Voltaire ou la royauté de l'esprit
Miracle à Charonne. Demi-miracle à Versailles.
Miracle à Charonne.
Demi-miracle à Versailles.
Voltaire court à Charonne comme tout Paris : ce n’est qu’un cri, il y a une femme miraculée ! Lors de la procession de la Fête-Dieu, en 1724, paroisse Sainte-Marguerite, une femme du peuple souffrant d’hémorragie vit dans un grand transport de foi, son flux de sang tari ! Voltaire comme saint Thomas touche et voit. C’est un concert de grâces au Ciel. On parle… on dit que tous les Protestants vont être confondus. L’avocat Barbier plutôt impie et qui a laissé des Mémoires si vivants – se met à croire au miracle tant qu’il peut. Tout le monde croit sauf les jésuites – parce que le curé de la paroisse est Janséniste. Donc pas de miracle. Au lieu d’unir, le miracle désunit. On se battrait pour oui ou pour non. On fait une enquête pour savoir si le mari de la miraculée, Lafosse, par hasard ne serait pas Janséniste. On demande donc à la femme si son mari est Janséniste :
— Oh ! Non, répond-elle, il est ébéniste.
Tant de bonne foi rassure la foi de Barbier qui, d’esprit fort, devient un dévot enragé. On se rendit en foule à la procession d’actions de grâce qui défila de Charonne à Notre-Dame. La miraculée portait un cierge ; on ne sait comment elle le portait mais à sa vue tout le monde fut édifié. Chaque année on refit la même procession. Il ne fallut rien moins que la Révolution pour faire oublier la miraculée de Charonne.
Voltaire se trouva mêlé au miracle – enfin, mêlé à sa façon, avec sa curiosité narquoise. N’empêche que sa présence dans l’aura miraculeuse fut bien remarquée : « Ne croyez pas, écrit-il à la présidente, que je me borne à Paris à faire jouer des comédies et des tragédies. Je sers Dieu et le Diable tout à la fois passablement. J’ai dans le monde un petit vernis de dévotion que le miracle du faubourg m’a redonné. La femme au miracle est venue ce matin dans ma chambre. Voyez-vous quel honneur je fais à votre maison et en quelle odeur de sainteté nous allons être. M. le cardinal de Noailles a fait un beau mandement à l’occasion du miracle et pour comble d’honneur ou de ridicule je suis cité dans ce mandement. On m’a invité, en cérémonie, à assister au Te Deum qui sera chanté à Notre-Dame en action de grâces de la guérison de Mme La Fosse. »
C’est un bon tour que l’archevêché lui a joué de citer son nom et de l’inviter – c’est le fait d’un abbé Couet que Voltaire connaissait. Il dut savourer le plaisir – tout voltairien – de « compromettre » Voltaire dans ces pieuses cérémonies.
Pour n’être pas en reste Voltaire répondit à l’aimable envoi du mandement par l’envoi de sa tragédie Mariamne avec ce quatrain :
Vous m’envoyez un mandement
Recevez une tragédie
Afin que mutuellement
Nous nous donnions la comédie.
quel malheur que les guerres de religion ne se fassent pas toujours avec de telles armes !
Il est vrai que Voltaire et ses pareils avaient beau jeu : le « Siècle de la Raison » donnait dans le miracle et le charlatanisme comme aucun des siècles « obscurs » n’y avait donné.
Pour rester dans la comédie, il fait jouer la sienne, l’Indiscret ; le duc de Richelieu l’avait lue à Forges où elle fut écrite, elle lui plut, le public partagea ce goût, et Mme de Prie également. L’opinion de cette dame avait du poids : c’était la favorite du duc de Bourbon, alors premier ministre. C’était presque la reine – et grâce à elle Voltaire est invité au mariage du roi avec Marie Leszczynska. Il pense faire son compliment à la jeune reine, et lui présenter des vers « si elle en vaut la peine » dit-il avec désinvolture. Mais cette fausse indifférence ne l’empêche pas de faire les vers avant de savoir si la reine en vaut la peine. Elle a pleuré à Œdipe ! Elle en vaut donc la peine ! Il veut tout lui dédier : Œdipe, Mariamne, l’Indiscret. On lui apprend que le père de la reine, Stanislas de Pologne, serait ravi-de lire La Henriade et de connaître son auteur. La reine le reçoit – mais à en croire Voltaire, il n’accepte que pour faire plaisir à Mme de Prie. Il se donne des airs : « Un sot se contenterait de tout cela… » Il n’est pas sot mais il est tellement vaniteux qu’il délire de joie, et le dissimule assez mal d’ailleurs. La reine lui parle avec bienveillance : elle l’appelle « mon pauvre Voltaire ». On se demande pourquoi ? Sans doute pour lui donner une pension de quinze cents livres. Dès lors, la cour est transformée : c’est un paradis. La faveur dont il jouit ne le rend pas égoïste : « C’est un acheminement pour obtenir les choses que je demande… Je ne me plains plus de la vie de cour. » C’est cynique, mais quand il ajoute : « Je commence à avoir des espérances raisonnables de pouvoir être utile à mes amis. » Sa générosité le rachète. Et nous verrons que son intervention sera efficace.
