Voltaire ou la royauté de l'esprit
Les belles visites.
Sur ces entrefaites, la petite-nièce de Corneille accoucha non d’un commentaire mais d’une petite fille que Voltaire appela Chimène-Marmotte. Comme sa mère, elle était brune de peau et de cheveux, on l’appelait aussi Rodogune ce qui rimait avec brune. Et le chevalier de Boufflers vint faire sa visite à Ferney. Il avait à peine dix-huit ans, comblé de tous les dons : beau, aimable, intelligent, plein de fantaisie, de gaîté, de vivacité, il dessinait à ravir, faisait des vers, bref, un enchanteur, et tel que Voltaire rêvait l’humanité.
Le chevalier, en souvenir de sa mère, l’éblouissante marquise, fut reçu à bras ouverts. Voltaire le traite en camarade, et le chevalier, homme de qualité fut d’abord ébloui par la simplicité et le naturel de Voltaire. Le faste et la générosité de son accueil ne le touchèrent qu’en second lieu mais il n’y fut pas insensible. Boufflers voyageait sans apparat, pour bien connaître le pays et les gens. Il se donnait parfois comme un portraitiste en tournée et payait l’hospitalité qu’on lui offrait dans les châteaux en faisant le portrait des dames. Il leur faisait aussi la cour et notait que les prudes Suissesses ne lui résistaient que pour la forme. À Ferney, il terminait son périple et avait recueilli une jolie moisson de souvenirs sur les mœurs de l’Helvétie. Voltaire adorait le faire parler de sa science si fraîche et si gracieuse et un jour qu’il lui demandait : « Vous qui connaissez si bien les Suisses que pensez-vous de ces gens-là ? » Boufflers répliqua : « Ce sont des gens qui ont paraît-il beaucoup d’argent et beaucoup d’esprit mais qui ne font jamais voir ni l’un, ni l’autre. » Ce jeune homme avait, on le voit, un certain art du reportage-éclair.
Il fit le portrait de la petite Marmotte noire dont Voltaire disait qu’elle tenait davantage de la corneille que de Corneille.
Voici ce que Boufflers écrit à sa mère sur le châtelain de Ferney : « Vous ne pouvez point vous faire d’idée de la dépense et du bien qu’il fait. Il est le roi et le père du pays qu’il habite, il fait le bonheur de ce qui l’entoure et il est aussi bon père de famille que bon poète… Ses éditeurs auront beau faire il sera toujours la meilleure édition de ses livres… Au reste, la maison est charmante, la situation superbe, la chère délicate, mon appartement délicieux. »
Boufflers trouva en Mme Cramer, la femme du libraire de Genève, une partenaire bien décidée à jouer sa partie. Elle riait avec abandon et poussait la plaisanterie jusqu’où Boufflers aimait la pousser avec elle. Ils n’eurent à se plaindre ni l’un ni l’autre de la rencontre. Les soirées de Ferney étaient d’une gaité étincelante. Mme Cramer était parisienne et Genève lui semblait maussade. En trouvant Boufflers elle retrouva Paris, la jeunesse, l’esprit, la grâce, l’amour. Cet hiver de 1764 fut pour elle le dernier été de sa vie.
Le chevalier fit un dessin de Voltaire ; l’entreprise était difficile car le poète bougeait, souriait, grimaçait sans cesse. Il était littéralement insaisissable au physique comme au moral. Mais c’est lui qui avait saisi son peintre. Le gentil chevalier ne pensait plus à quitter Ferney : « Vous ne sauriez vous figurer combien l’intérieur de cet homme est aimable ; il serait le meilleur vieillard du monde s’il n’était le premier des hommes, il n’a que le défaut d’être fort renfermé », écrit-il à sa mère.
Cette amitié d’un très jeune homme et d’un vieillard est d’une qualité exceptionnelle ; l’âge ne fait rien à l’affaire. Tout est dans l’esprit qui n’a pas d’âge, dans la délicatesse des sentiments et des manières – Boufflers comme Voltaire était taillé dans le diamant : c’est le secret de leur entente.
