Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 52 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

On fait sa cour à la Cour et à l’Académie.

 

Le rideau était à peine baissé sur Mahomet qu’on reprenait le chemin de Bruxelles le 22 août 1742. Halte à Reims : spectacles, dîners, bals. Émilie est en beauté : Voltaire en est tout ragaillardi. Il écrit : « Jamais elle n’a mieux dansé, jamais elle n’a mieux chanté à souper, jamais tant mangé, ni tant veillé. »

Le 2 septembre, ils sont à Bruxelles. Aussitôt, Frédéric, « à voix de sirène » l’appelle à Aix-la-Chapelle. Il y court. Ce fut rapide ; parti le lundi, il était rentré le samedi. Ils n’eurent le temps de médire que de la moitié de l’Europe. Frédéric lui rappela ses offres : maison à Berlin, terres en Prusse, pension, titres… Voltaire les déclina doucement – il ménageait toujours Versailles. Il avait même demandé au cardinal de Fleury la permission de faire sa visite à Frédéric. Il essayait de provoquer « un ordre de mission » – il voulait « servir ». On ne s’en souciait guère à la Cour. Le cardinal ne lui répondit même pas.

À Bruxelles, Émilie s’ennuyait. Son procès piétinait ; elle aussi, mais d’impatience. Voltaire pour une fois trouvait cette immobilité reposante. Il était toujours malade, c’est-à-dire qu’il travaillait quatorze heures par jour. La conjonction de ses maladies et de ses travaux mérite un instant d’attention : « Votre ami est un peu malade, écrit Émilie à d’Argental, et vous savez que quand il est malade, il ne peut faire que des vers. » Dolent, il versifiait ; plus robuste, il philosophait – en tout temps, il faisait ses comptes. Mais comme il était presque toujours malade, c’est à la poésie qu’il se consacrait le plus. La très bonne Émilie (qui ne l’était pas toujours, ni avec tout le monde) se moquait de la poésie, mais elle finit par l’aimer pour l’amour de son poète, parce qu’il était malade et parce qu’elle l’aimait davantage à la fois malade et poète. Et elle l’aimait si généreusement, cet amant si souvent indisponible, que son trop-plein d’amour se reportait sur les vers qu’il écrivait. Si ces vers n’eussent été de lui, elle ne les aurait jamais aimés.

En novembre 1742, les voilà de nouveau à Paris. Il reprend sa cour au cardinal de Fleury. Il fait tant – et si bien ! – que le ministre lui répond : « Vous êtes tout d’or, Monsieur, j’ai fait part de votre lettre au roi qui en a été fort content. » Quel succès ! Fallait-il qu’il fût bon courtisan ! Quelques mois plus tôt, il était bon à pendre – le voilà « tout d’or ». S’il n’avait eu cette humeur tracassière et ce goût histrionesque pour les coups de théâtre, il eût fait à la Cour la plus étourdissante carrière. Mais inversement, s’il n’avait eu ce talent prodigieux de flatter et de séduire, il eût, c’est certain, été pendu dix fois. Hélas ! d’un coup de plume ou d’un coup de langue, il anéantit des mois de subtils travaux de flatterie.

Rien n’est plus incompatible avec cet homme que la paix ; il est à peine arrivé, que paraît un volume de ses œuvres, textes falsifiés et scandaleux. M. Hérault est encore une fois alerté. Voltaire crie qu’on l’assassine, que ces textes ne sont pas de lui, qu’on veut le perdre ; il demande des juges et surtout des bourreaux pour les libraires. Le coupable est un certain Didot – l’aïeul des grands Didot – on l’arrête. Mais il a une femme et huit enfants. Il crie misère. On le relâche après qu’il a juré de ne plus jamais vendre de livres défendus. Voltaire qui sait le prix des serments des libraires fait surveiller Didot par la police. Bien entendu, Didot vend, en sortant de prison, les mêmes livres défendus qu’il vendait avant d’y entrer. Plainte de Voltaire, nouvelle arrestation de Didot, nouvelles promesses, nouvel élargissement. On pourrait continuer longtemps – c’est toute l’histoire de la librairie au XVIIIe siècle. La vente des livres défendus n’a jamais cessé. Les auteurs allaient en prison, les libraires aussi – ils en sortaient et continuaient. Voltaire comme les autres a, toute sa vie, fait imprimer et répandre les livres interdits. C’était, à peu d’inconvénients près – presque aussi libéral que « la liberté de la presse » et bien plus excitant !

