Voltaire ou la royauté de l'esprit
Naissance d’un serpent
Le redoutable abbé Desfontaines avait, en mourant, laissé un héritage empoisonné : il avait légué à Voltaire un certain Fréron, qui allait surveiller le poète, le harceler, lui ôter le sommeil, lui donner la fièvre, le rendre furieux au point de lui faire écrire les libelles les plus indignes de son talent ; bref, Fréron n’existait que « pour le tuer ». De tous les ennemis de Voltaire aucun n’y a aussi bien réussi que celui-ci. Il mérite donc un salut.
Fréron naquit à Quimper en 1719. Il avait été élève des jésuites et il exerça même à Louis-le-Grand où il put retrouver dans la poussière pédagogique la trace brillante de l’élève Arouet. Il se montra d’ailleurs remarquable professeur. Fréron avait du goût, de la mesure, de l’habileté. Il était rompu à toutes les finesses de la dissertation. Puis il fut formé à la critique par Desfontaines et son entourage, c’est tout dire sur sa probité littéraire et sur les sentiments qu’il nourrissait à l’égard de Voltaire. Il ne manquait ni de perfidie ni de méchanceté ni d’opiniâtreté. Ces riches talents, acquis ou naturels, il les mit au service des croyances traditionnelles qu’il aimait cependant moins qu’il ne haïssait les idées nouvelles. Il attaquait celles-ci dans la personne des philosophes autant que dans leurs œuvres et, de toutes les cibles, la plus voyante, était Voltaire.
Il s’enrôla pour le bon combat sous la bannière douteuse de Desfontaines avec qui il rédigea des Observations sur les Écrits modernes et des Jugements sur quelques ouvrages nouveaux. Puis il créa pour son propre compte un périodique : Lettres à la Comtesse de X… sur quelques écrits modernes, où il attaquait si bassement les réputations que, sans tenir compte des « bons sentiments » de l’auteur, la police supprima cette feuille en 1746. Il la remplaça en 1749 par les Lettres sur les écrits de ce temps qui en 1754 prirent le nom de l’Année Littéraire. C’est dans cette feuille qu’il cribla Voltaire de ses traits les plus cruels, les mieux dirigés, et souvent les mieux venus.
Ce Fréron eut un fils qui, sous la Révolution, devait se faire le champion des idées les plus opposées à celles que son père défendait contre Voltaire. Il apporta dans ses luttes la même opiniâtreté – mais les siennes n’étaient pas littéraires. Bien qu’il collaborât à une feuille d’une rare violence, l’Orateur du Peuple, il se distingua davantage parmi les organisateurs de la Journée du 10 août, et des Massacres de septembre. Comme il avait sans doute bien massacré à Paris, on l’envoya organiser les massacres de Toulon. En somme, c’était un fanatique comme son père. Il eût fait très probablement guillotiner Voltaire pour des « Principes » opposés à ceux pour lesquels Fréron le père, l’eût fait pendre. Comme l’humanisme de Voltaire est étranger à ces « principes » de forcenés !
Comment la guerre commença-t-elle entre Voltaire et Fréron ? Par une pique de jalousie. Fréron avait fait à la gloire du roi, un poème sur la victoire de Fontenoy qui fut éclipsé par celui de Voltaire. Le ressentiment de Fréron ne s’exprima pas tout de suite, ni très ouvertement. Il était trop habile. Il fit même l’éloge du poème de Voltaire : mais comment être impartial sans reproduire les critiques ? Il reproduisit donc les attaques, les discuta, les étala, bref, de cet éloge singulier, le poème sortit en lambeaux. Comme Desfontaines lui avait communiqué ses archives, Fréron reproduisit même de très anciennes attaques non seulement contre l’œuvre mais contre la personne de l’auteur. Entre autres aménités on pouvait lire ces lignes parues en 1735 contre Voltaire : « Par ses familiarités avec les Grands, il se dédommageait de la gêne qu’il éprouvait avec ses égaux ; il était sensible sans attachement, voluptueux sans passion, sociable sans ami, ouvert sans franchise, quelquefois libéral sans originalité. » Du vrai et du faux ; le vrai étant pire à entendre que le faux. Voltaire n’oublia plus cet auteur venimeux bien qu’il disparût pendant quelques années de la scène littéraire. En effet, Fréron fut exilé en 1746 à Bar-sur-Aube au moment de la suppression de ses Lettres à la Comtesse X… car il avait attaqué dans ce libelle, un abbé, « le plus jeune académicien de France… un abbé illustre par sa naissance et deux petites odes » qui se vit « en sortant de classe élevé à la plus haute dignité de la littérature ». La « comtesse » Fréron en parlant de son abbé rose et imberbe dit : « Je fus moins fâchée que jamais d’être femme. » Dans la victime de Fréron tout le monde avait reconnu Babet la Bouquetière : l’abbé de Bernis, favori de Mme de Pompadour.
