Voltaire ou la royauté de l'esprit
Les premières délices sont les meilleures.
Aux Délices on tenait toujours table ouverte. Beaucoup de voyageurs venaient à Genève pour consulter Tronchin dont la réputation s’étendit en partie grâce à Voltaire – les pèlerins voyaient les deux oracles du même coup, celui de la médecine et celui de la philosophie.
Voltaire reçut en 1757, deux dames qui l’amusèrent beaucoup. L’une, Mme de Montferrat, n’avait pas grand intérêt mais c’était, dit-il, « un étrange salmigondis de coquetterie et de dévotion » qui le faisait rire. L’autre était la célèbre Mme d’Épinay. Elle était l’amie de Grimm. C’est à peu près au moment où Voltaire reçut la dame que Grimm se fâcha avec Jean-Jacques. Comme Grimm n’était pas disponible, Mme d’Épinay voyageait avec son mari, son fils et un précepteur. Voltaire invita tout le monde. Tout le monde fut ravi. Il leur prêtait son carrosse. Ils s’écrivaient sur des cartes à jouer des billets charmants. « Vos cartons sont pour moi des cartons de Raphaël quand ils sont ornés d’un mot de votre main », dit-il à la dame. Celle-ci, fine mouche savait bien que Voltaire était capable de la couvrir de fleurs et de se moquer d’elle ensuite. Mais elle entre dans le jeu : « Il s’est mis en quatre pour être aimable et il ne lui est pas difficile d’y parvenir. Malgré cela, à vue de pays, j’aimerais mieux vivre avec M. Diderot qui par parenthèse n’est pas vu ici comme il le mérite. »
Ici, Diderot est très bien vu, mais le grand homme, c’est d’Alembert. Elle voudrait corriger cela. Elle se fait écouter. On gobe tout ce qu’elle dit : « Quand je parle il y a autant d’yeux et de bouches ouvertes que d’oreilles : cela est bien nouveau et me fait rire. » Que la Parisienne en voyage se méfie cependant : Voltaire bien qu’exilé est aussi Parisien qu’elle. Et son air naïf ? Qu’elle y prenne garde.
Elle nous fait un portrait de la nièce : « La nièce de M. de V. est à mourir de rire. C’est une petite grosse femme, toute ronde, d’environ cinquante ans, femme comme on ne l’est point, laide et bonne, menteuse sans le vouloir et sans méchanceté ; n’ayant pas d’esprit et en paraissant avoir ; criant, décidant, politiquant, versifiant, raisonnant, déraisonnant et tout cela sans trop de prétention et surtout sans choquer personne ; ayant par-dessus tout un petit vernis d’amour masculin qui perce à travers la retenue qu’elle s’est imposée. Elle adore son oncle, en tant qu’oncle et en tant qu’homme. Voltaire la chérit, s’en moque, la révère : en un mot cette maison est le refuge de l’assemblage des contraires et un spectacle charmant pour les spectateurs. »
Elle ne le prend pas trop au sérieux, le spectacle. Mais nous sommes grâce à elle édifiés. Mme Denis est percée à jour et la fine mouche a vu du premier coup d’œil : « Elle l’aime en tant qu’oncle et en tant qu’homme. » Elle a été tellement accaparée par l’enchanteur qu’en trois jours elle n’a pu écrire à Grimm. Elle demande à Voltaire la permission de le faire. Il accepte à condition que « j’écrive devant lui pour voir ce que disent mes yeux quand j’écris. Il est assis devant moi, il tisonne, il rit, il dit que je me moque de lui et que j’ai l’air de faire sa critique. Je lui réponds que j’écris tout ce qu’il me dit parce que cela vaut bien tout ce que je pense. »
Voilà ce que Voltaire aime par-dessus tout : la compagnie des femmes les plus élégantes et les plus intelligentes – la fine fleur de la plus fine, de la plus intelligente civilisation.
Il reçut également une femme-poète, célèbre en son temps, Mme du Bocage. Elle était couronnée par toutes les académies de France et d’ailleurs. Elle était simple, modeste et belle. Elle était sage et aimait son mari. Voltaire leur céda son lit. Elle écrit de son hôte : « Il joint à l’élégance de l’homme de cour toutes les grâces de l’à-propos que l’esprit répand sur la politesse et me paraît plus jeune, plus content, en meilleure santé qu’avant son séjour en Prusse. Sa conversation n’a rien perdu de ses agréments et son âme plus libre y mêle encore plus de gaité. »
Le séjour fut un peu écourté parce que Voltaire cédant aux pressants appels de l’Électeur palatin, prit la route de Mannheim en juillet 1758. À cette occasion, son ami Bernis lui avait fait une gracieuseté. Pour que le poète eût un passeport digne de lui, Bernis l’avait fait établir au titre de Gentilhomme de la Chambre de S.M. Il y avait beau temps que la charge était vendue… Mais Babet savait être aimable.
Aux Délices, il avait laissé ses deux nièces : Mme Denis et sa sœur Mme de Fontaine. Elles apprenaient des rôles de comédie pour les jouer au retour de l’oncle.
Étapes enchantées à Carlsruhe auprès du Margrave de Bade-Dourlach, puis auprès de la Margrave de Hesse-Darmstadt qui voulut faire son portrait au pastel. Elle lui écrivit après son départ : « Je m’abandonne à l’idée charmante que cela vous empêchera d’oublier une personne qui vous est acquise. C’est peut-être une illusion, mais ne me l’ôtez point, Monsieur, j’en suis trop charmée. » Comment n’eût-il pas aimé la chère Allemagne !
Ce n’était pas seulement pour les compliments, les opéras et les soupers qu’il allait rencontrer l’Électeur. Il allait faire des arrangements financiers concernant sa fortune et celle de Mme Denis. C’était encore des rentes viagères. Il plaçait à fonds perdu des sommes pour lesquelles on lui versait des intérêts d’autant plus considérables qu’à voir sa mine on était persuadé qu’on les paierait fort peu de temps. Ses emprunteurs croyaient faire une excellente affaire en empruntant à un moribond. L’Électeur demeura son ami bien qu’il dût encore lui payer une rente exorbitante pendant vingt ans. « Soyez persuadé, lui écrivait l’Électeur, de la parfaite estime que j’aurai toute ma vie pour le “Petit suisse”. » Tel était le surnom donné à Voltaire.