Voltaire ne s’était jamais privé de brocarder l’Académie ni les Académiciens. Mais il en est de l’Académie comme de la Cour. Il ne se sentait pas tout à fait accompli tant qu’il n’appartenait ni à l’une ni à l’autre. Or, à quarante-huit ans, il n’était reçu ni ici ni là. Il ne pouvait guère s’en prendre qu’à lui, c’est-à-dire aux haines que sa malice engendrait – car son talent, ses manières, son train de vie l’auraient fait très naturellement membre de la Cour et de l’Académie. Il lui fallait des amis puissants pour faire taire les haines.

En ce début de 1743, il comptait beaucoup sur le cardinal – et sur le roi – pour faire fléchir les académiciens qui lui étaient opposés. Or, le cardinal lui fit faux-bond. Voici comment : « Le cardinal, écrit Voltaire à Frédéric, s’avisa après avoir été assez malade, il y a deux jours, ne sachant que faire, d’aller dire la messe à un petit autel au milieu d’un jardin où il gelait. » C’était fin décembre 1742. Il faut savoir que le cardinal avait quatre-vingt-dix ans. Le cardinal traita de « douillet » le baron de Breteuil qui le suppliait de dire sa messe dans la maison. Le cardinal fut saisi de congestion et mourut au début de janvier 1743.

Voltaire dut donc attendre une autre occasion pour se faire soutenir devant l’Académie. À vrai dire, il n’y avait qu’à Paris qu’on comprenait pourquoi Voltaire n’était pas académicien, toute l’Europe était persuadée qu’il l’était et même qu’il était le plus beau fleuron de la société. Un voyageur ayant dit à un prince allemand que Voltaire n’était pas de l’Académie s’attira cette réponse : « Alors, qui en est donc ? »

Voyant que le fauteuil de l’Académie française lui échappait, il s’avisa d’en briguer un à l’Académie des Sciences. Pourquoi pas ? Le voici faisant valoir ses titres : Mémoire sur la Nature du Feu – Mémoire sur les Forces Vives. Et il trouva des partisans. Le fauteuil de Fontenelle était vacant. Qui pouvait mieux l’occuper que Voltaire ? Y avait-il une meilleure plume pour mettre au net les conclusions des expériences, diffuser les découvertes ? Fontenelle avait été un merveilleux vulgarisateur. Voltaire le surpassait. Son ennemi, La Beaumelle, qui nous occupera bientôt, trouva la formule la plus venimeuse pour vanter ce talent de Voltaire : « Cet emploi convenait singulièrement à M. de Voltaire qui est le premier homme du monde pour écrire ce que les autres ont pensé. »

M. de Réaumur et Maupertuis le soutenaient à fond et même l’engageaient à renoncer à la poésie pour se consacrer aux sciences. À Cirey, Mme du Châtelet eût été ravie de cela, mais Mme de Graffigny et Mme de Champbonin en eussent pleuré : elles aimaient tant les vers de Voltaire ! Aussi Mme de Graffigny écrit-elle : « La belle dame (Émilie) le persécute toujours pour n’en plus faire (des vers) la grosse dame (Champbonin) et moi, la contrarions tant que nous pouvons. C’est affreux d’empêcher Voltaire de faire des vers. » Un jour Mme de Graffigny qui s’appliquait en pure perte à lire Newton qu’elle ne comprenait pas, eut le bonheur de s’entendre dire par Voltaire : « Laissez là Newton, ce sont des rêveries, vivent les vers ! »

Ni les vers, ni la physique ne lui ouvrirent le temple de la Science. Il fut refusé à l’Académie des Sciences car il y avait des leibniziens acharnés et d’honnêtes dévots qui jurèrent qu’ils briseraient les cornues, leurs éprouvettes et leurs compas si Voltaire pénétrait dans leur temple.

