Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 64 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Sémiramis est un four.

 

En cet été 1748, Stanislas tenait sa cour à Commercy qu’il avait fait magnifiquement aménager. C’est là qu’Émilie alla avec Voltaire le remercier de ses libéralités pour le marquis du Châtelet. Mais leur voyage ne se passa pas sans incident. À Châlons, Émilie eut envie de prendre un bouillon à l’Auberge de la Cloche. Elle se le fit apporter dans la voiture. L’aubergiste qui savait à qui elle avait affaire, lui présenta elle-même le bouillon dans une soupière d’argent et une assiette de porcelaine. « C’est un louis ! » dit la respectable cabaretière. Cris d’écorchée de la savante marquise. Elle proteste. Rien à faire : « C’est un louis ! » répétait l’autre sans vouloir rien rabattre. Voltaire s’en mêle. Jusque-là Émilie seule criait, Voltaire en rajoutant, l’aubergiste couvre leurs cris de véritables hurlements. La foule s’assemble, hostile aux voyageurs du carrosse, soutenant l’aubergiste malhonnête ; on sent gronder l’émeute. Longchamp jette un louis et la voiture s’ébranle. Il était temps, Émilie allait se faire écorcher. Elle partit navrée : on lui avait arraché les entrailles avec ce louis. Ce n’est qu’un incident, mais il permet de mesurer les exigences du peuple et son respect…

Pendant ce voyage, Voltaire était littéralement emmailloté depuis le départ de Paris, tant il était malade. Dès l’arrivée à Commercy, il écrit à d’Argenson qu’il est à l’agonie – cette agonie qui a commencé le jour de sa naissance et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne passa pas inaperçue pendant quatre-vingt-quatre ans.

Il ressuscite pour jouer la comédie, faire des vers, écrire lettre sur lettre. Il fait inviter les d’Argental par le roi Stanislas. « On vit ici, hors du temps, écrit Mme du Châtelet, il est vrai que vingt-quatre heures ne sont pas de trop pour répéter deux ou trois opéras et autant de comédies. »

Retranchons la moitié du programme ; il est encore chargé.

La reine de France invite son père à Trianon. Stanislas quitte Commercy fin août pour rejoindre sa fille. Voltaire décide de suivre le roi ; il verra lui aussi sa fille Sémiramis. La malheureuse avait une vie difficile : elle avait des ennemis. D’abord Crébillon. Voltaire en choisissant ce sujet savait fort bien que Crébillon avait déjà écrit une Sémiramis – il voulait montrer sa supériorité sur le rival détesté. Mais ce rival était également censeur ! Il pouvait étrangler Sémiramis au berceau. Voltaire tremblait pour elle. Crébillon ne supprima que quelques vers. Mais Voltaire se jugea encore fort maltraité. Il avait tort : le roi voulut payer les décors de Sémiramis parce que Voltaire l’avait dédiée à la Dauphine.

C’est à la première de Sémiramis que Voltaire s’élève publiquement contre la présence de spectateurs sur la scène. Ces gêneurs gâtaient le spectacle. Voltaire demande la suppression de ce privilège qui ne devait être aboli qu’en 1759 grâce au comte de Lauraguais. Ce soir-là Voltaire se mit en colère parce qu’il avait machiné l’apparition d’un fantôme qui devait sortir sur scène du tombeau de Ninus. Or, il y avait tant de spectateurs sur la scène que le fantôme ne pouvait se frayer un passage entre les jambes étendues de ces gêneurs. Et Voltaire se mit à crier : « Messieurs ! Place à l’ombre, s’il vous plaît, place à l’ombre ! » Cette intervention n’embellit guère la représentation. En outre, la salle était partagée : un camp était mobilisé par Crébillon, Piron et divers ennemis de Voltaire, l’autre par Voltaire. Notre poète était excellent stratège de ces batailles. Il disposait de quatre cents places, il avait ses chefs de claque – qui distribuaient à l’occasion des coups de poings et des coups de canne. L’une des « terreurs » du parterre était un certain La Morlière. Voltaire se l’était attaché. Son influence était telle qu’une pièce condamnée par La Morlière était une pièce morte. Ce brutal n’était pas illettré, il chahutait par intérêt mais aussi par goût. Ce qui lui donnait plus d’efficacité qu’à un vulgaire mercenaire. Voilà les ressorts du succès !

Malgré le zèle de La Morlière, ce ne fut pas un succès. Pourtant, Voltaire avait mis du tonnerre, un fantôme, enfin des nouveautés de mise en scène. Elles n’amusèrent pas. « C’est du Voltaire, dit un quidam, mais c’est du mauvais Voltaire. » Cela semble être l’expression de la vérité. Mais Voltaire enrageait. Il voulut s’assurer des sentiments véritables du public, il usa pour cela d’un déguisement. Encore du théâtre ! L’abbé de Vieilleville lui prêta sa soutane, son tricorne et une grosse perruque sous laquelle la chétive figure du poète était encore plus ratatinée. Sous cette défroque, Voltaire méconnaissable alla s’installer au café Procope, dans un coin, derrière une gazette déployée qu’il feignait de lire – et il écouta. Toute la gent de lettres rassemblée mettait à qui mieux mieux Sémiramis et son auteur en charpie. Il écouta pendant une heure, écœuré, les plus sottes et les plus féroces critiques. Il rentra chez lui malade de rage et de dégoût.

Mais il n’en avait pas fini avec les amertumes de Paris. Son rival Crébillon venait d’écrire une tragédie, Catilina ; il obtint de la lire à Mme de Pompadour. Le coup était rude pour la jalousie de Voltaire, mais ce qui fut le pire, c’est que le roi, caché, écouta la lecture, se déclara enchanté et voulut qu’on jouât la pièce. Mme de Pompadour n’osa alors prendre la défense de Sémiramis que le roi n’aimait pas.

Les Comédiens eux-mêmes furent odieux. Ils n’acceptaient aucune remarque de Voltaire et ils étaient les premiers à dénigrer la pièce qu’ils jouaient à contre-cœur. C’était intolérable. Jusque-là il avait abandonné ses droits d’auteur à ses interprètes, cette fois, devant l’ingratitude et l’insolence, il écrit : « Je ne sacrifie rien de mes droits pour des gens qui ne m’en sauraient aucun gré et qui en sont indignes de toutes façons. »

Mais ces droits ne tombent pas dans sa poche, il les fait verser à Mlle Clairon, Mlle Dumesnil, et l’acteur Granval. Son choix est le meilleur.

Pour mettre un peu de baume sur ces plaies, le lieutenant de police lui fait savoir que les six vers retranchés par la censure sont rétablis. Ce fut toute la satisfaction qu’il eut de cette fille ingrate.