Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 8 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Notariat, Poésie et nouveau scandale.

 

Un homme d’esprit ne perd jamais tout à fait son temps, quoi qu’il fasse, quoi qu’il lise, quoi qu’il observe. Arouet dans son étude s’ennuyait à mourir mais il faisait des découvertes. Les procédés plus ou moins retors qu’il apprenait dans les affaires des autres, il en ferait son profit pour ses propres affaires. En cela aussi il fut un maître – il fut un Arouet, et peut-être le plus habile de tous. Il découvrit également chez M. Alain, un trésor, un ami : Thiériot, clerc de notaire comme lui. Il fut fidèle à cette amitié jusqu’à la mort… et pourtant, Thiériot lui en fit voir, comme on dit. Mais sur le chapitre de l’amitié Arouet est irréprochable. Il a supporté de ses vrais amis des noirceurs, des affronts, des vols… ils étaient sacrés, ils étaient amis et le restaient. Cette patience avec des amis paraît incroyable de la part d’un homme dont la sensibilité, la susceptibilité, la nervosité étaient extrêmes et l’entraînaient souvent dans des vengeances bien indignes de lui, non seulement de son génie, mais indignes de sa générosité. Ce mot fera sursauter certains. Nous le répéterons souvent au cours de cette longue vie, chaque fois que nous prendrons notre personnage en flagrant délit de bonté, de libéralité et parfois de magnificence – et même de générosité. L’inégalité de son humeur, son emportement ternirent souvent sa réputation – mais son âme n’est pas vulgaire.

Bien entendu, on ne s’unit d’amitié à Arouet que sur les cimes – c’est-à-dire par des goûts intellectuels et artistiques communs. Tous les charmes de Pimpette auraient fait long feu. C’est l’amour de la poésie qui lui fit découvrir Thiériot. Leur aptitude commune à faire des vers, qui du même coup les rendait inaptes à la chicane, les unit dans une même exécration de leurs travaux forcés. Bien sûr, leurs talents ne peuvent se comparer puisque Thiériot n’en a aucun. Mais Thiériot aimait la poésie – et surtout celle de François. Il détestait son métier et la suite nous apprendra qu’il n’en aimait aucun. Il devint le confident empressé, mais quoiqu’ils n’eussent que dix-huit ans, le ton de leur amitié n’est jamais celui de la familiarité, c’est un trait de François Arouet et sans doute de tous les Arouet : l’horreur du laisser-aller. On se disait « Monsieur » et, pas plus que Pimpette, Thiériot n’eut droit au tu. Vingt ans après avoir quitté l’étude Alain et le salon où Mme Alain les recevait quelquefois – au prix de quel ennui pour le commensal des Vendôme, des Richelieu et des Sully ! – il écrira à Thiériot au moment où paraîtra son ouvrage Le Temple du Goût : « Quel saut nous avons fait, cher monsieur, de chez Mme Alain dans le Temple du Goût. Assurément cette dame ne se doutait pas qu’il y eût pareil temple au monde. »

La bonne bourgeoise s’en souciait fort peu : le prix du sucre et des chandelles l’intéressait davantage. Aussi bien, les deux clercs de son époux se souciaient fort peu d’elle et de ses semblables.

Pendant que François gribouillait les minutes des actes, il se demandait si son Ode à la Vierge proposée aux suffrages de l’Académie serait couronnée. Il y comptait bien. Pourtant, J.-B. Rousseau l’avait sagement averti de ne point trop attendre de la vanité des prix littéraires : « On ne voit point, lui écrit-il, que les Corneille, les Racine, les Despréaux aient jamais travaillé pour les prix. Ils craignaient trop de compromettre leur réputation. Ils savaient trop bien que les plus méchants ouvrages avaient droit d’espérer aux lauriers académiques… »

Ce n’est pas gentil pour le Jury, mais c’est prudent. Las ! Arouet n’eut pas le prix, c’est l’abbé Dujarry qui l’obtint. Notre jouvenceau est blessé à mort – bien plus que par la trahison de Pimpette pour laquelle il voulait mourir. Pour le coup, c’est la mort du vieux poète qu’il veut. Il se déchaîne, le pauvre abbé n’y était pour rien et il avait écrit son Ode d’un cœur bien sincère, mais Arouet se venge : « C’est un de ces poètes de profession qu’on rencontre partout et qu’on ne voudrait voir nulle part. Il est parasite, il paie dans un bon repas son écot par de mauvais vers. » Ses griffes de pamphlétaire, c’est sur le dos de ce vieil abbé qu’il se les fait : « Il est bien juste qu’on fasse honneur à cet âge. » Le malheureux fut accablé – et surtout d’être corrigé par Arouet, qui releva ce vers dans l’Ode triomphante :

Et des pôles brûlants jusqu’aux pôles glacés.

