Voltaire ou la royauté de l'esprit
Le bon Bénédictin trahi, Frédéric fait des signes, on lui répond.
Le bon Bénédictin trahi,
Frédéric fait des signes,
on lui répond.
Colmar était devenu, à l’entendre, un séjour de « cloportes » auquel son médecin M. Gervasi l’avait condamné parce que les eaux de Plombières lui étaient, paraît-il, contraires. Son médecin s’était avisé que Voltaire faisait de l’hydropisie ! C’était certainement un cas d’hydropisie très sèche. Où donc ce pauvre homme décharné eût-il logé son eau ! Voltaire écrit à d’Argental : « Gervasi a jugé que les eaux n’étaient pas bonnes contre les eaux. Il m’a condamné aux cloportes. J’ai été plusieurs fois dans ma vie condamné aux bêtes. »
Comme les d’Argental ont l’intention de venir à Plombières, Voltaire aussitôt oublie son hydropisie et se déclare prêt à prendre sinon les eaux, l’air de Plombières en compagnie des « Anges ». « Mon Ange, Plombières est un vilain trou, le séjour est abominable, mais il sera pour moi le jardin d’Armide. »
Mme Denis voulant marquer son retour en grâce viendra également. Le 8 août 1754, Voltaire quitte seul Colmar, laissant Collini surveiller l’impression des Annales de l’Empire.
En route, il fait une halte chez les Bénédictins de Senones où il retrouve le cher Dom Calmet. Depuis Cirey, il avait envie de faire une retraite à Senones. Bienheureuse halte qui lui épargne de rencontrer Maupertuis qui se trouvait justement à Plombières. Voici le diable fait ermite ; nous le voyons – il n’a pas besoin de jouer la comédie, il est tout à fait lui-même – nous le voyons ce clerc, ce clerc anticlérical, ce catholique foncièrement catholique, pétri de catholicisme, et de rébellion, nous le voyons chez lui. Il respire l’air de son enfance studieuse, l’air de sa vraie famille, celle de Louis-le-Grand. La bibliothèque le transporte : elle est aussi riche que celle de Saint-Germain-des-Prés ! La frugalité du réfectoire, sa netteté, le pur, le pieux, le docte langage des moines le ravissent, la discipline, le travail, la paix, la douceur : c’est son idéal, il le trouve à Senones. Il dit qu’il y a vécu délicieusement. Il ne dit pas dévotement. Personne ne lui a demandé des comptes sur sa dévotion.
On n’a pas manqué de ricaner dans les rangs de l’athéisme sur cette pieuse retraite. Qu’on se tranquillise, Voltaire n’a pas trahi la cause, mais il a peut-être trahi les bons Bénédictins. Il cherchait dans la bibliothèque « non pas vêpres, ni matines », dit-il, mais les éléments des articles irréligieux qu’il composa pour l’Encyclopédie pendant son séjour chez les Bénédictins. Et il écrit à la duchesse de Gotha qui s’étonnait de le voir sous l’habit de Saint-Benoît : « C’est une assez bonne ruse de guerre que d’aller chez ses ennemis se pourvoir d’artillerie contre eux. »
Frédéric lui fait écrire par l’abbé de Prades. Voltaire n’avait pas cessé les relations épistolaires : il continuait à demander des réparations pour les sévices subis à Francfort. Frédéric jugea l’occasion bonne de lui faire répondre que sa nouvelle dévotion aurait dû lui faire oublier cette vieille affaire et il lui faisait demander perfidement des nouvelles du crucifix dont Voltaire s’était, paraît-il, affublé pendant sa pieuse retraite. Voltaire furieux s’interrogeait pour savoir comment Frédéric avait pu connaître ce détail véridique. Il ne trouva rien de mieux, en guise de réponse, que de faire emballer et d’envoyer le crucifix à Frédéric. Ce présent dut faire à l’ami de Potsdam le même effet que si on l’eût plongé dans un bénitier. Ces Messieurs de l’Athéisme avaient ainsi d’aimables attentions pour se prouver leur impiété.
On voit que la rupture n’était pas totale entre les deux complices. Ce qui est le plus surprenant c’est la vigilante surveillance que Frédéric exerçait sur son compère, vigilance qui donnait lieu à des agaceries – à de piquantes coquetteries – comme celle du crucifix. Frédéric s’ennuyait. « La goutte est un grand mal, écrivait-il à Darget, mais l’hypocondrie est le pire de tous. Vous m’avez fait un grand plaisir de me donner des nouvelles de Paris et du poète ; son caractère me console des regrets que j’ai de son esprit. Je suis plus solitaire que je voudrais. »
Depuis le départ de Voltaire, il n’a rien entendu de spirituel, il n’a rien dit qui lui plaise, il n’a pas ri une seule fois.
Quant à Voltaire, aussi incroyable que cela paraisse, il fait sa Cour par personne interposée. Il lui arrive de faire le chien couchant auprès de l’abbé de Prades et de la Margrave de Bayreuth. Ce n’est pas par plaisir, c’est par intérêt. Il sait désormais que les cruelles prédictions de Milord Maréchal sont vraies. Il sait que l’autorisation de rentrer à Paris ne lui viendra que par l’intermédiaire de l’ambassadeur de Prusse. Il ne retrouvera sa faveur que si Frédéric le demande à Versailles. Et parce qu’il se meurt de ne pouvoir retrouver Paris, il s’humilie de son mieux pour obtenir de Frédéric le mot de passe. Et Frédéric s’amuse du manège. La seule chose au monde qui l’amusait alors c’était la lecture des lettres de Voltaire et de Maupertuis où chacun continuant à plaider sa cause traînait l’autre dans la boue. Ces flots d’injures font dire à Frédéric : « Ils me prennent pour un égout où ils font couler leurs immondices. » On ne saurait mieux dire.
« Il n’est bon qu’à lire et dangereux à fréquenter », dit Frédéric de Voltaire. Alors pourquoi l’avoir tant supplié de venir, et même de rester ? Le ton de Frédéric est celui du dépit et non celui de la haine, il y a de la nostalgie dans ce qu’il lui écrit, moins d’un an après Francfort : « Vous honorez trop l’humanité par votre génie pour que je ne m’intéresse pas à votre sort. »
Inoubliable Voltaire !