***
Le prince de Ligne vint à Ferney pendant l’été 1763. Nouveau miracle de l’enchanteur enchanté. Le prince notait tout pour son plaisir et pour le nôtre. Lorsqu’il se présenta, Voltaire ne le connaissait pas encore. Il n’était pas question de refuser la porte à ce grand seigneur européen, mais dans la crainte qu’il n’apportât avec lui de l’ennui, Voltaire, par précaution, prit « du Tronchin » et il se mit au lit avec une purge. C’est Voltaire qui avoua ensuite au prince qu’il se méfiait tellement des visiteurs ennuyeux qu’avant de recevoir ceux qu’il soupçonnait de lui faire perdre du temps, il prenait à tout hasard sa drogue pour être en quelque sorte obligé de lever le siège quand il sentait venir l’ennui… ou l’effet de la purge.
Voltaire et lui s’entendirent à merveille dans des becs-à-becs étourdissants. Quand Voltaire lui présenta Mme Dupuits, la noire fille des Corneille, il demanda au prince son sentiment sur la jeune femme : Nigra mais non formosa, répliqua-t-il. Par contre, il trouva très charmante la sœur de M. Dupuits, si charmante que fasciné par le décolleté de la Belle Dupuits assise en face de lui, il n’écoutait plus les propos de Voltaire. Le seigneur de Ferney avait horreur de ces distractions et rappelait aigrement les distraits à l’ordre. Un jour très chaud de cet été de 1763, les opulentes Suissesses qui servaient de la crème fraîche, moins blanche, moins fraîche que leurs épaules et leurs seins, donnèrent encore de la distraction au prince pendant que Voltaire parlait, s’égosillait en vain pour arracher son hôte à son extase. N’y tenant plus, le poète se jeta sur la première servante et lui saisissant la gorge à pleine main, il s’écria comme un forcené : « Gorge par-ci, gorge par-là ! Allez au diable ! » Et il revint, comme si rien n’était, s’asseoir près de son interlocuteur dont l’attention lui était enfin rendue.
C’est le prince de Ligne qui nous a laissé le meilleur portrait du poète à cette époque : « Il était toujours en souliers gris, bas gris fer, roulés, grande veste de basin, longue jusqu’aux genoux, grande et longue perruque et petit bonnet de velours noir. Le dimanche, il mettait quelquefois un bel habit mordoré uni et une veste et culotte de même, mais la veste à grandes basques, à la bourgogne galonnée en or, galons festonnés et à lames avec de grandes manchettes de dentelles jusqu’au bout des doigts, car avec cela, disait-il, on a l’air noble. »
Il semble que cet habillement soit démode ; c’est celui d’un homme de 1725 et non de 1764. Il est toujours resté fidèle aux modes de sa jeunesse. Ses perruques à marteau datent de la Régence, en 1764 on portait le catogan. Ces énormes perruques lui mangeaient la figure qu’il avait grosse comme le poing et ratatinée et ne contribuaient pas peu à lui donner cet aspect caricatural ou théâtral qui saisissait ses visiteurs.
Le prince qui est un observateur infaillible note que les propos de Voltaire étaient presque exclusivement bienveillants – toujours affectueux pour son entourage, toujours flatteurs et plaisants, cherchant à faire rire et embellissant tous les sujets dont il s’emparait. Comme cela ressemble peu à l’aigre Voltaire ! au vitrioleur des réputations, au salisseur de la vertu… etc. Un jour, il prit pour le cordonnier l’accordeur de clavecin qui venait réparer celui de Mme Denis, quand il comprit sa méprise, il rougit et s’écria : « Ah ! Monsieur, vous avez des talents, je vous mettais à mes pieds, c’est moi qui suis aux vôtres. »
Le prince nous dit que les entretiens de Voltaire et de ses paysans étaient d’un comique irrésistible. Le prince ne manquait jamais ce spectacle et s’en délectait. Le poète parlait à ses paysans comme à des ambassadeurs. Il ennoblissait tout et introduisait le style de Zaïre dans sa conversation avec son garde-chasse. Au lieu de lui dire qu’il était surpris de ne plus manger de civet de lièvre, il l’apostropha de la sorte :
— Mon ami, ne se fait-il plus d’émigration d’animaux de ma terre de Tournay à ma terre de Ferney ?
Le prince et le poète pouffèrent de rire ensemble.
Voltaire était toujours prêt à s’entretenir avec le premier venu, le prince dit qu’il fallait le voir jeter de l’esprit, des saillies dans les entretiens les plus familiers. C’est pourquoi sa grosse Suissesse trouvait qu’il n’avait pas le sens commun : tout le monde n’est pas le prince de Ligne qui dit que Voltaire était : « Porté à voir et à croire le beau et le bien, abondant dans son sens et y faisant abonder les autres. » Voilà un beau certificat de noblesse d’âme.