Il se retourna vers l’Académie française. Il était tenace. On lui avait dit que le roi ne s’opposerait pas à son élection. Il pensa qu’un succès littéraire éclatant – et de bon aloi – réduirait ses ennemis au silence. Ce fut Mérope, une de ses meilleures tragédies, à laquelle il travaillait depuis plusieurs années, qui lui donna ce succès. On se souvient qu’il en avait lu, en 1739, des passages à Cirey.

Il raconte que les Comédiens refusèrent Mérope. C’est faux, mais cela lui permet d’improviser un petit scénario. Il lit Mérope à l’abbé de Voisenon, celui-ci transporté d’admiration saute au cou de Voltaire, fond en larmes et crie au chef-d’œuvre.

— Eh bien ! lui dit Voltaire, les Comédiens viennent de la refuser.

Voisenon, hors de lui, court à la Comédie et démontre aux comédiens qu’ils ont fait fi du plus sublime chef-d’œuvre de la scène française. Ceux-ci, confus, prennent Mérope.

Or, les choses ne s’étaient pas passées ainsi. Les Comédiens n’avaient pas refusé Mérope, ils voulaient la jouer à son tour, c’est-à-dire après la pièce qu’ils étaient en train de répéter. Ne pouvant tolérer qu’on ait remis sa pièce, il inventa qu’on l’avait refusée – et grâce à la petite scène, hypocrite mais adroite, Mérope passa en premier.

Ce qui est vrai, c’est le succès triomphal de Mérope – un succès incomparable, peut-être le plus grand du théâtre français. Le public acclama interminablement la pièce et l’auteur. Voltaire nous raconte que, alors qu’il était tapi dans la loge de la jeune duchesse de Villars, le public exigea qu’il parût et le parterre demanda à la jeune femme de donner un baiser à Voltaire, ce qu’elle fit, déchaînant ainsi un véritable délire dans la salle. La vérité est un peu différente ; il était dans la loge de Mme de Boufflers, avec la duchesse de Luxembourg – il se contenta de baiser la main de Mme de Luxembourg. Évidemment la scène imaginée est plus touchante !

Il s’était donné une peine infinie pour assurer le succès de sa pièce. Non seulement il l’avait reprise en tenant compte des observations de ses amis, mais il dirigea lui-même les répétitions avec une application, une ardeur d’homme de théâtre. Il brûlait les planches, et lui se consumait en jouant, car il jouait avec les acteurs. Il était transfiguré : plus de coliques, plus de fièvre, il criait, gesticulait, courait de l’un à l’autre. Quel spectacle que cet homme de feu, d’une maigreur impressionnante, changeant de visage et de voix, lançant les éclairs de ses regards perçants, secouant ses interprètes ; c’est lui, le moribond, qui leur insufflait la vie. Mlle Dumesnil, son interprète, étant à bout de forces lui cria, excédée : « Mais il faudrait avoir le diable au corps pour arriver au ton que vous voulez me faire prendre. »

— Et vraiment oui, Mademoiselle, c’est le diable au corps qu’il faut pour exceller dans tous les arts.

Il n’est pas douteux qu’il croyait bien, pour sa part, collaborer avec le diable pour réussir son œuvre. Un jour, la bonne Graffigny le surprit (ne se laissa-t-il pas surprendre ?) en train de réciter avec une ferveur édifiante les litanies de la Sainte Vierge. Graffigny n’en revenait pas. Il lui dit alors qu’il faisait pénitence devant la Mère parce que son nigaud de Fils ne lui revenait pas. Dans des scènes de ce genre est-il plus ou moins « comédien » que lorsqu’il joue Mérope avec ses interprètes ? Quand peut-on dire qu’il l’est le moins ?

N’empêche que Mlle Dumesnil se surpassa ; elle joua à la perfection, grâce au texte, grâce aux conseils de l’auteur, et grâce à son réel talent.

