, il répondit par une lettre qu’il fit circuler et dont la fin était la suivante : « Comme il y a cinquante à soixante personnes qui ont pris la liberté de se moquer prodigieusement de vous, elles demandent quel jour vous prétendez les assassiner. »

Voilà donc Maupertuis plus furieux que jamais, suppliant Frédéric de le venger. Il suppliait un Frédéric également furieux parce que Voltaire avait omis de lui rendre la croix et la clef (d’or !) et le livre de poésies. Pourquoi Frédéric tenait-il si fort à son livre de poésies ? Parce qu’il contenait certains couplets sur le compte de tels ou tels personnages de sa Cour ou d’autres Cours ? Étaient-ils si secrets, ces vers impertinents ? Le livre avait été imprimé dans une chambre de Sans-Souci et tiré à cinq cents exemplaires qui avaient été, pour la plupart, distribués. Les informateurs des cours étrangères avaient probablement prélevé leur part. Ces secrets tirés à cinq cents exemplaires et lus par cinq mille personnes au moins nous font sourire. Et ces poésies, bien que lessivées par Voltaire, n’avaient rien d’éblouissant. Le désir de blesser s’y percevait, mais les flèches étaient molles. Frédéric se crut perdu d’honneur – son honneur d’écrivain français – parce que Voltaire allait republier ses poésies avec Dieu sait quels commentaires au vitriol. En bref, ces deux « amis » avaient tout compte fait peur l’un de l’autre. Le roi de Prusse avait peur de la langue et de la plume du roi du Parnasse, et celui-ci avait peur des prisons du roi de Prusse. Toutefois, la partie était inégale, car le roi de Prusse pouvait mobiliser deux cent mille « moustaches » et presque autant de policiers.

Voltaire était bien persuadé de sa fragilité. Il tremblait de toute sa carcasse. Mais son esprit continuait sa danse légère. Il ne rendit ni la croix, ni la clef, ni le livre. Pourquoi ? Par provocation ? On ne sait. Et pourquoi Frédéric le laissa-t-il partir sans les lui réclamer ?

À Leipzig, Voltaire reçut une lettre très dure de Frédéric qui ne lui cachait pas qu’il n’avait jamais été dupe de son prétendu besoin des eaux de Plombières : « Votre dessein était d’aller à Leipzig faire imprimer de nouvelles injures contre le genre humain. » En langage philosophique et sensible, le « genre humain » commence à faire fortune. En l’occurrence il désigne tout bonnement Maupertuis. Pure hypocrisie pour qui sait que Frédéric s’était donné deux heures de rire aux dépens de ce Maupertuis qui, soudain, pour les besoins de sa mauvaise cause incarnait « le genre humain ». Et Frédéric ajoutait : « Mais comme je suis admirateur de votre adresse, je voulus me donner le spectacle de vos artifices et je m’amusai de vous débiter avec gravité la nécessité de votre voyage fabuleux aux eaux de Plombières. »

Ce ricanement méprisant pour sa mauvaise comédie dut humilier Voltaire, car entre cabotins on ne se passe rien. « Je ne doute pas que vous soyez rétabli, il y a apparence que les imprimeurs de cette ville (Leipzig) vous ont purgé d’une surabondance de fiel. J’en appelle à votre conscience, si vous en avez une. » Il est risible de trouver ce mot sous pareille plume, Frédéric sait très bien à quoi s’en tenir sur la conscience de Voltaire et sur la sienne : ils ont la même : « Avouez avec moi que vous étiez né pour devenir le premier ministre de César Borgia », écrit Frédéric en prenant le ton d’un honnête homme effarouché. Il admire Voltaire avec une ironie méprisante pour sa duplicité : le poète, en effet, a déposé la lettre de menace de Maupertuis entre les mains des magistrats de Leipzig. Frédéric a beau jeu de lui demander : « Y avez-vous aussi déposé les libelles que vous avez faits contre lui ? » Le trait porte mais Voltaire aurait pu répliquer : « Ne m’avez-vous pas fait jurer en paroles et par écrit que je n’étais pour rien dans tout ce qui s’imprimait contre Maupertuis alors que vous saviez fort bien que j’en étais l’auteur puisque vous m’avez nommément attaqué dans votre libelle anonyme ? Vous mentiez, Sire, et vous mentez encore aujourd’hui comme je vous mentais alors et comme je continuerai à le faire. Mentons donc chacun à notre guise mais, de grâce, ne me sermonnez pas au nom du genre humain pour lequel vous avez le plus parfait mépris. »