De la moindre phrase, Voltaire savait faire briller l’esprit que peut-être n’avait pas celui qui l’avait dite. Il demanda un jour à un visiteur de quelle religion il était :
— Mes parents m’ont fait élever dans la religion catholique, répondit l’autre.
— Grande réponse, s’écria Voltaire, il ne dit pas qu’il le soit…
Alors qu’il était en guerre contre Rousseau, il disait devant le prince de Ligne : « On n’exile pas un homme comme lui, on le bannit c’est plus noble. » Et il ajoute : S’il ne trouve asile nulle part qu’il vienne ici, tout ce que j’ai est à lui. » Faisons la part du feu dans ces belles paroles, toutefois, il reste le sentiment de pitié et de solidarité. Si Rousseau était venu frapper à la porte de Ferney, elle se serait ouverte.
Il lançait aussi quelques flèches. Il était alors en colère, non sans raison, contre les Parlements et leurs turbulents Présidents, aussi, lorsqu’il rencontrait son âne qui allait et venait dans les allées du parc : « Passez, je vous prie, Monsieur le Président », disait-il.
Le prince fut témoin d’une scène inoubliable : il se crut au théâtre. Un inconnu s’introduisit au salon et se jeta sur Voltaire à qui il voulait à toute force vendre des souliers gris. Voltaire cherchait à se débarrasser du fâcheux mais l’autre implora :
— Monsieur ! Monsieur ! Je suis le fils d’une femme pour qui vous avez fait des vers.
— Oh, je le crois, j’ai fait tant de vers pour tant de femmes…, et il s’enfuit dans son cabinet ; l’autre l’y poursuivit.
— Monsieur ! Monsieur ! C’est Mme de Fontaine-Martel !
Voltaire s’arrêta net et dit :
— Ah ! Monsieur, elle était bien belle.
L’autre sentit la partie gagnée et enchaîna aussitôt :
— Monsieur, où avez-vous pris ce bon goût qu’on voit dans ce salon ? Votre château est charmant.
Voltaire revint au salon.
— Oh ! oui. Tout est de moi, j’ai donné tous les dessins. Voyez cet escalier…
Il fait admirer son ouvrage en détail.
— Monsieur, répète l’autre, savez-vous ce qui m’a attiré en Suisse ? C’est M. Haller.
On sait que Voltaire ne pouvait pas sentir le vieux savant. En entendant ce nom, il fit demi-tour et rentra dans son cabinet. Mais l’autre se ressaisit aussitôt :
— Ah ! Monsieur, cela doit vous avoir beaucoup coûté. Quel charmant jardin !
Voltaire revint au salon de nouveau très intéressé.
— C’est moi qui ai tout fait, répondit-il, mon jardinier est une bête.
— Je le crois. Ce M. Haller, Monsieur, est un grand homme.
Voltaire pirouetta et fila vers son cabinet.
— Ah ! Monsieur ! Combien de temps faut-il pour bâtir un aussi beau château que celui-ci.
Et Voltaire revint vers l’homme qui finalement gagna la partie.
Le prince dit que Voltaire était l’ami le plus divertissant du monde. L’était-il à son insu ? Peut-être. Il jouait en tout cas avec la vie et avec les vivants selon son humeur, ses caprices, ses intérêts. Tantôt homme de lettres, tantôt grand seigneur, toujours captivant – et parfois émouvant. Le prince de Ligne a beaucoup ri, mais il a aussi su rendre hommage à cet esprit supérieur… « faisant parler et penser ceux qui en étaient capables ; donnant des secours aux malheureux, bâtissant pour les pauvres familles et bon homme dans la sienne ; bon homme dans son village, bon homme et grand homme à la fois, réunion sans laquelle on n’est jamais complètement ni l’un, ni l’autre car le génie donne plus d’étendue à la bonté et la bonté plus de naturel au génie. »
Admirable jugement d’un homme lucide entre tous et qui se laissait difficilement leurrer, rompu qu’il était aux jeux de la vie sociale. Les Calas y auraient souscrit et les paysans de Ferney également, ils connaissaient mieux que personne ce génie qui donnait tant « d’étendue à la bonté ». Quant « au naturel de son génie » il est si éclatant qu’aucun de ses ennemis n’a jamais osé l’attaquer.
