Voltaire ou la royauté de l'esprit
La Patrie – presque – retrouvée.
Partis le 6 juillet 1753 de Francfort, Voltaire et Mme Denis arrivèrent le 7 à Mayence. Ce fut une sorte de petit triomphe. Toute la Rhénanie s’était mise en fête pour leur faire oublier les injures reçues à Francfort. Telle était la bonne Allemagne chère au cœur de Voltaire. Il se laissa consoler, il embrassa beaucoup, il ne lui en fallait pas davantage pour rebondir : le voilà gai, débordant de tendres compliments pour tout le monde, pétillant et rieur. Dans ce havre de grâce, il passa trois semaines à sécher, dit-il, « ses habits mouillés par le naufrage ». Et il travaille ! Les Annales de l’Empire sont très avancées et il écrit à sa chère duchesse : « Ce n’est pas qu’il n’y ait ici de belles messes, mais il n’y a pas de duchesse de Gotha. » Le 28 juillet, il est en route pour Mannheim. Il couche dans une auberge à Worms et s’amuse à se faire passer pour Italien auprès de l’aubergiste qui parlait le toscan. Ce qui prouve qu’il savait bien l’italien. Certaines lettres à Mme Denis nous en fourniront une autre preuve. Pendant le souper, il raconte cent histoires sans tête ni queue qui font mourir de rire toute la table. Voilà Voltaire : hier, il se mourait à Francfort, aujourd’hui, il fait rire toute une auberge. Il a cinquante-neuf ans d’âge, par son caractère, il en a dix-huit et par son aspect physique, soixante-dix.
À Mannheim, nouveau triomphe. L’Électeur palatin le comble de fêtes, d’opéra, de comédie. Cette cour est l’une des plus lettrées, des plus aimables d’Allemagne. Voltaire y est chez lui, il nage dans le bonheur. On n’en finit pas de s’embrasser, de s’enivrer de beau langage et de bon vin. L’Électeur met à la disposition du poète ses riches archives qui enrichissent les Annales ce dont l’auteur se réjouit aussitôt dans une lettre à la duchesse de Gotha. Dans cette oasis de paix, de courtoisie, d’intelligence, il conçoit l’idée d’un ouvrage nouveau, le premier depuis son départ de France. La Prusse ne l’avait pas inspiré. Il écrit à d’Argental : « L’Électeur m’a fait la galanterie de faire jouer quatre de mes pièces. Cela a ranimé ma vieille verve et je me suis mis tout mourant que je suis (encore !) à dessiner le plan d’une pièce nouvelle toute pleine d’amour. J’en suis honteux, c’est la rêverie d’un vieux fou. »
Cette pièce est, bien sûr, une tragédie, une tragédie charmante, qui se veut terrible et la terreur ne lui va pas. Elle se veut remplie d’amour, – et cet amour brille et ne brûle pas. En revanche, elle est criblée de traits d’esprit qui tiennent de l’opérette et de la comédie mondaine. Surtout, elle est écrite par Voltaire, de sa meilleure encre, elle étincelle de toutes parts. C’est l’Orphelin de la Chine. Telle fut la contribution de notre poète aux chinoiseries mises à la mode en son temps : les uns peignaient des « magots » sur la faïence et la porcelaine, les autres sur les paravents de laque, Voltaire enchinoisa la tragédie en s’inspirant des souvenirs d’un missionnaire en Chine, le père de Prémare. Voltaire voulut de cette façon mettre son « magot » sur les rayons de la littérature ; il ressemble autant à la Chine que Mme de Pompadour à un mandarin.
Le 16 août, après s’être arraché aux délices du Palatinat, Voltaire arriva à Strasbourg. Il s’installa dans une pauvre auberge dans un quartier peu agréable. Bien entendu, on entend croasser : « Quelle avarice ! Quand il paie, il loge dans les bouges, quand on l’invite, dans les châteaux. » Une fois de plus la malveillance a tort. Il descendit dans cette pauvre auberge par pure bonté. Il avait rencontré lors d’une étape, un jeune serveur qui avait montré tant de prévenances pour Mme Denis et pour lui qu’il l’interrogea, et apprit que ce jeune homme était de Strasbourg, que son père y tenait une auberge peu florissante L’Ours blanc. Le jeune serveur supplia Voltaire d’aller voir son père. Le poète promit de descendre à L’Ours Blanc, afin de marquer sa reconnaissance au bon fils et de faire ainsi, aux dépens de son confort et peut-être de sa santé, une bonne réclame pour l’auberge du père. L’amour filial de ce garçon avait touché Voltaire. Il tint sa parole, mais il ne put tenir que quelques jours à L’Ours Blanc.
Il retrouva à Strasbourg diverses personnes avec qui il était en relations épistolaires. Où qu’il atterrît, Voltaire voyait aussitôt se former autour de lui une société amie et, presque aussitôt, une société ennemie. Parmi les amis, se trouvait l’érudit Schœpflin qui se chargea de revoir les notes de Voltaire sur les Annales de l’Empire. Là encore, Voltaire s’instruit et travaille. Tout en divertissant son entourage, il s’active : son labeur est comme le jeu des enfants, il est incessant, enrichissant et facile, c’est sans doute pourquoi il n’en est pas accablé.
Il va et vient à travers l’Alsace : il cherche un gîte. Il éprouve le besoin de se fixer. Depuis Cirey, il n’a plus d’asile. Il est las des hospitalités princières, royales ou ducales. Il veut un toit à lui, il ne veut plus camper, même sous les lambris dorés. Voilà du nouveau rapporté de Prusse et de Francfort.
Il cherche à acheter une propriété, un bon et beau château entouré d’un opulent domaine. Justement il y a à Horbourg une très belle terre appartenant au duc de Wurtemberg sur laquelle il a fait un prêt en viager. C’est là une de ses innombrables affaires. Il a un faible pour les viagers. Le duc de Wurtemberg ne payait pas très régulièrement la rente et ce débiteur princier était d’un maniement difficile. Il fallait beaucoup de patience… Qui le croirait, la patience de Voltaire avec ses débiteurs était étonnante. Et elle était payante. Bref, il alla visiter le bien qui servait de garantie à l’énorme somme qu’il avait prêtée au duc. Il y avait là des vignobles, d’admirables vignobles – et un château, vénérable, imposant, et à peu près ruiné. Mais Voltaire apprit que la propriété de ce bien faisait l’objet d’un procès intenté au duc. Cela le rendit très circonspect. « Je n’irai pas, dit-il, bâtir un hospice qui aurait un procès pour fondement. » On voit que M. Arouet père n’était pas tout à fait mort.