Il serait difficile de donner à Voltaire la blancheur de l’hermine, toutes les eaux de la Sprée n’y parviendraient pas. Mais que Frédéric vienne faire le bon apôtre, ce n’est pas sérieux ; néanmoins, en bon disciple, il lui décoche ce trait : « Jusqu’à présent vous étiez brouillé avec la Justice, mais par une adresse singulière vous trouvez moyen de vous la rendre utile. C’est ce qui s’appelle faire servir ses ennemis à ses desseins. » Excellente formule dont Voltaire n’a pas dû faire fi, ni négliger l’allusion à ses démêlés judiciaires. Que de fiel, que de venin en peu de mots ! Quant à Frédéric, il savait très bien de quoi il parlait : « faire servir ses ennemis à ses desseins » ne lui était pas une manœuvre inconnue, c’est justement pour lui et sa tactique que fut créée l’expression : « Faire la guerre pour le roi de Prusse. »

Après cette lettre, Voltaire avait lieu de s’attendre au pire.

Il expédia au-devant de lui ses caisses de livres à Hambourg. Et il prit la route de Gotha. Halte enchantée à la Cour de la princesse Dorothée de Saxe-Meiningen. Voltaire dit qu’elle avait autant d’esprit que la duchesse du Maine et plus de douceur, une meilleure table surtout, elle ne faisait point de vers. Ce qui veut dire qu’il n’avait pas à les lire, ni à les louer (après les avoir refaits). Elle le charma si bien qu’elle lui fit promettre d’écrire les Annales de l’Empire, une grande machine historique sur les Allemagnes depuis le temps de Charlemagne. Elle voulait l’équivalent du Siècle de Louis XIV pour le Saint-Empire ! Mais bien entendu en plus majestueux. Jamais poète ne récolta plus ennuyeux pensum. Il se mit à l’œuvre sur-le-champ et il commença à dépouiller les immenses archives de Gotha. Il tint sa promesse : les Annales furent composées, mais elles ne rappellent que de fort loin les brillantes réussites que furent le Siècle et Charles XII. Le cœur n’y était pas, c’est-à-dire l’esprit.

Le 25 mars 1753, il prend la route de Strasbourg en projetant de s’arrêter à Francfort. Un moment, il pensa faire un détour et demander asile à sa chère Margrave de Bayreuth. Mais il réfléchit que c’était encore se mettre sous la main de Frédéric que d’aller habiter chez sa sœur. De son côté, la Margrave craignait un peu cette visite et, en dépit de tout le plaisir qu’elle aurait eu à s’entretenir avec Voltaire, elle fut soulagée de lui voir prendre le large.

Curieuse fatalité : il évite Bayreuth pour fuir le danger et il se jette dans Francfort où le danger l’attend. Entre Gotha et Francfort, il fait halte à Cassel. Le Landgrave de Hesse et son fils sont des princes selon son cœur. Ce ne furent que louanges et égards flatteurs de part et d’autre ; opéras, ballets, tragédies. Une ombre cependant se projeta sur le paysage enchanté : celle de Pollnitz. On vint apprendre à Voltaire que le terrible Pollnitz, le confident, l’espion, l’homme de main de Frédéric, était à Cassel. Suivait-il le poète ? Une terrifiante anecdote avait circulé à Berlin. Pollnitz écoutait un jour Frédéric, Maupertuis et quelques autres se déchaîner contre Voltaire. Ils l’accusaient de tous les crimes dont le plus grave était d’empoisonner leur sommeil par ses traits envenimés. Alors Pollnitz transporté d’un beau zèle se serait écrié : « Sire, ordonnez, je vais le poignarder au sortir de la ville. » Disons, à la gloire de Frédéric, qu’il fut si indigné par la proposition de son sigisbée qu’il le fit mettre à la porte. N’empêche que Frédéric pouvait avoir changé d’avis et que Voltaire ne devait pas se sentir très rassuré d’être suivi par cet « ange gardien ».

