Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 103 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Un « petit domaine » nommé Ferney et un petit livre nommé Candide.

Un « petit domaine » nommé Ferney

et un petit livre nommé Candide.

 

Il acheta Ferney au début de novembre 1758. À Paris, on ne comprenait pas à quoi rimait cette acquisition qu’il fit publier par Thiériot. Quand il voulait que son fidèle parasite répandît une nouvelle, il l’appelait « Thiériot-Trompette ». La même année, il acheta au président de Brosses dans des formes très compliquées la seigneurie toute proche de Tournay, château et terres. L’année d’avant, il n’avait pas un toit, en 1758, il a quatre châteaux. Il tient au voisinage de Genève mais pas à Genève même. « Il y a des prêtres comme ailleurs. » Il est très satisfait de jouir à Tournay de tous les droits seigneuriaux et du titre de comte attaché à la terre. À Ferney, il reste quelques droits seigneuriaux mais pas de titre. Ces terres rapportent à peu près 5 %. Ailleurs, son capital lui rapporte trois ou quatre fois plus, mais ses terres font de lui un seigneur, et cela l’amuse beaucoup – et très sérieusement. En apprenant à Tronchin-Lyon qu’il va quitter Genève, il lui dit : « Vos magistrats sont respectables, ils sont sages, la bonne compagnie de Genève vaut celle de Paris, mais votre peuple est arrogant et vos prêtres un peu dangereux. » Ôtons les fleurs, il reste : « Je ne me sens plus libre ni en sécurité dans votre ville. » Et voilà : son cœur est en Suisse, mais il met sa personne en sûreté à Ferney, en France. Et si Versailles l’inquiète, les Délices feront les délices d’un proscrit.

Tournay lui a plu on ne sait trop pourquoi. Tournay est près de Ferney, les terres peuvent se réunir… « son château est une masure faite pour les hiboux ; un comté, mais à faire rire ; un jardin où il n’y a que des colimaçons… Ces deux terres touchent presque à mes Délices. Je me suis fait un assez joli royaume dans une république. »

Ce comté pour rire lui permet de se parer du titre de comte qui complète fort bien son titre inoublié de gentilhomme de la chambre. Il portera l’un et l’autre avec le somptueux manteau de zibeline que Catherine II vient de lui envoyer. Il rayonne, cela se sent quand il écrit à Thiériot : « Vous vous trompez mon ancien ami j’ai quatre pattes au lieu de deux : un pied à Lausanne dans une très belle maison pour l’hiver ; un pied aux Délices près de Genève où la bonne compagnie vient me voir ; voilà pour les pieds de devant. Ceux de derrière sont à Ferney et dans le comté de Tournay que j’ai acheté par bail emphytéotique au Président de Brosses. » Dans cette affaire, il a voulu jouer au fils de notaire, ancien clerc de Me Alain, avec un fin matois, le président du Parlement de Bourgogne. Ces finasseries de robins vont lui coûter cher…

L’acte de Ferney n’est pas encore signé qu’il manifeste déjà ses droits suzerains contre le curé de Moens qui persécute ses gens. Il prend leur défense. N’est-il pas leur seigneur ? Un Genevois a empiété sur un chemin : qu’il répare la route ! Le nouveau seigneur écrit au ministre des Finances pour obtenir un adoucissement dans le paiement des impôts. Dès qu’il paraît, un souffle de vie revient dans le domaine endormi dans la routine et la misère.

Pour rendre les gens heureux, il faut les enrichir. C’est son principe. On s’est d’abord amusé de son histoire d’étalon. Il avait six juments magnifiques pour la reproduction. Mais l’étalon danois était aussi vieux et aussi froid que son maître. Voltaire voulut en avoir la preuve. Ces juments inoccupées lui parurent un non-sens. Il leur fallait un étalon actif, il écrivit à M. l’intendant des Écuries du Roi : « Mon sérail est prêt, Monsieur, il ne me manque que le Sultan que vous m’avez promis. » Voilà pour les juments. Pour lui-même il demandait le titre pompeux de « Lieutenant des Haras pour le pays de Gex. » L’intendant lui répondit aimablement que pour le titre on ne pouvait le lui donner car on l’avait promis à un homme de cheval et non à un homme de plume, mais que pour l’étalon, les juments l’auraient bientôt. Depuis qu’il est seigneur, il bombarde de lettres, de suppliques en faveur de ses gens et de ses terres, d’Argental, M. de Chauvelin, le duc de Lavrillère, Mme de Pompadour. Il sollicite avec cet art d’être importun et harcelant qui finit par avoir raison des réticences parce qu’il sait l’art de sourire et de faire sourire.

