Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 85 sur 161

Pages du PDF

Voltaire ou la royauté de l'esprit

De l’art de rompre une amitié qui tourne à l’aigre.

De l’art de rompre une amitié

qui tourne à l’aigre.

 

Il fallait en finir puisque rien n’allait plus. Voltaire renvoya à Frédéric, pour ses étrennes, le 1er janvier 1753 « les grelots et la marotte » c’est-à-dire la Croix et la clé d’or, insignes des fonctions de Chambellan de S.M. Mais Frédéric ne voulut pas les accepter et les fit remettre à Voltaire avec un billet qui ménageait l’avenir : il affirmait à l’auteur du livre brûlé qu’il préférait vivre avec lui qu’avec Maupertuis. Voltaire devenu circonspect écrivit à sa nièce : « Je ne veux vivre ni avec l’un ni avec l’autre. » Toute la Cour parla de ces allées et venues des « brimborions » comme dit Voltaire. On disait que Voltaire les avait jetés en criant à son valet : « Débarrassez-moi de ces marques honteuses de la servitude. » On disait qu’en sortant, fou de colère, de la chambre du roi, le poète avait accroché sa croix et sa clé au loquet. C’était faux, mais on n’inventait, au fond, que dans la vraisemblance. C’est à une autre vérité de son caractère qu’il obéit en cette occasion. Plus habilement, il suivit son penchant de courtisan et il fit respectueusement remettre les « brimborions » avec ce quatrain :

Je les reçus avec tendresse

Je vous les rends avec douleur

C’est ainsi qu’un amant, dans son extrême ardeur,

Rend le portrait de sa maîtresse.

En somme, on renouait avec les « Danaé » et les « Coquettes » – et avec quelle sincérité ! Cependant, Voltaire cherchait des appuis. Il n’était plus en sécurité. Il se souvint alors qu’à Versailles il y avait un roi – le sien – son seul et efficace protecteur dans le cas où Frédéric écouterait les folles requêtes de Maupertuis. Le ministre de France, M. le chevalier de la Touche était le soutien le plus indiqué. Voltaire lui fit une cour pressante. Il continuait cependant à être invité au souper de Frédéric. Il refusait. « Moy souper ? » s’écriait-il. Après ce qu’on venait de lui faire ! D’ailleurs, comment pourrait-il souper ? Ne savait-on pas qu’il était mourant ? Qui oserait dire que sa fièvre était de commande ? « Faudra-t-il que je meure pour me justifier ! » dit-il. Il essaya donc de mourir sans plus de succès qu’auparavant ; pourtant il garda le lit pendant quatorze jours. Mais il ne refusait sa porte à personne, il recevait au lit. Il travaillait, il se nourrissait de panades et de café, se bourrait de pilules et multipliait les lavements. Il relevait ses comptes, harcelait ses débiteurs, ses libraires, ses amis de Paris.

Après un mois de privation de Voltaire, Frédéric n’y tint plus : il fit des avances. Il lui rendit son appartement à Sans-Souci, il lui envoya son carrosse. Voltaire exultait et sans rien accepter, il informait M. de la Touche et le priait de répandre la nouvelle à Paris. Lui-même s’y employait et avec quelle efficacité ! Les lettres filaient de tous côtés. N’avait-on pas fait courir à Paris le bruit fâcheux de sa disgrâce ? La calomnie de ses perfides ennemis allait jusqu’à soutenir qu’il avait rompu avec Frédéric. Lui, disgracié ? Alors que le roi lui envoyait son carrosse, lui rouvrait les portes de son appartement communiquant avec l’appartement royal ? Qu’allait-on inventer ? Et pourtant, au moment où il fait proclamer qu’il n’a jamais été aussi bien en cour, il fait retenir un appartement à Leipzig où il espère aller se réfugier. Alors pourquoi cette fausse réconciliation ? Pourquoi ces grimaces ? Parce que ce sont des grimaces et qu’il les aime en tant que grimaces, en bon acteur de la Commedia dell’ Arte ; et aussi parce qu’il les croit utiles. Il veut partir, mais il ne veut pas partir fâché. En l’occurrence, il ne s’agit pas de s’enfuir, et encore bien moins d’avoir l’air d’être congédié. Il s’agit de se séparer, du « Salomon du Nord après une scène d’adieux bien réussie. » On n’épargnera ni les vers, ni les embrassades, ni les larmes. N’est-on pas sur un théâtre que l’Europe observe attentivement ? Les deux rois de l’actualité se sépareront ainsi avec les marques de la courtoisie la plus raffinée, les effusions les mieux fleuries de l’amitié la plus sincère.