Notre poète n’était pas au bout de ses surprises désagréables. N’apprit-il pas que Maupertuis venait d’être aperçu à Cassel ? C’en était trop. Ses ennemis le suivaient à la trace. N’allait-on pas l’égorger au coin d’un bois ? En vérité, Maupertuis ne venait pas armé d’un poignard mais d’un nouveau libelle. Cette consommation de médisances et de calomnies au XVIIIe siècle nous paraît aussi extravagante que celle de l’émétique et des lavements. Maupertuis venait donc faire imprimer un libelle sous le nom de La Beaumelle. La Beaumelle était pour lors entre les murs de la Bastille. Maupertuis sans se gêner se servait de son nom pour attaquer Voltaire. La Beaumelle n’y verrait pas d’inconvénient. Si les coups portaient, il en serait ravi. Personne ne pouvait être dupe de cette signature. Mais le public se délectait de tous ces mensonges avec tant d’avidité que leurs auteurs ne prenaient même pas la peine de les rendre vraisemblables. La tirade de Beaumarchais sur la calomnie fixe tout à fait un trait de l’époque : la calomnie était réellement payante. On se demande même si cette tirade a autant frappé les contemporains qu’elle nous frappe : elle risquait de n’être pour eux qu’une Lapalissade. Au XVIIIe siècle la calomnie était le pain quotidien de la République des Lettres.

Voltaire savait bien que La Beaumelle était embastillé. Il avait même essayé de contribuer de son mieux à cette incarcération. Sur ses conseils, Mme Denis avait couru les antichambres des ministres pour les supplier de mettre La Beaumelle à l’ombre. Celui-ci fut informé de ces attentions par un certain Sabatier qui tenait le secret d’un certain abbé qui se trouvait dans le bureau de M. d’Argenson au moment où Mme Denis représentait à ce ministre que La Beaumelle en liberté signifiait la ruine de la France. Voltaire qui savait tout, apprit la délation de Sabatier qu’il traita de « Nabotier ». En fait, ce n’est pas Voltaire qui n’avait plus beaucoup de crédit à Versailles, ni Mme Denis qui n’avait ni éloquence ni charme qui mirent La Beaumelle au cachot, c’est le duc d’Orléans. En tout cas, l’intention de l’y mettre était bien de Voltaire.

Mme Denis n’en était pas à sa première intervention contre les ennemis de son oncle. L’année précédente, elle avait demandé à M. d’Argenson de supprimer la feuille de Fréron où Voltaire était cruellement traité – l’homme plus encore que l’écrivain. D’Argenson jugea à la perfection : « La critique est bonne, l’invective est de trop. » Et la feuille fut supprimée pendant six mois. On dit que c’est Voltaire qui demanda son rétablissement. Tant de magnanimité paraît incroyable – on pourrait imaginer Voltaire secourant la famille de Fréron dans l’indigence, il est difficile d’admettre qu’il soit intervenu pour qu’on rende à cette vipère le moyen de mordre La Henriade, Zaïre, Mahomet et par surcroît M. de Voltaire. Ce n’est pas de s’être abstenu que nous le blâmerons, c’est d’avoir voulu faire croire qu’il avait fait le magnanime.

Reprenons la route. Le 30 avril 1753, il couche à Marbourg. Il en repart le matin. À quelque distance de la ville, il s’aperçoit qu’il a oublié sa tabatière d’or dans sa chambre. Collini est aussitôt dépêché à la recherche de la précieuse boîte ; par bonheur, il la retrouve sur la table de nuit. Personne ne l’avait découverte. Voltaire et son équipage en font toute une affaire ; l’émoi suscité par la perte de la boîte, la joie démesurée de la retrouver, les inquiétudes, les commentaires nous font mesurer la méfiance réciproque où se tenaient les aubergistes, les voyageurs et les domestiques. La probité du bon vieux temps semble bien sujette à caution.

À huit heures du soir, ils entrèrent à Francfort. On les y attendait.