Il eut beau jeu de demander au sacré poète où étaient les pôles brûlants.

Le voilà tel qu’il sera : une contrariété, un obstacle, il s’emporte : il griffe, et il mord.

Ce n’est pas suffisant, il publie en 1714, un poème satirique, un poème vengeur dont le titre en dit long : le Bourbier, dans lequel il précipite les gens qu’il déteste. Il y a déjà la verve, la cruauté du trait et le style le plus brillant. C’est un succès – c’est-à-dire un scandale. Le premier scandale littéraire de sa vie, nous en verrons d’autres, mais le mécanisme est déclenché, il jouera à merveille jusqu’à… jusqu’au dernier souffle du poète.

Son Bourbier lui valut un rayon de gloire, mais pas de très bon aloi. C’était quand même le début de la célébrité – ce qu’il aime le plus au monde. La colère tombée, la griserie passée, il réfléchit. « Je me suis imposé la loi de ne jamais tomber dans ce détestable genre d’écrire. »

Trop tard ! et la résolution est vaine : il retombera toute sa vie dans ce genre, en tirera les effets les plus extraordinaires qu’on ait jamais vus – et les pires désagréments – mais des désagréments bruyants, éclatants qui le rendront malade de peur et de rage et lui donneront peut-être les transes les plus voluptueuses qu’il ait connues, celles de l’orgueil. M. Arouet est de nouveau très en colère contre lui. Que fait François pour calmer son père ? Il fait circuler en 1714, un nouveau poème dont le sujet plutôt scabreux n’était pas fait pour plaire au notaire. Le titre suffit : L’anti-Giton. Qu’on se rassure, il n’y a rien d’ordurier. Il n’y a jamais rien d’ordurier, d’obscène ni même de vulgaire sous sa plume, ni dans ses paroles, ni dans son comportement, ni même rien de malsain. Le poème est dédié à Mlle Lecouvreur parce qu’ils avaient ri ensemble de certains gitons de la scène et de la ville. Il prend la défense des bonnes mœurs sans être intolérant pour les autres. Rien n’y choque le goût, mais plus d’un trait y choque la morale – une bagatelle, en somme. Il écrivait d’ailleurs tranquillement : « J’aime mieux voir les mœurs du public dépravées que si c’était son goût. »

Cette fois, son père voulut en finir, et il était prêt à le faire enfermer, si un vieil ami ne l’avait apaisé. Il s’agit de M. de Caumartin qui demanda à M. Arouet de lui confier son fils. Le notaire l’aurait donné au Diable ! Trop heureux d’en être débarrassé par ce très honnête homme qui emmena François dans son château de Saint-Ange, près de Fontainebleau. Dans un château, François accepte – et il accepte aussi la société de ce vieux monsieur octogénaire, qui avait été au XVIIe siècle, conseiller d’État, et intendant des Finances. Il était lettré, vertueux et fort riche. Saint-Simon, qui le connaissait bien, dit qu’il savait tout en histoire, en généalogie, en politique, en chronique de l’ancienne Cour. Sa mémoire lui permettait de citer des pages entières de livres lus trente ans plus tôt et les conversations de Mazarin, de Colbert, de Louvois, du roi, des princes et des favoris du Grand Siècle. « Il était fort du grand monde, dit Saint-Simon, avec beaucoup d’esprit, il était obligeant et fort honnête homme. » Pendant cette retraite qui permettait à l’opinion et à M. Arouet de digérer le poème scandaleux, M. de Caumartin raconta sa vie – c’est-à-dire l’histoire de Versailles du début du règne jusqu’en 1700. Ce seigneur contait si merveilleusement qu’il tint François sous le charme. Cet homme aimable ressuscitait le Grand Siècle, il évoquait à la fois le théâtre prestigieux et « les monstres sacrés » de cet opéra fabuleux, de cette revue à grand spectacle jouée devant l’Europe éblouie avec ses tragédies, ses ballets, ses mélodrames ; M. de Caumartin lui en découvrit les coulisses et la machinerie, il lui fit connaître le grand roi qui, pour lors, se mourait à Versailles, les princes, les maréchaux. Il lui montra les ministres et les génies du siècle, comme ses pantins et ses danseuses puis, l’essaim des frelons et des guêpes et même les éphémères papillons – et tout cela brillait ! Et le jeune Arouet entrevit alors son œuvre future : Le siècle de Louis XIV. Il prit des notes, il rêva le livre : un chef-d’œuvre était dans l’œuf. Il le mit à couver dans un repli de son cerveau aussi merveilleusement organisé que les dossiers du notaire Arouet – ne lui en déplaise ! Et, plus tard, cette admirable apologie du Grand Siècle éblouira le monde. Arouet l’avait conçue à l’âge de vingt ans pendant son exil à Saint-Ange, en quelques semaines de solitude et de réflexion.

