Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 123 sur 161

Pages du PDF

Voltaire ou la royauté de l'esprit

Tu l’as voulu, Jean-Jacques…

 

Avec ses voisins de Genève, tout allait bien. On ne lui cherchait plus noise pour le théâtre : toute la haute société le soutenait. Les pasteurs étaient hostiles mais il leur avait donné des apaisements : il avait renié La Henriade. Quelle importance, il ne l’avait jamais signée. Il avait renié Candide qu’il n’avait pas signé davantage. Voici ce qu’il pensait des pasteurs : « Il n’y a plus dans la ville de Calvin que quelques gredins qui croient encore au consubstantiel. On pense ouvertement comme à Londres. Ce que vous savez est bafoué. » « Ce que vous savez » c’est tout simplement la divinité du Christ – la religion chrétienne, bref « la superstition ». Puisque Genève bafouait l’Infâme, il criait : Vive Genève. C’était aller plus vite que la musique.

La querelle avec Jean-Jacques grondait depuis longtemps et elle allait troubler les relations de Voltaire avec une partie de la ville de Calvin. Quand l’Émile fut brûlé en 1762 et Rousseau exilé, le malheureux ne sut où aller car il était indésirable dans sa propre patrie. Il se persuada que Voltaire avait tout fait pour cela. En 1762 ce n’était pas vrai ; mais cela le devint par la suite en raison du fol acharnement que Rousseau apporta à se faire détester. Voltaire ne fut pour rien dans la condamnation de l’Émile à Genève le 18 juin 1762, qui suivit celle de Paris. Rousseau pourtant cria partout le contraire. Voltaire fut blessé au vif par cette calomnie. Il avait été souvent persécuté. Pouvait-il se faire le complice d’une machination calviniste pour accabler Jean-Jacques contre qui il n’avait pas encore de haine, alors que ce malheureux venait d’être condamné à Paris par un Parlement janséniste ? Les jansénistes venaient de remporter leur plus belle victoire en faisant chasser les jésuites, ils se devaient de montrer que le règne de « la morale relâchée » était fini, ils proclamèrent que l’impiété n’avait qu’à bien se tenir et qu’on allait rallumer les bûchers. Jean-Jacques n’invente rien quand il dit qu’on entendait ces Messieurs du Parlement proclamer qu’il ne servait de rien de brûler les livres, c’étaient les auteurs qu’il fallait brûler.

Loin d’en vouloir à Rousseau persécuté, Voltaire, on le sait, lui fit offrir un asile. Rousseau dit tantôt que cette offre ne fut jamais faite, tantôt qu’il l’a oubliée, et tantôt qu’il aurait mieux aimé mourir de faim que d’accepter l’hospitalité de Voltaire. C’est la dernière attitude qui est la plus sincère. Divers témoins se souviennent de cette offre. Un ami de Rousseau, – et ennemi de Voltaire – Deluc, note que Voltaire l’a chargé de convaincre Rousseau de venir habiter Ferney dans une maison que Voltaire lui fera aménager. Mais Deluc et Rousseau crurent à un piège du démon ! Pourtant Deluc était partagé, Voltaire l’avait si bien enjôlé qu’il se demandait parfois si Voltaire n’aimait pas réellement Rousseau. Il était près de le croire. Jamais cette idée ne serait venue à Rousseau qui était tellement satisfait d’être haï qu’il suscitait la haine pour être dans son élément.

En réalité, si Voltaire avait pitié de l’homme, il nourrissait une réelle admiration pour l’auteur du Vicaire savoyard. M. de Végobre, un avocat qui s’occupait des Calas pour le compte de Voltaire, raconte qu’il se trouvait à Ferney, assis entre Mme Denis et Voltaire et prenant du café lorsqu’on apporta le courrier de Paris. Voltaire l’ouvrit « sa physionomie s’altéra, devint sombre » il tendit les papiers à l’avocat. Celui-ci lut la nouvelle de la condamnation de l’Émile. « M. de Voltaire n’y tint plus, il se mit à fondre en larmes et de ce ton de voix moitié solennel, moitié sépulcral qui lui était propre, il s’écria à plusieurs reprises : Qu’il vienne ! Qu’il vienne ! Je le recevrai à bras ouverts, il sera ici plus maître que moi, je le traiterai comme mon propre fils. » On peut toujours dire que Voltaire a joué une comédie de son invention, mais nous le connaissons assez pour nous méfier quand il le faut. Or, en ce cas, il est, exagération mise à part, sincère. S’il avait haï Rousseau comme Rousseau se l’imaginait, Voltaire n’aurait pas joué cette scène. Nous savons que lorsqu’il hait, c’est avec une violence insensée. Le voit-on jouer la scène des pleurs parce que Fréron serait exilé ? ou l’autre Rousseau ? ou La Beaumelle ? ou Desfontaines ? Non, c’est Jean-Jacques qui a attisé la haine et elle a fini par flamber. Nous reconnaissons que Voltaire était un excellent combustible.