Mlle Clairon eut une entrée éclatante. La sublime tragédienne en arrivant fit un miracle : on rouvrit le théâtre. Que vouliez-vous qu’on fit pour elle ? Elle y joua la tragédie – et c’en était une, en effet, de la laisser jouer car elle était malade. Tronchin qu’elle était venue consulter, ne répondait pas de sa vie si elle continuait à jouer. Elle joua. La moribonde joua pour un agonisant : le jour de son arrivée, Voltaire rendait l’âme. Pour une fois, l’agonie n’était pas simulée. Pour Clairon, n’eût-il eu qu’un souffle de vie, il se serait levé, mais ce jour-là, il n’avait qu’un râle. Elle vit un pauvre squelette, enfoui dans les fourrures, son bonnet laissant voir les cheveux mal poudrés, les oreilles parcheminées, le visage d’os et de cire jaunie creusé d’orbites caverneuses au fond desquelles s’éteignait l’étincelle de cette intelligence inextinguible, étincelle presque morte, mais pas tout à fait, étincelle de la vie et du courage plus forts que la souffrance. Devant la faiblesse de cette misérable machine, de cette inusable machine, la Clairon, bouleversée, n’ayant pu faire par sa seule présence le miracle de la résurrection, en appela à la poésie et à son prestigieux talent : elle déclama devant le poète cadavérisé L’Orphelin de la Chine. La musique céleste de la voix et des mots ne tarda pas à agir : le squelette bougea, les yeux s’ouvrirent et brillèrent. Le poète s’assit sur son lit, il pleura, il gesticula et cette image de la mort se dressa et donna la réplique à la Clairon. C’était fabuleux. C’était tellement insolite, tellement déconcertant que l’assistance éclata de rire.
Il s’arrêta net : ce rire lui déplut. Il se recoucha soudain, s’ensevelit et voulut qu’on le crût mort pour de bon. Il boudait. Bien que cruellement atteint par une crise de sciatique, il voulut à quelque temps de là, paraître au salon. Il parut donc sur ses béquilles, soutenu par deux dames, languissant, le chef abandonné sur l’épaule. On l’installe dans un fauteuil, la conversation démarre sans lui, bientôt il y prend part, s’y échauffe, échauffe l’assistance, chacun y va de son conte ; soudain, électrisé par l’assistance, il jaillit de son siège, ses béquilles à la main, et avec la légèreté et l’aisance de l’acteur-né, il mime, saute, danse, si bien qu’il déclenche un rire général qui le rappelle à la réalité de sa sciatique. Brusquement, il reprend ses béquilles, gémit et supplie qu’on le replace dans son fauteuil avec mille précautions.
On ne saurait le voir vivre si on oubliait un instant ses éternelles maladies. Tronchin raconte qu’il rencontra un jour, en 1722, un jeune homme maigre dont la physionomie l’avait frappé, il entendit ce jeune homme répondre à quelqu’un qui lui demandait comment il allait : « Toujours souffrant, toujours allant. » Tronchin demanda le nom de ce garçon, on lui dit : « Voltaire ! » Ainsi le premier mot qu’il entendit de cet homme qu’il allait soigner pendant près de soixante ans était pour se plaindre de sa santé.
La rencontre avec Mlle Clairon devint populaire grâce à une gravure qu’on en fit. On dit qu’ils débordaient tellement d’admiration l’un pour l’autre qu’il leur arrivait de tomber à genoux face à face et de s’embrasser. Mais ces effusions devaient être assez rares car si notre poète était capable de tomber à genoux, il n’était plus capable, dit-on, de se relever. Un jour où il tomba, il fallut le remettre sur pied. Tel est notre héros : sublime un instant, il est burlesque l’instant d’après. Il traînait sur ses béquilles du salon à sa chambre ; il estima que ce n’était pas suffisant, on le trouva un jour embourbé avec ses béquilles fort loin dans les champs qu’il avait l’habitude de parcourir seul et à pied, inspectant, humant l’air, méditant, complotant, calculant, versifiant, chantonnant (affreusement faux !). Son médecin le rencontrait parfois dans la campagne, il conduisait lui-même un léger cabriolet. Promenade fort dangereuse car il avait un cheval fougueux qu’il conduisait en dépit du bon sens. Le médecin l’apostropha : « Vieil enfant que faites-vous là ? » Le soir, il reçut un billet de son malade : « Le spectacle d’un jeune pédant de soixante-dix ans ne se donne pas tous les jours. J’allais chez vous… mais vous n’allez pas en tirer vos cruelles conséquences que je me porte bien, que je suis un corps de fer… Ne me calomniez pas et aimez-moi. » Il craignait que son médecin ne le crût en bonne santé. Qu’il le crût fou, passe, mais non bien portant. Dire qu’il se porte bien, c’est le calomnier ; le féliciter sur sa mine, c’est l’injurier. Pour lui plaire, il faut s’effrayer de sa maigreur, de sa faiblesse, le faire plus vieux et plus ravagé qu’il ne l’est, pleurer sur ses misères et appréhender sa fin. C’est une superstition : le croire mourant, c’est prolonger sa vie. Jamais on ne vit homme plus enchanté que lui d’apprendre que ses ennemis annonçaient sa mort. Jamais on ne le vit plus contristé que lorsqu’on le prenait en flagrant délit de bonne santé.