Le gros, gras, joufflu, allègre – et indigent à cette époque, abbé de Bernis, fut un des plus délirants admirateurs de Mérope. Il disait qu’il était prêt à pardonner l’idolâtrie quand l’idole était Voltaire. De la part d’un prêtre, ces paroles impies ne seraient pas un petit éloge, mais, venant d’un abbé de Bernis, c’est simplement un madrigal.

L’Académie aurait-elle les sentiments de l’abbé de Bernis pour accueillir Voltaire ? Pas sûr. L’obstacle insurmontable était l’irréligion de Voltaire, son impiété militante, insolente. Son ennemi déclaré, à l’Académie, était Boyer, évêque de Mirepoix. Pour désarmer les dévots, Voltaire écrivit au ministre une lettre qu’on ne lit pas sans effarement. L’Académie le voulait dévot ? Eh bien ! il le serait. Ne l’était-il pas déjà ? Quels perfides envieux pouvaient donc insinuer qu’il n’était pas un catholique exemplaire ? Il ose invoquer « ces pages (lesquelles ? l’Ode à Sainte-Geneviève ?) de son œuvre sanctifiée par la Religion ». On croit rêver… de qui se moque-t-il ? Il invoque la « Henriade qui n’est qu’un éloge de la vertu qui se soumet à la Providence. » (Et pourquoi a-t-on poursuivi ce poème édifiant ?) Il continue : « Mes ennemis me reprochent, je ne sais quelles Lettres Philosophiques… » Il a la mémoire courte. Il ne se souvient que des lettres aimables écrites à ses amis mais point de celles qui furent imprimées sous « ce titre fastueux ». Quelle modestie !

Tout Paris lut ce morceau avec stupéfaction. Les uns en rirent, les autres en furent indignés. Personne ne fut dupe. La « dévotion » de M. de Voltaire était aussi célèbre que son talent de poète – mais plus mal jugée. Et savez-vous qui s’indignera le plus ? Une bonne âme : Frédéric ! Mais s’il était indigné c’est parce qu’il estimait que Voltaire trahissait l’impiété.

Voltaire, en Tartuffe de l’irréligion, expliquera plus tard que c’est l’irascible évêque de Mirepoix qui l’a obligé à cette hypocrisie : « Il devait savoir, écrit-il, que c’est un mérite bien triste que de faire les hypocrites. » C’est un mérite qu’il ne refuse pas d’avoir et qui ne l’attriste guère – surtout si ce triste mérite est récompensé par un fauteuil à l’Académie. Il y avait un autre irascible, l’archevêque de Sens… « mais je ferai tout ce qu’il faudra pour désarmer et apaiser l’archevêque de Sens. »

Voilà qui est clair ! Ce « tout ce qu’il faudra » ne laisse aucune place aux scrupules. Il fit même une visite à l’évêque de Mirepoix. Il lui proposa un marché : Mme de Châteauroux, la favorite, détestait l’évêque. Voltaire lui offrit de le faire rentrer en grâce auprès de la duchesse par le crédit de son ami Richelieu, à condition que l’évêque favorisât son élection.

Mais « L’âne de Mirepoix » comme l’a surnommé Voltaire était entêté. Quand Voltaire lui demanda : « Me refuseriez-vous une place à l’Académie ? »

— « Oui, répondit l’âne mitré, et je vous écraserai. »

Dès lors, ils devinrent ennemis mortels. Maurepas soutenait l’évêque. Ce ministre était un ennemi dangereux – on disait qu’il avait servi de modèle à Gresset pour sa comédie Le Méchant. Les chances de Voltaire furent ruinées quand quelqu’un dit au roi qu’il serait indécent d’élire Voltaire au fauteuil du cardinal de Fleury – car c’est ce fauteuil qu’il briguait. Ce serait donc le plus grand impie du siècle qui prononcerait l’éloge du cardinal ? Le roi s’y opposa.

L’Académie choisit, le 22 mars 1743, l’évêque de Bayeux pour succéder au cardinal de Fleury. Ce bon prélat ne releva pas le prestige de la Maison. Et Voltaire jura – pourquoi jurer ? – qu’il renonçait à l’Académie pour toujours. C’est-à-dire jusqu’à la prochaine vacance.