À toutes les avances que Voltaire fit à Jean-Jacques celui-ci répondit en disant que Voltaire avait intérêt à se réconcilier avec lui. Car Jean-Jacques après La Nouvelle Héloïse, après l’Émile est devenu un personnage. Un personnage littéraire. Mais son orgueil l’aveugle. Quelle fausse perspective il a de la société ! Socialement, c’est M. de Voltaire, seigneur de Ferney, qui est le personnage, sa gloire a des assises plus anciennes, plus profondes, plus « officielles » si l’on veut. Voltaire n’avait aucun intérêt à se rapprocher de Jean-Jacques. Il ne s’agit ici de juger ni leurs génies, ni leurs vertus, ni leurs mérites respectifs, il s’agit de considérer leurs relations dans la société du temps. Quand Voltaire se penchait vers Rousseau, il n’avait rien à gagner. Jean-Jacques repoussait du pied les avances de celui qu’il appelait « le polichinelle », « le corrompu », « l’élève des jésuites », « le riche seigneur de Ferney ». C’était puéril et grotesque, il se croyait tous les droits de la Vertu, et de la plus altière de toutes : de la Vertu malheureuse, et par conséquent sublime, ce qui veut dire intraitable.

Moultou, un Genevois qui détestait Voltaire tout en le fréquentant, et qui soutenait Jean-Jacques, lui écrivait que M. de Ferney avait une passion extrême de se réconcilier et qu’on risquerait de se laisser prendre à ses bonnes paroles. « Je ne comprends rien à cela, écrivait-il, c’est un comédien bien habile, j’aurais juré qu’il vous aimait. » C’est ainsi que les bons amis favorisaient la réconciliation.

Rousseau au moins tient un rôle et n’en démord pas : « Si Voltaire est sincère, je lui ouvre les bras, car de toutes les vertus chrétiennes l’oubli des injures est, je vous jure, celle qui me coûte le moins. » Cela fait sourire. S’il a oublié les injures que ne court-il à Ferney qui lui est ouvert ? Voltaire, lui, ne dit pas qu’il a oublié les injures. Il n’oublie jamais. À vrai dire, il a tout à fait oublié celles qu’il a pu infliger à Rousseau. D’ailleurs, il ne l’a pas injurié : il l’a plaint. Ce qui est pire aux yeux de Jean-Jacques c’est que Voltaire n’a même pas paru ressentir ses propres offenses. Voltaire les a prises pour les intempérances de langage d’un homme très malheureux et un peu détraqué. Les « je vous hais » lui parurent des cris d’enfant malade et surtout mal élevé. À la condescendance apitoyée de Voltaire, Rousseau répond : « Point d’avances ! Ce serait une lâcheté. » Mais c’est Voltaire qui les lui fait, les avances ! Et sans crainte de se déshonorer. Il se penche vers Rousseau, il ne s’abaisse pas. Il fait des avances avec le plus parfait naturel – peut-être même parce que avec un Jean-Jacques cela n’a pas d’importance. Et l’autre, torturé, se raidit dans son orgueil et dans l’envie de tout ce que représente Voltaire et dont il est frustré. Il se drape dans sa misère et sa gloire et il a cette parole décourageante de mégalomanie : « Il est certain que ce qu’il peut faire de mieux pour sa gloire c’est de se réconcilier avec moi. »

En 1763, la gloire de Voltaire n’était pas dévaluée par sa querelle avec Rousseau. Elle n’aurait donc pas été réévaluée par la réconciliation. Si l’un des deux avait quelque chose à gagner à se frotter à l’autre, c’était Rousseau.