***
Un Écossais, Boswell, se présente à Ferney en 1764. Il ne voyageait que pour s’instruire, observer et oublier son spleen. Il savait voir et dans un savoureux et indéfinissable mélange de candeur et d’astuce, il nous fait vivre avec une étonnante précision quelques journées de Ferney. Sa sincérité ne saurait être mise en doute, rien n’est plus direct que le regard de Boswell.
Boswell en arrivant à Bâle s’arrêta dans une auberge dont le patron, Imhof, lui raconta que Voltaire avait fait halte chez lui à son retour d’Allemagne. Voltaire s’était mis au lit en arrivant. « Votre maître veut-il manger ? » demanda Imhof au valet de Voltaire – « Je ne sais pas, peut-être oui, peut-être non », dit le valet. Imhof fit préparer à tout hasard une soupe et un poulet. Un moment après Voltaire se réveilla et se plaignit de mourir de faim. Imhof lui servit la soupe. Voltaire la flaira, puis la repoussa. Il la reprit et la goûta : « C’est une excellente soupe », dit-il ravi. Un autre client étant arrivé entre-temps, mangea la moitié du poulet. On apporta la seconde moitié à Voltaire. Il la prit, la flaira, la repoussa et la reprit : « C’est un excellent poulet », dit-il. Mais il regretta de n’avoir pas eu le poulet entier et il marmottait sans cesse tout en dévorant son demi-poulet : « Un demi-poulet n’est pas du poulet. Un demi-poulet n’est pas du poulet… Un demi-poulet… » Imhof se rengorgeait en disant que Voltaire avait été très content de sa maison. Boswell à cet
É
endroit, commença à craindre, en bon Écossais, que sa propre note ne fût majorée à proportion de la vanité que l’aubergiste avait tirée de la satisfaction de Voltaire et il écrit : « Je conclus qu’il était soit un très honnête bougre, soit un très grand coquin. » Il était l’un ou l’autre – selon la tête du client.
Boswell, sur le chemin de Ferney, rencontra un carrier qui connaissait Voltaire et qui lui raconta ce trait : le poète regardait un jour passer le carrier dans une carriole tirée par un cheval très maigre et on l’entendit parler au cheval : « Pauvre cheval, tu es maigre, tu es comme moi. »
En arrivant. Boswell, fort religieux, remarque tout de suite l’inscription « Deo erexit » sur le fronton de l’église de Voltaire. « Le château est beau, je fus reçu par deux ou trois valets de pied qui me firent entrer dans un salon très élégant. » Il remet ses lettres d’introduction. Le valet revient : « M. de Voltaire est très ennuyé d’être dérangé, il est au lit. » Boswell déçu s’attarde au salon, d’autres visiteurs entrent, on bavarde, on se distrait. C’est comme l’antichambre d’un prince. La porte s’ouvre soudain : Voltaire paraît. Boswell écarquille les yeux. « Il m’a accueilli avec cette dignité et cet air mondain que les Français acquièrent à la perfection. Il avait une robe de chambre taillée comme un grand manteau en belle ratine bleu-ardoise et une perruque tressée. Il se tenait droit sur sa chaise et grimaçait en parlant. »
La robe de chambre est, depuis Ferney, l’uniforme de S.M. fernésienne. Il dîne, il soupe, il reçoit en robe de chambre – il se lève et se couche six ou huit fois par jour, la robe de chambre simplifie les petits levers et les grands couchers. Il en possède de somptueuses.
