Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 121 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Concurrence entre les visites et le travail.

 

Ferney était en passe vers 1763 de devenir une sorte de caravansérail de haut luxe où, avec ou sans invitation, l’élite intellectuelle de l’Europe tâchait de séjourner.

Ce qui est surprenant c’est que Voltaire ait pu supporter à la fois les frais de ce train de vie et la fatigue et la perte de temps que ce défilé ininterrompu de visiteurs causait. Quoi qu’il lui en coûtât, il pourvoyait à tout car il était comme beaucoup de gens à cette époque : il adorait la société, c’est-à-dire les cercles de conversations, l’hospitalité, l’apparat et la représentation sociale. Ce besoin de se réunir n’a rien de commun avec l’instinct grégaire : ces cercles étaient des cercles d’élus. La hiérarchie conventionnelle renforcée par une sélection plus rigoureuse que la naissance filtrait les visiteurs de Ferney. Avec un grand nom, une réputation ou, à défaut, des lettres de recommandation, on entrait. Sinon, les portiers remplissaient leur office. Malgré cela les visiteurs de mérite étaient parfois si nombreux, si encombrants que le poète en était excédé ; mais, grand seigneur, il recevait toujours ceux qui avaient droit à être reçus. Tel était le train du monde, tel était Voltaire qui ressemble fidèlement à son temps et à sa classe sociale. Un des secrets de son étonnante célébrité c’est qu’il représentait à la perfection ce que les meilleurs de ses contemporains attendaient d’un homme qu’ils considéraient comme l’intelligence la plus civilisée de leur époque. Son génie n’était peut-être pas dans la profondeur et l’originalité de sa pensée, mais dans cette réussite extraordinaire d’un homme qui incarnait l’idéal de l’humanité de son temps et qui était arrivé à penser, à sentir et à parler comme tous les gens de qualité auraient voulu penser, sentir et parler.

Il était ravi d’être admiré, mais le défilé des admirateurs devenait accablant. Cette adulation devenait criminelle parce qu’elle empêchait le poète de travailler. Pour retrouver sa réflexion et ses activités, il se livrait à une comédie qui n’était pas nouvelle mais qu’il porta à Ferney à son point de perfection. À partir de 1764, il décida de ne plus paraître aux dîners. Il voulait bien nourrir les visiteurs, mais non de sa propre substance. Mme Denis et ses cuisiniers y pourvoiraient sans lui. Au salon de Ferney, la nièce jouait les reines de théâtre : elle en était ravie. Lui, tapi dans son alcôve, loin du bruit et du froid, travaillait ou soignait ses maladies. Quand, étant au salon, il se laissait surprendre par un nouvel arrivage, il s’écriait en s’enfuyant dans sa chambre : « Mon Dieu ! délivrez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis. » Quand un importun était annoncé : « Vite, vite, criait-il, du Tronchin. » Cela signifiait qu’il était malade, entre les mains de son médecin, et invisible. Ses ruses étaient connues et parfois sans efficacité. Arrivent des Anglais, très recommandés : il accepte de les loger, de les nourrir, mais non de les voir. Mais eux n’ont fait le voyage que pour voir le phénomène : ils veulent donc le voir. On leur dit qu’il est malade. Ils veulent le voir malade. « Dites-leur que je suis à la mort », implore-t-il. Ils veulent le voir agoniser. « Dites-leur que je suis mort ! » gémit-il exaspéré. Ils veulent voir le cadavre. « Dites-leur que le diable m’a emporté », crie-t-il en s’emportant. Et il leur fait ouvrir la chambre où ils se précipitent, car c’est précisément le Diable qu’ils sont venus voir.

Il y avait des intrus qu’on ne pouvait pas se dispenser de cajoler, même si on était réellement dans le Tronchin jusqu’au cou. C’est ainsi que les ducs de Lorge et de Randon s’installèrent à Ferney, avec des acteurs à eux, pour jouer sur le petit théâtre. Excédé par ces ducs comédiens, Voltaire prit une décision héroïque : il fit fermer le petit théâtre et le fit transformer en appartement. Quel déchirement !

Entre tant d’allées et venues, au milieu de l’affaire Calas, des affaires d’horlogers, de jardiniers, de financiers, de Pompignan, de Jean-Jacques, il est malade comme toujours et il écrit dans son lit, certains jours d’agonie, jusqu’à quarante lettres d’amitié et d’affaires. En 1763, il écrit aussi une tragédie, Olympie. Il la fait annoncer et ne la montre pas. Il la fait lire aux d’Argental qui ne la trouvent pas trop bonne et la lui font reprendre. Il parle trop de son Olympie et Fréron fait un calembour en écrivant que cette tragédie qu’on ne voit jamais, le public l’appelle « Ô l’Impie ». Voltaire se défend en disant que sa tragédie est fort pieuse et assez bonne pour être jouée par des nonnes le jour de la fête de leur abbesse. Elle fut jouée le 17 mars 1764. On ne la siffla pas. On ne la rappela pas. Le public de 1764 n’était plus celui de 1730, le goût avait changé et la flamme tragique de Voltaire qui n’avait jamais été brûlante était à peine tiède. Pour la réchauffer, il s’attaque à un nouveau sujet, le Triumvirat que Crébillon avait déjà traité. Il ne signe pas cette tragédie et la fait attribuer à un médiocre et obscur poétaillon, Poisinet qui proteste vivement. Le Triumvirat fut joué le 5 juillet 1764 au Théâtre-Français sous le titre Octave et le Jeune Pompée. Et le public montra que la platitude de la pièce l’avait assommé. Le coup fut cruel mais non décourageant : Voltaire reprit sa médiocre pièce et la refit. Il promit un chef-d’œuvre. Ce ne fut qu’un exercice de volonté.

Les tragédies manquées ne l’empêchent pas d’écrire son fameux commentaire de Corneille. Dans les beautés sublimes, il s’exalte, il admire sans réserve. Dès que l’avocat de Rouen s’empêtre dans son éloquence filandreuse, dès que son style se fait raboteux et s’obscurcit, « se barbarise » comme dit Voltaire, le commentateur perd patiente… et c’est le vers de Racine qui par contraste lui revient à l’oreille, c’est la musique de Phèdre et d’Iphigénie qui revient l’enchanter. C’est la pureté, la lumière de l’insaisissable perfection racinienne qui s’imposent à lui et lui imposent une comparaison dont Corneille fait les frais. Voltaire a des sévérités pour Corneille, elles sont justes et au demeurant modérées mais il en était alors de Corneille comme de Jeanne d’Arc : ils étaient sacrés et intouchables. Relever un solécisme, des obscurités, des inégalités dans Corneille, c’était livrer le théâtre à Shakespeare, et la patrie aux barbares, c’était mériter la roue, le feu et l’estrapade et on ne le lui cacha pas.

« Ce Pierre Corneille me fait passer un mauvais quart d’heure ; je suis outré contre lui, il est comme les bouquetins et les chamois de nos montagnes qui bondissent sur des rochers escarpés et descendent dans les précipices. » Quand il pense à Racine… « C’est le comble de l’insolence de faire une tragédie après ce grand homme-là. Aussi après lui je ne connais que de mauvaises pièces et avant lui que quelques bonnes scènes. » Nous voilà avertis : Racine seul est grand. Et d’autant plus qu’il ne paraît jamais chercher à l’être. Il n’est pas seulement grand : il est parfait. « Je vous confie qu’en commentant Corneille, je deviens idolâtre de Racine. Je ne peux souffrir le boursouflé et une grandeur hors nature », écrit-il à l’abbé de Voisenon en 1763.