Dans ses Lettres écrites de la Montagne, en 1764, Rousseau passe à l’attaque. Il accuse ouvertement Voltaire de lui avoir fait interdire sa patrie. Or, c’est Rousseau lui-même qui, par dépit, renonça à son droit de bourgeoisie de Genève. Il trouve alors des amis dans cette ville pour le soutenir, c’est-à-dire pour attaquer Voltaire. Ce parti fait remarquer qu’il y a une grande différence dans la manière dont on traite à Genève même un étranger impie. Voltaire, et un Genevois croyant et vertueux, Rousseau. Pourquoi ? Parce que l’un est riche et l’autre pauvre. Voilà la querelle bien posée et bien envenimée. Voltaire n’a pas de peine à montrer qu’on a condamné La Henriade, Candide et son théâtre. Là-dessus Rousseau dénonce aux autorités Saül, la plus abominable attaque contre les Écritures, et son auteur Voltaire. « Voilà, dit-il aux Genevois, qui vous recevez, qui vous honorez parmi vous. Et moi, votre fils, moi qui sers ma patrie, vous me fermez vos portes. » Et Genève est partagée entre les Pour et les Contre, l’émeute éclate entre les partisans de Jean-Jacques et ceux de Voltaire. Car il y eut émeute.

Voltaire fut horrifié, soulevé de haine par la délation de Rousseau. La bassesse du procédé fit de lui l’ennemi forcené de Jean-Jacques. Dans un temps de persécution, dénoncer à l’autorité répressive un concurrent, ou même un ennemi personnel, alors qu’ils sont, en somme, du même bord, paraît être le cas le plus caractérisé de trahison. C’est alors que Jean-Jacques devint « le faux-frère ». Désormais, il sera passible, comme les Fréron et les Desfontaines de toutes les vengeances. Avec le traître, toutes les traîtrises sont permises. Voltaire ne gémit pas ; il s’adresse d’abord aux Genevois qui parlent toujours de bons principes et de mauvais livres et déplacent le sujet de la querelle. Voltaire la remet sur un plan moins idéaliste mais qui semble plus sincère et tout à fait à la portée des gens positifs pour qui les bons principes s’accordent souvent avec les bonnes affaires : « Le fond de l’affaire, écrit Voltaire, est qu’un certain nombre de vos citoyens est outré qu’un citoyen soit exclu de sa patrie et qu’un étranger ait un domaine dans votre territoire. Voilà la pierre d’achoppement. »

Il y avait encore beaucoup de gens qui ne pardonnaient pas à leur Consistoire d’avoir autorisé un étranger catholique à s’installer dans la ville de Calvin. Mais cela n’intimidait pas Arouet le Jeune. Il rappelait dans la même lettre que si on l’inquiétait à Genève, il était français, qu’il avait payé son domaine (très cher !), que son droit de propriété lui avait été légitimement reconnu, que ses louis d’or avaient été sur-le-champ naturalisés et que, à leur vue, personne ne lui avait demandé s’il avait écrit Candide ou Saül. Et pour finir : « Ce dernier effort de mes ennemis vous paraît aussi méprisable qu’à moi. Je crois qu’il faut laisser tomber ce petit artifice. Un éclat qui me compromettrait m’obligerait à faire un autre éclat. »

C’est le Voltaire va-t-en-guerre : il propose la paix, et envisage la guerre. Et comme ses menaces, même voilées, ne sont jamais vaines, les Genevois récalcitrants vont avoir bientôt l’éclat qu’il leur a promis. Déjà, il a pris ses dispositions et compté ses alliés : le ministre de France à Genève, l’ambassadeur de France à Turin et le Premier ministre, le duc de Choiseul. À l’intérieur de la place, il dispose des Tronchin et des principales familles de Genève.

Sans attendre de nouvelles offenses, il tire sa première salve. Il avait réuni un certain nombre d’articles commencés à Berlin en 1752, sous le titre de Dictionnaire philosophique portatif. Il le fait imprimer à Amsterdam et en inonde Genève. Il prend lui-même la précaution d’avertir le Consistoire qu’il vient d’être informé qu’un infect libelle portant, croit-il, le titre de Portatif circule déjà dans Ferney, que des méchants le lui ont attribué, qu’il s’agit d’une calomnie si évidente qu’il veut préserver Genève de cette pernicieuse publication. Pour prouver sa bonne volonté, il est en mesure de donner avis aux autorités de Genève que, tel jour à telle heure, un ballot de ces fascicules pénétrera en ville par telle porte. En effet, le ballot est saisi comme prévu. Qui soupçonnerait Voltaire d’avoir fait entrer à la même heure six ballots semblables par les six autres portes de la ville et d’être, par surcroit, l’auteur de ce libelle ? La ville en fut submergée, on trouva des libelles distribués sur les bancs du temple de la Madeleine. C’était vraiment de la provocation.