Ils parlèrent de l’Écosse. Boswell lui dit qu’on venait de créer une Académie de Peinture mais que son pays n’était pas favorable à la peinture. À quoi Voltaire répondit : « Pour peindre, il faut avoir les pieds chauds, c’est dur d’avoir froid aux pieds. » Voltaire et les arts plastiques ont toujours entretenu d’étranges rapports, on en voit ici un échantillon. Boswell lui dit qu’il avait l’intention de visiter les îles Hébrides, au nord de l’Écosse. Voltaire frissonna à l’évocation de ces frimas. Il s’écria : « Très beau, mais moi je resterai ici. Me permettez-vous de rester ici ? – Certainement. – Alors, partez, je ne m’y oppose pas du tout. »
Boswell lui demanda s’il parlait encore anglais.
— Non, dit Voltaire, pour parler anglais il faut mettre la langue entre les dents et je n’ai plus de dents.
— Quel est votre représentant à Berlin ? demanda Voltaire.
— Nous n’avons qu’un chargé d’affaires.
— Un chargé d’affaires n’est guère chargé.
Voici le père Adam qui entre, toujours alerte malgré ses cheveux blancs. Voltaire le présente en anglais. Il a retrouvé ses dents – et sa dent contre le père.
— Voici, Monsieur, un jeune homme, un savant qui apprend votre langue, un soldat décavé de la Compagnie de Jésus.
— Ah ! dit le père tristement, un jeune homme de soixante ans.
Voltaire ne dîna pas, mais il pria Boswell à dîner avec Mme Denis et les autres. Elle cajola ce beau jeune homme, très timide, mais très inflammable. Il fut enchanté de la nièce : elle lui donna deux parts de tourte ! Il l’en remercia le lendemain par une lettre enthousiaste en la priant ardemment de le faire inviter à coucher à Ferney. Il se contenterait, disait-il, d’un galetas. Il était robuste, il supporterait bien le froid mais non point d’être séparé de Voltaire et de son incomparable nièce et il ajoutait : « Je ne renierai jamais ma foi, mon ami, ma maîtresse et ma tourte. » Enfin, il disait qu’à défaut de galetas, il coucherait sur deux chaises mais de préférence dans la chambre d’une des servantes qui tournaient autour de la table du dîner. On sait que Voltaire choisissait des montagnardes avantageusement dotées par la nature et Boswell avait été très impressionné par l’une d’elles. Il parlait surtout de ces tétons suisses et il disait qu’il apporterait pour la nuit son bonnet car à l’idée qu’on lui prêterait un bonnet de nuit de Voltaire, il craignait que sa tête ne fût pas capable de supporter un tel honneur. Bref, sa lettre amusa tellement les hôtes de Ferney qu’on l’invita à coucher non sur deux chaises mais dans un bon lit.
Le lendemain, il rencontra le chevalier de Boufflers qu’il jugea « vif, bien, très ingénieux ». Il est étonné par l’abondance de personnel au château : cinquante personnes, dit-il, dont tous les enfants sont gardés par Voltaire qui les fait vivre.
Entre sept et huit heures, les visiteurs réunis au salon sont prévenus que Voltaire va paraître. À cette heure-là, de sa chambre il sonne et crie : « Allez chercher le père Adam. » C’est l’heure des échecs, l’heure du supplice du père. Boswell s’est assis près de Voltaire. Ils parlent à la fois français et anglais. Voltaire lui reproche de parler trop vite.
— Nous vous reprochons la même chose, lui rétorque Boswell.
— Eh bien ! en tout cas pas moi. Je parle lentement. Voilà ce que je fais, lui réplique Voltaire d’un ton acerbe.