Voilà à quoi se passèrent les vacances forcées de ce jeune homme turbulent. Il suffisait d’avoir la chance de rencontrer M. de Caumartin, d’apprécier le savoir-vivre d’un grand seigneur, et le savoir-parler du grand siècle, et d’avoir l’esprit de Voltaire en réserve, pour concevoir un chef-d’œuvre.

Caumartin porte en son cerveau

De son temps l’histoire vivante

Caumartin est toujours nouveau

À mon oreille qu’il enchante.

Le plaisir mène à tout, si l’on choisit ses plaisirs et si l’on s’appelle Voltaire. Il conçoit également le projet de son poème épique : La Henriade.

Il ne s’attarde pas davantage à Saint-Ange : il en avait cueilli les fruits. Il veut dédier son poème à Adrienne Lecouvreur, la célèbre actrice à qui il fait sa cour régulièrement, à la Comédie-Française. Nous le rencontrons souvent dans les coulisses et dans les loges : il a déjà la passion du théâtre, des acteurs… n’est-il pas l’un d’eux ? Il cherche à placer Œdipe. Écrire une tragédie, c’est bien – la faire accepter, la faire connaître, la faire applaudir, c’est autre chose. François Arouet était aussi doué pour la seconde opération que pour la première. On le voit si bien papillonner dans les loges, flatter et amuser les présents, persifler les absents et les rivaux. Toujours vif, brillant, courtois, faisant du volume avec ses manchettes, son chapeau, sa courte épée qui retrousse l’habit ; il tournoie, il s’envole : il est ici et il est là-bas, il voit tout, parle à tout le monde, et parle de son Œdipe. Il en parle avec feu : il est persuadé que rien de si sublime – depuis Racine – n’a jamais été écrit pour le théâtre. Racine est un dieu, mais il est au ciel. Sur terre, il y a François Arouet, réincarnation du dieu de la tragédie. « Quoi, vous en doutez ? Eh bien ! jouez mon Œdipe, vous serez convaincu et la terre entière vous applaudira. » Ce qui lui manquait le plus, c’était la timidité ; mais il s’en passait fort bien. Dans ce milieu, cela n’était pas pour déplaire. Il s’amourache d’une comédienne. Mlle Duclos – à force de vanter ses charmes, il s’éprend d’elle. Il se déclare, on l’écoute : la fleur va s’épanouir. Trop tard ! Le comte d’Uzès passe en coup de vent et cueille la Duclos. François en reste pantois. Les grands seigneurs ont de ces façons ! Le dépit passé, il écrit : « La Duclos prend chaque matin quelques prises de séné et de casse, et le soir, plusieurs de comte d’Uzès. » Ce sera toute sa vengeance.

Pauvre Arouet ! il piétine : l’Académie est restée sourde à son Ode et la Comédie-Française est aussi aveugle pour Œdipe qu’Œdipe le fut en son temps.

Cette année 1715, le roi meurt : le fleuve souterrain du libertinage qui cheminait en secret – en demi-secret – débouche soudain en plein soleil, en pleine société. L’athéisme est partout, les mœurs d’un seul coup se relâchent, c’est-à-dire que les gens font sans hypocrisie ce qu’ils faisaient en cachette. Et, bien entendu, l’exemple vient d’en haut.

Philippe d’Orléans, le régent, est un ami du prieur de Vendôme. Son premier soin est de le rappeler, de lui rendre le Temple et de le rendre à sa société. Saint-Simon dit du prieur qu’il y avait « quarante ans qu’il ne s’était couché qu’ivre et qu’il n’avait cessé publiquement d’entretenir des maîtresses et de tenir des propos continuels d’impiété et d’irréligion ».

Quarante ans de débauches ! le petit-fils de Gabrielle et du Béarnais était solidement constitué.

Les soupers de Vincennes reprennent de plus belle. L’abbé de Châteauneuf n’y est plus mais le président Hénault le remplace. Arouet y a son couvert mis. Il connaissait le duc d’Orléans, assez peu, mais il dit que le régent lui a parlé, avec bienveillance. Bien sûr, étant donné les répondants du jeune Arouet :

Je sais que vous avez l’honneur,

Me dit-il d’être des orgies

De certain aimable Prieur

Dont les chansons sont si jolies.