Dans les ministères on entend parler de Ferney autant que du Canada. N’était-ce pas naturel ? Ferney n’est-il pas le centre du monde civilisé ?

Voltaire est, sauf douleurs d’entrailles, plus heureux à soixante ans qu’à trente : « Oh ! le bon temps que ce siècle de fer, répète-t-il, dans ses Mémoires écrits cette année-là, en se souvenant d’un vers du Mondain : Toutes les commodités de la vie se trouvent dans mes deux maisons, une société douce et de gens d’esprit remplit les moments que l’étude et les soins de ma santé me laissent. »

C’est cet « optimisme » particulier et domestique frappé par les prodigieux malheurs du monde qui ont nourri Candide, publié à Genève en mars 1759. Frédéric le remercie du livre en avril. Voltaire portait en lui, depuis longtemps, l’embryon de ce conte. La Vision de Babouc publiée en 1748 en contient déjà l’esprit ; le Poème sur le Désastre de Lisbonne la philosophie, mais, pour tout dire, Voltaire était déjà tout entier Candide dès sa naissance. Ce livre, c’est lui ; jamais ouvrage ne fut à tel point l’image de son auteur. Il y a tout de sa pensée, de ses travers, de ses tics, il y a même la réponse à la lettre de J.-J. Rousseau sur la Providence. Cependant qu’il baigne dans les délices patiemment, raisonnablement, élaborés dans le travail et dans le luxe, il est hanté, révolté par le spectacle du monde qui l’entoure : le désastre de Lisbonne, la guerre de Sept ans qui ravage l’Europe, le Canada, l’Inde ; la France est ruinée, l’Allemagne baigne dans le sang de toutes les armées européennes, les autodafés se rallument en Espagne et en Italie et leurs fumées comme un encens infernal obscurcissent le ciel du Siècle des Lumières. Voltaire se demande si son bonheur est une absurdité dans un tel monde, ou bien si l’absurdité réside dans la misère sans limites et sans raison à laquelle le monde est en proie. De toute façon, il y a là un scandale pour la Raison et cette cruelle absurdité ne peut être décorée du nom de Providence. De ce scandale universel et irrémédiable, il fit Candide – un conte rapide et léger, qu’on prit pour un livre licencieux, dont lui-même eut un peu honte, qu’il appela une « coïonnerie » pour faire croire qu’il était moins sérieux qu’il n’en avait l’air – bref, ce conte est une œuvre d’un désespoir presque insondable. Presque seulement, parce que s’il l’était totalement, il serait excessif, contraire à la bienséance, au bon goût et à l’humanité qui se doit d’être mesurée en tout même en son désespoir. S’il était excessif, il serait faux. Or, Candide sonne juste comme le cristal. Il permet de sourire, et l’humanité se sauve par là du désespoir. Tout est faible en l’homme, tout est fragile, il est la victime de divinités ou de fatalités sanguinaires – il peut cependant les railler car elles sont stupides. Pour l’homme, ce jeu est cruel, mais il n’est déshonorant que pour les fatalités imbéciles. Comme ce livre limpide fut mal compris ! Au XIXe siècle, Mme de Staël entre autres, y a vu un éclat de rire infernal ! Bien sûr, pour elle un livre désespéré sur le tragique destin de l’homme ne pouvait être conçu qu’au sein des orages, parmi les spectres, par un barde échevelé, livide et rugissant dont la harpe désaccordée faisait entendre les plaintes déchirantes que lui arrachait la tempête. Beaucoup de tapage dans le vent…

Candide, c’est la grâce de l’esprit, l’insurpassable chef-d’œuvre, non seulement d’un homme, mais d’une langue déjà millénaire qui atteint son apogée, et, l’espace de quelques pages, respire avant de descendre. C’est aussi l’insurpassable perfection d’une frivolité suprême, celle qui naît en l’homme qui a tout compris de sa misère et qui a surtout compris qu’il ne la surmonte que par sa légèreté. Dans ce conte se sont cristallisées, une fois pour toutes, les vérités sans illusion mais non sans grâce, ni sans courage, d’une civilisation sur le point de sombrer – et que, d’un trait, Candide a sauvées pour l’éternité.