Fréron revint de Bar en 1749 et fit paraître sa nouvelle feuille. Aussitôt Voltaire flaire le danger. Il demande à d’Argental si les prisons sont pleines, s’il n’y aurait pas une place pour Fréron. Ses craintes étaient fondées : dès le premier numéro, Fréron l’attaque. Il l’attaque sur une pièce que Voltaire n’a pas signée : mais personne n’est dupe. Voltaire ne peut reconnaître sa pièce, ni se défendre. Il se tait, mais sa rage l’étouffe. Fréron enhardi va récidiver. Voltaire fait appel à l’intendant de police : qu’on enferme Fréron, qu’on l’enferme vite ! Il s’adresse directement à M. d’Argenson, à tous ses amis pour qu’on assiège le ministre ; il faut que du soir au matin, le premier ministre du royaume de France n’entende parler ni de la guerre sur terre et sur mer, ni du déficit, ni de l’impôt mais de quinze lignes qu’un sieur Fréron a écrites pour empêcher M. de Voltaire de dormir.
Nouveau crime de Fréron, non moins abominable. Ne s’est-il pas avisé de se faire agréer par le roi de Prusse en qualité de correspondant, d’informateur, de pourvoyeurs de livres et de libelles de Sa Majesté prussienne ? C’est donc Fréron qui va former, par ses rapports, l’opinion de Frédéric sur la vie de Paris et notamment sur celle de la République des Lettres. En apprenant la nouvelle, Voltaire tomba malade de dépit : oser s’adresser à Frédéric sans passer par Voltaire, s’offrir à lui en étant l’ennemi de son Virgile moderne, quel soufflet ! C’était vouloir saper l’amitié qui le liait au roi-philosophe. On imagine la virulence des réactions de Voltaire. L’intérêt, l’amour-propre, le snobisme, tout cela était cruellement blessé par ce Fréron. Ah ! ce n’était pas un ennemi maladroit qui était échu au poète. Fréron savait où frapper. Ce qui rendait l’offense plus cruelle, c’est que l’ami Thiériot était déjà l’informateur agréé de Frédéric ; deux ans plus tôt. Voltaire l’avait patronné à ce poste de choix. Vouloir le déposséder ou même le doubler équivalait encore une fois à « tuer » Voltaire. Ce n’était pas que la place fût bonne : ce pauvre Thiériot, après deux ans de service, n’avait encore rien touché de S.M. prussienne qui ne payait que de paroles. Voltaire rappelait souvent à Frédéric sa dette envers Thiériot : les rapports envoyés, les ouvrages achetés. Après deux ans de surdité Frédéric finit par entendre et envoya 1 200 livres ; or on comptait sur 2 000 livres par an. La différence était affligeante. Thiériot écrivait à Voltaire : « J’ai de plus à vous dire, qu’autant que j’ai connu le caractère de S.M. prussienne, il n’aime pas qu’on lui demande. » C’est Voltaire qui combla le déficit. Peu lui importait de payer Thiériot pourvu que Fréron ne prit pas sa place. Après beaucoup de bruit et de peur, on fut informé que Frédéric n’avait aucune envie de s’attacher Fréron. Voltaire respira, mais son ressentiment contre Fréron ne disparut pas avec ses craintes. À la première occasion, le misérable serait marqué au fer rouge.
