Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 159 sur 161

Pages du PDF

Voltaire ou la royauté de l'esprit

Voltaire aux prises avec les médecins, les apothicaires et les amis.

Voltaire aux prises avec les médecins,

 

les apothicaires et les amis.

 

Le 11 mai, il sortit de nouveau, sans entrain. Il rencontra Mme de Saint-Julien et Mme Denis et leur dit qu’il rentrait se coucher. Il souffrait de violentes douleurs des reins et se plaignait de rétention d’urine. Pour se remettre, il but ce jour-là vingt-cinq tasses de café, nous dit Wagnière.

Mme de Saint-Julien le vit deux jours plus tard, lui trouva mauvaise mine et conseilla d’appeler Tronchin. Mme Denis aurait dû le faire, mais elle en voulait à Tronchin, et ne l’appela pas. Deux jours plus tard, l’état du malade ayant empiré, Villette se contenta d’appeler l’apothicaire du coin. Celui-ci offrit un philtre de son invention que Voltaire – grâce à Dieu ! refusa de prendre. Mme de Saint-Julien qui le goûta à peine en eut la langue brûlée et ne put souper. Le duc de Richelieu vint dans la soirée, il indiqua lui aussi un philtre à base d’opium dont il se servait pour calmer ses douleurs. Voltaire qui souffrait terriblement des reins et de la vessie lui en demanda. L’assistance osa dire que le remède du maréchal de Richelieu était dangereux et que Voltaire ne le supporterait pas. Mme Denis et Villette en tenaient pour le remède. Villette ajouta même que tout ce que risquait Voltaire était d’être comme fou pendant quelques jours et qu’il guérirait ensuite. Voltaire par les bons soins de sa nièce et de Villette reçut donc une forte dose de ce remède. Les uns disent que Villette brisa ensuite la fiole. D’autres que Voltaire se serait relevé et sous les yeux de Villette aurait absorbé tout le contenu de la fiole. À quoi Mme de Saint-Julien indignée aurait répondu : « Et vous n’avez rien fait pour l’en empêcher ? » Rien n’est précis, rien n’est certain dans ces racontars. Ce qui ne fait aucun doute c’est que l’attitude de Mme Denis et de Villette n’est pas celle de l’affection. Sans aller jusqu’à croire Wagnière qui dit que ce remède a tué son maître, on peut penser que Voltaire a été très mal soigné. Sans doute était-il à bout de forces. Mais on n’a rien fait pour le prolonger, ni pour le soulager. Bien au contraire. Toute la faute n’en revient pas à l’entourage. Sans doute, le régime des visites, des émotions douces et violentes, le régime des triomphes était-il le pire – mais, au fond, c’était le plus voltairien des régimes. Voltaire est mort, en somme, de ce qui l’avait fait vivre : l’agitation. Comme il a admirablement vécu de cette agitation pendant 84 ans, y a-t-il lieu de déplorer qu’il en soit mort après en avoir tiré tant de joies jusqu’à son dernier jour ?

Il est très malade mais il n’est pas encore mort. Il a encore quelques mots à dire.

Quand il eut avalé la drogue de Richelieu, ce fut atroce. Il se sentit parcouru par une traînée de feu de la gorge aux entrailles. Il devint forcené pendant deux jours. Croyant que Richelieu l’avait empoisonné, il ne désignait plus son ami d’enfance que par le nom de « Frère Caïn ». Il fallut bien appeler Tronchin. Il ne put que constater le désastre. Il calma un peu le malade. Mais l’excès d’opium avait provoqué une paralysie de l’estomac. Le malade ne pouvait plus rien absorber ni solide, ni liquide. Sa faiblesse devint effrayante. Il ne cessait de réclamer Wagnière qu’on voulut alors faire revenir. Mme Denis s’y opposa. C’est M. d’Hornoy qui le rappela d’autorité. Ce que voyant, elle écrivit à Wagnière pour qu’il s’occupât à Ferney de petits soins domestiques et de « tout ce qui est à moi » précisait-elle, avec son désintéressement habituel. Elle lui affirmait que Voltaire allait mieux. C’était bien le contraire de la vérité, mais cela empêcherait Wagnière de revenir précipitamment et lui laisserait le temps de rapporter tous les objets qu’elle réclamait et en particulier l’argenterie.

Alors que Voltaire était plongé dans ses tourments, on lui murmura une nouvelle étonnante : le fils de Lally-Tollendal venait d’obtenir la cassation de l’arrêt qui condamnait son père. Il se souleva. Son regard s’anima. Il dicta trois lignes : « Le mourant ressuscite (combien de fois a-t-il usé de pareilles formules !) en apprenant cette grande nouvelle, il embrasse bien tendrement M. de Lally, il voit que le roi est le défenseur de la Justice, il mourra content. »

On voit jusqu’où allait chez cet homme sa passion de la justice ; il était mort aux trois quarts, il n’avait plus que quelques instants de lucidité chaque jour. Qu’est-ce qui survivait à l’anéantissement : l’amour de la Justice. Il fit écrire sur un papier qu’on épingla au mur, en face de lui : « Le 26 mai 1778, l’assassinat juridique commis par Pasquier, conseiller du Parlement (elle est fidèle aux noms la mémoire du moribond !) en la personne de Lally a été vengée par le roi. »

La fidélité au roi, malgré les rancœurs, tenait jusqu’au dernier souffle.

Il est bien difficile d’affirmer qu’il ne s’est lancé dans ses terribles luttes contre l’injustice et le fanatisme que pour satisfaire sa vanité, sa publicité, son cabotinage ? Admettons qu’on puisse feindre pendant quatre-vingt-quatre ans – quand on se tord de douleur sur son lit de mort, on ne feint plus. Considérée dans sa longue perspective, sa vie n’est pas une tromperie continue et uniforme, il n’a trompé qu’en mille détails, l’ensemble, le fond est clair et vrai : il est le Voltaire de la liberté et de la Justice. Ce petit papier accroché à son lit de mort est un cri de vérité, son dernier cri. C’est lui qui retentit en nous.