À Ferney, ce genre de publication était bien connu des habitants. Les horlogers que Voltaire avait fait venir de Genève et installés chez lui en étaient friands. Ils collectionnaient les fascicules tout en se cachant car les perquisitions étaient à craindre et pouvaient avoir des conséquences dangereuses. On raconte qu’une mère très pieuse était désolée de voir son fils se nourrir de ces lectures impies. Un jour qu’elle lui servait son repas elle lui demanda comment il le trouvait :

— Très bon, mais très chaud, dit-il.

— Pour chaud, il doit l’être, répondit-elle, va donc voir ta cachette à Voltaire.

Elle l’avait découverte et brûlé tous les pamphlets. Ce fait montre bien que le peuple savait que l’auteur en était Voltaire.

Cependant notre pamphlétaire était furieux contre le délateur Rousseau : « Si le chien de Diogène et la chienne d’Érostrate avaient un petit, ce serait Jean-Jacques », disait-il. Ces injures en privé n’étaient rien qu’un exutoire pour la bile. Il fallait des injures publiques. Il publia en décembre 1764 Le Sentiment des Citoyens, nouveau fascicule qui répondait aux Lettres de la Montagne. L’ermite de Ferney s’y découvre sous un jour inattendu, le voilà défenseur de Jésus-Christ et des bons pasteurs contre Jean-Jacques. « Est-il permis à un homme né dans notre ville d’offenser à ce point nos pasteurs dont la plupart sont nos parents et nos amis et qui sont quelquefois nos consolateurs ? » L’auteur demande qui est, en somme, ce Jean-Jacques : un savant ? un grand écrivain ? « Non ! c’est l’auteur d’un opéra et de deux comédies sifflées. » Voltaire oublie le reste : Le Discours sur l’Inégalité ; La Nouvelle Héloïse, l’Émile… Est-ce au moins un homme de bien ? Pas davantage. « Nous avouons avec douleur et en rougissant que c’est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches et qui déguisé en saltimbanque traine avec lui de village en village et de montagne en montagne la malheureuse dont il fit mourir la mère et dont il a exposé les enfants à la porte d’un hôpital en rejetant les soins qu’une personne charitable voulait avoir d’eux et en abjurant tous les sentiments de la nature comme il dépouille ceux de l’homme et de la religion. »

C’est méchant et c’est presque vrai. Mais ce qui nous amuse – et cela ne devait pas amuser Rousseau – c’est le ton. La phrase prend une respiration, une éloquence, un pathétique dépourvu d’ironie qui sont plus proches de Rousseau que de Voltaire. Il mime l’ennemi pour le mieux atteindre.

Il va plus loin. Il désigne au Conseil non seulement un auteur de romans malsains, il leur désigne un ennemi social qui n’attaque pas seulement la foi mais le fondement même de la Société, de la bonne société genevoise, bien cossue, bien sereinement installée sur ses coffres. Il ne s’agit plus de littérature ou de philosophie, ou de métaphysique, il s’agit de sédition. Et Voltaire envoie se trait mortel : « Mais il lui faut apprendre que si on châtie légèrement un romancier impie on punit capitalement un vil séditieux. » Voltaire, sans hésitation, désigne Rousseau au bourreau… Tu l’as voulu Jean-Jacques… tu l’as ta haine !

Ce pamphlet fit un mal affreux à Jean-Jacques. Il ne l’attribua pas d’abord à Voltaire. Il l’attribua au pasteur Vernes de Genève et, sans autre preuve que « son infaillible sentiment » comme il disait, il accabla cet innocent. Voltaire laissa faire. Rousseau dans toutes ses lettres continuait à déchirer Voltaire. Buffon effaré de la violence de Rousseau essaya de le modérer et l’engagea à laisser dormir un si dangereux compère. Mais Rousseau voulait la guerre, il voulait être encore persécuté. « Quand l’inquisiteur Voltaire m’aura fait brûler cela ne sera pas plaisant pour moi, je l’avoue, mais avouez aussi que pour la chose cela ne saurait l’être plus. »

Avouons après lui que tant de persévérance pour obtenir des coups méritait bien sa récompense.