Pendant quelques mois, sa vie connaît un répit : cette faveur de la cour lui donne une espèce de sérénité ; ses ennuis de santé semblent écartés : parce qu’il est heureux, il a la certitude d’être sur le grand chemin du succès, des honneurs et des charges. Il n’oublie jamais cette ambition : une grande charge officielle. Un titre ! Dans ce pays, le titre fait l’homme. Du roi, pas un mot. C’est un peu inquiétant. Son soutien, c’est Mme de Prie qui règne sur le duc de Bourbon, lequel règne sur le roi, qui règne sur tout le monde. Mais si Mme de Prie a du pouvoir – plus que la reine peut-être – c’est une de ces reines du cotillon toutes-puissantes mais éphémères, l’autre, la vraie, demeure. Il faut profiter du règne éphémère pour s’installer dans la faveur du règne durable : ce sera le second miracle de cette année.
Il crut y avoir réussi. Dans sa griserie, il se persuada que le talent et l’intelligence, habilement habillés de courtoisie et de flatterie, lui donnaient des droits. Les grands seigneurs, ses amis, l’avaient un peu gâté ; ils le traitaient en familier, en ami, en égal – quoi qu’il eût toujours le souci de leur donner les politesses que leur naissance exigeait – après quoi, la liberté régnait grâce à quelques formes conventionnelles. Mais il jouissait d’un régime privilégié : ses meilleurs amis murmuraient de temps en temps… il avait de ces libertés ! Ses traits ne les blessaient pas toujours, mais ils égratignaient parfois.
Le chat fait patte de velours, mais il arrive que la griffe érafle : on pense à un danger caché. Personne ne pouvait être plus courtois, plus gracieux, plus raffiné que Voltaire dans le commerce de l’amitié et du monde. Ce qui a d’abord assuré sa célébrité, c’est sa conversation – et elle est perdue pour nous. Mais ce charme qu’il répandait n’était pas un envoûtement, ce n’était pas un charme léthargique ; c’était le contraire : il grisait, il stimulait, il émoustillait l’esprit, il enflammait l’imagination, il déliait les langues. Le charme de Voltaire était d’être assez intelligent, et de façon si rayonnante, si altruiste en quelque sorte, qu’il rendait les autres intelligents. Il brillait assez pour faire luire autour de lui. On s’admirait en l’admirant. Il électrisait la société, et il était si beau joueur que ses partenaires se croyaient ses égaux – et parfois ils l’étaient en lui donnant la réplique.
C’est là un signe de très haute civilité, et pour lui et pour le monde où il vivait. Il ne pouvait être Voltaire que dans le monde qu’il avait choisi et qui se reconnaissait en lui. Il n’est pas un homme, il est en ce monde-là : il est une civilisation.
Mais ce jeu passionnant n’était pas un jeu de dupes : ils avaient tous les yeux bien ouverts, ils étaient, sous leurs dehors de soie, d’une lucidité impitoyable – et sans doute d’une dureté d’acier. Ce jeu d’esprit qui jouait avec toutes les croyances – les plus sacrées, tous les sujets – les plus scabreux – frôlait toujours le danger. Le sacrilège et la rébellion, l’immoralité et l’anarchie.
Louis XV avait autant d’esprit que quiconque, et il avait l’esprit de son temps. Il suivait de loin les entretiens de Voltaire : il en redoutait la griffe cachée et surtout la désinvolture qui le déconcertait et le choquait. Il se tenait à l’écart car il n’eût pas supporté certaines libertés que les grands seigneurs supportaient et, pour n’avoir pas à sévir, il préférait ne pas assister aux acrobaties de ce merveilleux écureuil qui risquait de venir gambader irrévérencieusement dans le chêne sacré qui abritait le trône de saint Louis. Ainsi s’explique la réserve du roi à l’égard de Voltaire – c’est pourquoi la faveur qu’on lui fit à la cour ne fut qu’une demi-faveur.