Frédéric étant taillé sur le même modèle, pouvait entrer dans ce jeu avec la même aisance, le même plaisir – et la plus totale absence d’illusions sur la sincérité de son partenaire. Mais Frédéric ne voulut pas de scène d’adieux : il voulut garder Voltaire. Il essaya encore de l’amadouer : puisque la maladie seule empêchait le poète de reprendre sa place à la Cour, le roi lui envoya du quinquina pour le rétablir. Et Voltaire exaspéré s’écria en repoussant le quinquina : « Ce n’est pas cela qu’il me faut, c’est mon congé. » Et il n’alla plus à Sans-Souci.

Il habitait un faubourg de Berlin, une maison avec un grand jardin où il se promenait avec son secrétaire, le bon et subtil florentin Collini. Il se promenait en cachette car on le croyait à l’agonie. Quand il voulait se livrer à la rêverie, il disait à Collini qui le suivait en silence : « À présent, laissez-moi rêvasser. » Et il rêvassait, en effet, en faisant le tour du jardin, à un plan d’évasion : il s’imaginait fuyant sous un déguisement de pasteur et monté sur un char de foin que conduirait Collini. Celui-ci intervenait alors pour l’assurer qu’il ne savait pas conduire et qu’il ferait verser le char. Voltaire riait et il imaginait les mille péripéties de cette évasion : il disait qu’il allait voir sa fille à Leipzig. Il savait très bien qu’il divaguait… mais cela l’amusait et lui permettait de faire en rêve ce qu’il désirait le plus au monde : partir !

À la fin, lassé de faire des avances pour s’entendre toujours répondre : « Je veux aller à Plombières », Frédéric lui donna son congé. Mais sur quel ton ! « Il n’était pas nécessaire que vous prissiez le prétexte du besoin que vous dites avoir des eaux de Plombières pour me demander congé. Vous pouvez quitter mon service quand vous voudrez, mais avant de partir, faites-moi remettre le contrat de votre engagement, la croix et la clef et le volume de poésies que je vous ai confiés. »

La belle scène d’adieux semblait fort compromise. Tant pis. Nanti de ce congé brutal, Voltaire décida de filer sans attendre. Puis il se ravisa et demanda une audience à Frédéric. L’abbé de Prades la lui fit accorder. Frédéric le reçut. Ils restèrent deux heures enfermés dans le cabinet du roi : on les entendait rire à travers la porte. Ils s’enivrèrent de louanges réciproques, mais pourquoi riaient-ils tant ? Ils riaient de Maupertuis ! Collini nous dit qu’ils se réconcilièrent sur le dos du président de l’Académie. Voltaire, en somme, continuait à se venger de son ennemi ; mais Frédéric ? Que penser de son attitude en cette affaire ?

Et avec quelle légèreté Voltaire renouait-il avec son dangereux ami ? Il semblait reprendre le jeu des meilleurs jours au moment même où l’étreignait la hâte de fuir. Il accepta d’aller souper. Il y alla en tremblant. Il n’était pas sûr qu’en sortant de table, il ne serait pas mis aux fers. Il appelait ces derniers repas : « Les soupers de Damoclès ».

Au bout de six jours, il osa reparler de départ. Frédéric malgré tout son mépris pour le caractère de Voltaire, était encore fasciné par son intelligence et son talent. Il l’aurait gardé volontiers. Il avait tout fait pour le séduire de nouveau au cours des six derniers jours. Tout lui laissait croire qu’il avait réussi. Or, un matin qu’il était à la parade, Voltaire vint lui annoncer qu’il allait partir comme on le lui avait permis. Frédéric froidement lui dit :

— Eh ! bien, Monsieur de Voltaire vous voulez absolument partir ?

— Sire, des affaires indispensables et surtout ma santé m’y obligent.

— Monsieur, je vous souhaite bon voyage.

Et il lui tourna le dos. La jolie scène d’adieux n’eut pas lieu.