Rue Traversière, le théâtre du grenier ne désemplissait pas. Voltaire fit imprimer des billets, il aimait dresser la liste des invités à qui il faisait remettre les places. Enfin n’y tenant plus, il ne se contenta plus d’écrire les pièces : il voulut les jouer. En 1750, il avait cinquante-six ans, il remonta sur les planches et l’on put voir cet homme malingre, déjà vieillard, se redresser grâce à la magie des textes et de la scène, grâce à la puissance de l’hallucination artistique, et prendre l’air martial, trouver une voix profonde, des accents impressionnants sinon mélodieux. Il déclamait avec une voix de stentor qui jetait parfois des grincements de crécelle, mais il se dépensait sans compter et tombait à la fin épuisé et ravi. Les bravos le faisaient rougir, des flammes de jeunesse ravivaient ses joues parcheminées, ses yeux jetaient les feux d’un bonheur surnaturel. Ses deux nièces, Mme Denis et Mme de Fontaine le suivirent sur les planches. Les Comédiens furent inquiets de cette vogue des « greniers ». Ils pensaient que si les auteurs, à l’imitation de Voltaire, se mettaient à jouer eux-mêmes leurs pièces nouvelles, il ne resterait aux gens de théâtre que les vieilleries du répertoire. Voltaire qu’ils avaient sollicité leur fit remettre deux places pour quatre représentations. Ils furent, dit-on, enchantés d’applaudir des pièces qu’ils eussent sans doute refusées trois mois plus tôt. Cela prouve au moins qu’ils étaient beaux joueurs.
Voltaire gardait pour la bonne bouche sa Rome Sauvée. Il s’était mis en tête d’aller la jouer à Sceaux. Mais la duchesse avait un peu vieilli, elle manquait d’entrain et elle n’avait pas oublié comment Voltaire avait livré son château à des bandes d’invités indésirables. Elle en était encore refroidie… mais elle aimait toujours le monde et le théâtre. Avec sa désinvolture bien connue, Voltaire agit comme s’il avait déjà l’autorisation et il annonce à la duchesse qu’on jouera Rome Sauvée chez elle, et aux premiers jours. La réponse qu’il reçoit n’est pas très encourageante. Il part pour Sceaux, le 8 mai 1750, s’y installe et fait le siège de la duchesse. Son esprit et sa gaîté, viennent bientôt à bout des résistances. Mais sur un point, elle ne cède pas : il lui répugne de donner à coucher aux acteurs. Soit. « Je débarrasse encore ma protectrice du logement des histrions », dit-il. Le marchandage n’est pas fini : il les fera ramener à Paris à condition qu’elle fournisse les carrosses. Elle accepte.
La tragédie fut jouée le 22 juin 1750 : ce fut magnifique. Voltaire en Néron surpassa tout le monde. C’est Le Kain qui le dit, il s’y entendait, mais la reconnaissance le fait peut-être exagérer. Le vrai est que Voltaire, sur le théâtre, est aussi bon acteur que dans la vie. En vérité, c’est Le Kain qui fut incomparable, et c’est Voltaire qui le dit.
Dans le clan ennemi, on se moque de lui et de sa Rome Sauvée : « Il fait comme les pâtissiers, disait-on, les pâtés qu’ils ne peuvent pas vendre ils les mangent eux-mêmes. » On l’accusa aussi d’avoir fait échouer la pièce que Mme de Graffigny faisait jouer à ce moment Cénie. Pure méchanceté – il était en très bons termes avec la chère Graffigny et il ne lui souhaitait que du succès. Mais elle n’en eut pas plus au théâtre que dans la vie.
Ce succès eut un avantage plus positif : il lui ramena les Comédiens français qui comprirent qu’ils avaient plus d’intérêt à accueillir les pièces de Voltaire qu’ils n’en avaient à les bouder, car le public, lui, ne les boudait pas. En outre, Voltaire leur avait montré qu’il pouvait plus aisément se passer d’eux, qu’eux de ses pièces.