François professe l’épicurisme de cet illustre prieur, il en répète les maximes, il les enjolive au besoin, et donne avec son esprit un tour piquant et neuf aux chants de la débauche. Mais sa fragile santé ne fait de lui qu’un disciple tout platonique de Vendôme. Il parle, mais ne paie pas d’exemple. Quand il faut, à table ou dans l’alcôve, passer à l’exécution : il reste en panne. Il souhaite qu’on mange et boive moins. Il s’étonne que ces gens aient besoin de vin pour s’enivrer : les paroles ne leur suffisent donc point ? Cela tient à la fois à sa chétive santé et à son goût – à son bon goût. Il veut bien être égrillard mais non obscène, impie mais non canaille. Il joue avec la débauche mais il met des gants. Entre ces libertins du Temple et Arouet, il y a accord sur le fond de la doctrine, et différence sur la manière. Il est plus moderne ; tandis qu’eux sont des libertins de l’autre siècle, des libertins aristocratiques, lui est déjà un « intellectuel » (c’est-à-dire un « philosophe »). Eux se soucient fort peu de ce que pensent ou croient les autres. Pourvu qu’on les laisse en paix faire leurs fêtes, ils ne demandent rien à personne et ont pour les dévots qui les attaquent au sermon une pitié amusée dépourvue d’agressivité. Ils ne

É

déchirent pas l’Église : ils ne se soucient d’elle que dans la mesure où étant plus ou moins gens d’Église, ils tiennent d’elle leurs prébendes et leurs titres d’abbé, de prieur, de chanoine ou d’évêque. Tandis qu’Arouet est déjà propagandiste. Arouet veut porter son irréligion sur la place publique, il en fait profession, il s’en fait gloire, il se veut missionnaire de l’impiété. Il n’a pas l’irréligion sereine des grands seigneurs libertins ; il veut faire des conversions. Il a besoin de susciter l’irréligion autour de lui. Mais, s’il avait, ouvertement et publiquement, prêché contre les dogmes et attaque l’Église, il est probable que le grand prieur et ses complices auraient mal jugé sa conduite : « De quoi vous mêlez-vous ? lui auraient-ils dit. Que vous importe ce que pensent les imbéciles ? Jouissez de votre liberté et laissez les autres jouir de leurs illusions. Votre attitude est de très mauvais goût, vous êtes aussi vulgaire qu’un moine qui prêche ses sornettes et fait peur de l’Enfer aux naïfs… » Arouet avait trop de tact – et manquait encore trop d’assurance – il n’a que 20 ans – pour être anticlérical aux soupers du Temple. On parle de poésie et de théâtre. Il fait lire son Œdipe : on le discute, on le critique. Il écoute, et corrige. Ses amis n’ont pas de très bonnes mœurs mais ils ont très bon goût : « Ce soir-là fit beaucoup de bien à ma tragédie, écrit-il au prieur. Je crois qu’il me suffirait pour faire un bon ouvrage de souper quatre ou cinq fois avec vous. Socrate donnait ses leçons au lit, vous les donnez à table cela fait que vos leçons sont sans doute plus gaies que les siennes. » Il a l’art de flatter et de bien dire ce qui lui tient à cœur. Voici un des préceptes qui va régir sa vie : il faut s’instruire, mais dans la gaité. Le savoir triste est un savoir mort. Pour Arouet, l’Intelligence est Joie.

Il fréquentait aussi le château de Sceaux. Il y réussissait comme ailleurs, par ses manières et sa bonne langue. La duchesse du Maine qui tenait une cour presque royale le pria de lire Œdipe : il lisait bien – il lisait ses pièces en acteur – et tellement convaincu du génie de l’auteur ! On le loua, on le critiqua. Il fut aussi habile à remercier des louanges qu’à tirer parti des critiques : il apportait tant de bonne grâce à se corriger sur les avis des Altesses royales que les Altesses redoublaient de complaisance à le louer. Tout cela n’était pas seulement le jeu d’une société frivole. La frivolité n’était que l’ornement d’un goût certain, et d’une réelle connaissance des règles de l’art et de celles de la langue – et, sur le ton du badinage, Arouet refaisait très sérieusement sa tragédie, coupait telle scène, supprimait un vers, une expression et accélérait l’action. Il travaille partout et toujours – surtout lorsqu’il a l’air de s’amuser. La vie de château, c’est le labeur, un labeur doré et pétillant.