Boswell est resté près de Voltaire pendant que les autres soupent, afin de profiter de sa conversation. Quand les autres reviennent, Voltaire s’est déjà retiré et Mme Denis fait servir un petit souper à Boswell dans le salon : « J’ai bu et mangé de bon appétit, dit-il, avec une joyeuse compagnie autour de moi. » Cette hospitalité et cette courtoisie l’enchantent : « Je suis la magnificence même, je mange seul comme le roi. » Le lendemain, Voltaire lui dit qu’il était désolé de n’avoir pu lui donner une meilleure chambre, mais Boswell la trouvait admirable : « Ma chambre est belle. Le lit est recouvert d’une étoffe pourpre bordée de satin ouaté. Cheminée de marbre et au-dessus est un tableau qui représente une toilette à la française. » Voltaire ne parut pas ce jour-là : il était au plus mal. Boswell regagna sa chambre. Un valet vint aussitôt lui allumer du feu et des chandelles de cire. Tout cela fait avec ordre et bonne grâce. Il demande des livres de Voltaire : on les lui apporte : « On trouve à Ferney une véritable hospitalité. On a toute liberté dans sa chambre et on fait ce qu’on veut. »
Boswell est étonné par l’éloquence de Voltaire en anglais : « Par mon âme, c’est étonnant ! s’écrie-t-il. Quand il parle notre langue c’est un Breton qui l’anime. Il avait des envolées hardies, de l’humour, une certaine extravagante et vigoureuse bizarrerie de style que le plus comique de nos auteurs dramatiques ne pourrait dépasser. » Cette verve comique que nous connaissons déjà en Voltaire apparaît donc vigoureusement en anglais.
Un autre soir, il a fait l’éloge des lois anglaises. Puis, on a parlé de religion et là tout s’est gâté. Il s’est mis en rage. Boswell, Bible en main se défendait pied à pied. Leur véhémence était égale, mais Voltaire en forcené devint ridicule. Il exagéra tellement que sa vieille carcasse tremblait, et il s’écria tout à coup : « Ah ! je suis malade, la tête me tourne. » Et il se laissa aller dans son fauteuil. Il revint à lui et Boswell revint à des sujets moins terribles.
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Voltaire adouci, confessa son Déisme, sa vénération pour l’Être suprême, son désir de ressembler à l’Auteur de toute Bonté. Pour ce qui est de l’immortalité de l’âme : rien ! Ni pour ni contre. C’était une question à ne pas poser sinon Boswell allait rallumer la guerre. Mais le candide Boswell voulait que Voltaire crût à l’Immortalité de l’âme, le vieux renard secouait inexorablement la tête. Boswell le supplia. Il ne pouvait admettre que ce grand homme pût se détacher ainsi de son âme divine.
— Êtes-vous sincère, au moins ? lui demanda-t-il.
— Oui, je le suis devant Dieu, répondit Voltaire et il ajouta : Je souffre, je souffre beaucoup, je souffre avec patience et résignation, non pas comme un chrétien, comme un homme.
C’est le mot le plus révélateur de son entretien avec le brave et astucieux Écossais. Non pas comme un chrétien, comme un homme.
Ils parlèrent de Shakespeare. Voltaire lui dit : « Souvent deux bons vers, jamais six. Un fou par Dieu ! Un fou de la foire ! » Et il déclamait à tue-tête des tirades. « Je perdrai par Dieu, par tous les saints du paradis. Ah ! je chevauche un bélier noir comme une putain que je suis… »
Boswell : Je vais vous dire pourquoi nous admirons Shakespeare.
Voltaire : Parce que vous n’avez pas de goût.
Boswell essaie de défendre sa cause.
Voltaire : Toute l’Europe est contre vous : vous avez tort.
Boswell : Mais c’est parce que nous avons la plus extraordinaire imagination.
Voltaire : La plus déchaînée !
Boswell : Que pensez-vous de notre comédie ?
Voltaire : Beaucoup d’esprit, beaucoup d’intrigue, beaucoup de bordel.
Boswell : Johnson est un homme tout à fait orthodoxe, mais très savant il a beaucoup de génie.
Voltaire : Alors, c’est un chien ! Un chien superstitieux. Aucun homme estimable ne fut jamais superstitieux.
Boswell : Johnson dit que Frédéric II écrit comme votre palefrenier.
Voltaire : Alors c’est un homme sensé. Irez-vous voir le prétendant à Rome ? (Il s’agit de Jacques Stuart prétendant au trône d’Angleterre, exilé à Rome.)
Boswell : Non, c’est de la haute trahison (pour la dynastie des Hanovre).
Voltaire : Je vous promets que je ne le dirai pas à votre roi. Je ne vous trahirai pas. Vous verriez un fanatique, un pauvre être. Son fils est pire. Il est ivre tous les jours, il bat les femmes et devrait être battu.
Voilà pour le prétendant : le pire c’est que c’est vrai. Pour ce qui est de la vivacité avec laquelle Voltaire retourne les mots, cet entretien en donne un bel exemple, quand Boswell lui dit que Johnson est orthodoxe, Voltaire traduit par « superstitieux » accolé à l’injure : « chien ». Et l’on sait que « la superstition » est la mère du plus grand des vices : la haine du théâtre.
Passons à la politique.
Voltaire : Vous avez le meilleur gouvernement du monde. S’il devient mauvais jetez-le dans l’océan. L’océan qui vous entoure est fait pour cela. Vous êtes esclaves des lois, les Français sont esclaves des hommes. En France, l’homme est soit enclume, soit marteau ; il aime battre ou il doit être battu.
Boswell : Mais c’est un marteau léger… gentil…
Voltaire : Oui, un marteau de poche. Nous sommes trop négligeables pour que ceux qui nous gouvernent nous coupent ta tête. Nous sommes à ras de terre, ils nous piétinent.
Boswell tenant le père Adam entre deux portes lui demanda ce qu’il pensait de la religion de Voltaire et il obtint cette réponse : « Je prie Dieu chaque jour pour M. de Voltaire. Peut-être Dieu sera-t-il content de toucher son cœur et de lui montrer la vraie religion. C’est dommage qu’il ne soit pas chrétien. Il a tant de vertu et une si belle âme. Il est généreux, charitable, mais tout à fait contre la religion chrétienne. Quand il est sérieux j’essaie de lui dire un mot, mais quand il est d’humeur à décocher ses traits, je me tiens tranquille. »
D’autant plus qu’il décoche aussi sa canne et les objets qu’il a sous la main et que le père n’a pas la vocation du martyr. Toutefois, il rend justice à son bienfaiteur et à son tourmenteur : Voltaire semble bien être devenu définitivement, inexorablement antichrétien – mais « il a tant de vertu et une si belle âme… » ajoute le bon père.
Boswell qui n’avait peut-être pas une belle âme, en avait sûrement une bonne, car il voulait du bien au jésuite et il aurait désiré l’améliorer en l’empêchant de croire à l’Enfer. Boswell insistait, insistait pour que le père rayât l’Enfer de ses croyances. Le père n’en démordait pas mais, par amitié pour Boswell, il finit par lui accorder que si vraiment il n’y avait pas d’enfer il en serait très heureux.
Avant de quitter Ferney, Boswell vida son cœur.
Boswell : Quand je suis venu vous voir je pensais voir un grand homme et un homme très méchant.
Voltaire : Vous, vous êtes sincère.
Boswell : Oui, mais la même sincérité me force à reconnaître que je me suis trompé. Mais votre Dictionnaire Philosophique me trouble, en particulier l’article : ÂME.
Voltaire : L’article est bon.
Boswell : Non. Pardonnez-moi. L’immortalité n’est-elle pas agréable à l’imagination ? N’est-elle pas plus noble ?
Voltaire : Oui. Vous avez le noble désir d’être roi de l’Europe. Vous dites : Je le souhaite. Et moi je vous demande votre protection, mais ce n’est pas probable.
À propos de l’âme :
Voltaire : Avant de dire que cette âme existe, sachons ce qu’elle est. Je ne connais pas sa cause. Je ne puis pas juger… Nous sommes ignorants. Nous sommes les jouets de la Providence. Je suis un pauvre guignol.
Boswell : Vous ne voulez pas d’un culte public ?
Voltaire : Si. Je le souhaite de tout cœur. Réunissons-nous quatre fois par an dans un grand temple avec de la musique, rendons grâce à Dieu pour tous ses bienfaits. Il y a un soleil, il y a un Dieu. Ayons une religion. Alors tous les hommes seront frères.
Le jour du départ, Voltaire était très malade. Boswell lui fait porter ses respects et lui demande la permission de se retirer. Voltaire lui envoie ses compliments et lui fait dire qu’il le verra avant son départ. Voltaire est descendu en robe de chambre. Les adieux ont duré un quart d’heure. Boswell est enchanté, Voltaire aussi parce que Boswell lui a dit qu’il avait noté toutes ses conversations. Le vieux philosophe l’eût été bien davantage s’il avait pu lire ce que nous lisons dans le Journal de Boswell après le séjour à Ferney. « J’ai quitté ce château dans un état d’esprit tout à fait extraordinaire. Je pensais profondément et je me demandais si, de retour en Écosse, je pourrais ressentir encore mes préjugés enfantins. » Quelle victoire !