Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 152 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Paris : l’ivresse de la gloire n’exclut pas les infirmités de l’âge.

Paris : l’ivresse de la gloire n’exclut pas

les infirmités de l’âge.

 

La première visite de Voltaire fut pour d’Argental : celui-ci était sorti. À peine, le poète était-il rentré rue de Beaune que d’Argental l’y rejoignit. Les deux amis avaient le même âge, ils étaient unis depuis l’enfance par une amitié qui n’avait jamais connu un jour de relâche. Ils ne s’étaient vus que par intermittence et n’avaient pourtant jamais cessé de vivre ensemble. La scène de leurs retrouvailles, c’est Greuze qui aurait dû la peindre dans le goût larmoyant et pathétique de l’époque. Quand ils eurent déployé et replié leurs immenses mouchoirs, essuyé leurs larmes de joie et avalé leurs sanglots, ils parlèrent. D’Argental lui apprit la dernière nouvelle de Paris : Le Kain était mort la veille ! Voltaire poussa un grand cri et extériorisa sa douleur avec tout le talent qu’exigeait la fin d’un si grand acteur. Chacun s’empressait à noyer de ses propres larmes le chagrin du patriarche qui passait des bras de l’un aux bras de l’autre. Cela fit pour son arrivée une très belle scène de « sensibilité ». On lui apprit que Le Kain avait rendu l’âme après avoir joué Adélaïde Duguesclin. L’acteur avait débuté en jouant Brutus, ainsi sa carrière inaugurée avec Voltaire s’achevait avec Voltaire. Le poète poussa un nouveau cri, croyant que Le Kain était mort en jouant Adélaïde. Non – c’eût été trop beau ! Tronchin le détrompa : Le Kain n’était pas mort d’Adélaïde mais de Mme Benoît. Le médecin dit que l’acteur avait succombé aux transports que lui inspirait cette dame, lesquels, pour un homme de cinquante-huit ans, étaient bien plus dangereux que ceux que lui inspirait Adélaïde Duguesclin.

Le défilé de Paris commença aussitôt. Tout était organisé. Ce monde merveilleusement doué pour la vie sociale et la représentation savait régler dans le naturel et la bienséance l’expression des sentiments, la succession des visites et même leurs singeries. Au fond, ce jeu frivole était une affaire de grand style, ce culte mondain rendu à l’intelligence, était lui-même affaire d’intelligence.

Dans un premier salon, Mme Denis et Mme de Villette recevaient. « Belle et Bonne » apportait sa grâce et sa douceur. La grosse Denis représentait la famille. Elle était l’antichambre de la Gloire, on essayait d’abord sur la nièce le compliment destiné à l’oncle ; en somme, avant d’entrer, on s’essuyait les pieds.

Ces prémices donnaient le temps à un valet de chambre d’avertir M. de Voltaire de la qualité des personnes qui faisaient antichambre : il se préparait. M. de Villette et M. d’Argental allaient ensuite cueillir les visiteurs entre les mains des dames et les introduisaient. Entre deux visites, Voltaire rejoignait Wagnière dans la chambre voisine, il lui dictait une lettre ou des corrections pour Irène.

Les journées commencées tôt, s’achevaient tard, encombrées, fiévreuses, obligeant le vieillard à aborder cent sujets différents, à donner des avis, à tourner à chacun un compliment, à retrouver des noms, à reconnaître des visages, à se remémorer des souvenirs ensevelis sous mille autres, bref, l’activité la plus exténuante pour plaire, briller sans donner signe de fatigue ou d’inattention. Il y réussissait à la perfection parce que telle était la nature de son génie, et parce qu’il avait un entraînement presque séculaire à ce jeu de société. Mais à quatre-vingt-quatre ans…

L’avocat Linguet écrivit alors : « M. de V. a quitté subitement les bois de Ferney qu’il a plantés, les maisons de Ferney qu’il a bâties, ce repos de Ferney dont il était si satisfait, pour la boue, le fracas et l’encens de Paris. Lui seul pourra dire dans quelque temps s’il a gagné au change. »

Toute la journée, en robe de chambre, il reçoit ainsi. La Harpe le trouve inchangé depuis leur algarade maintenant oubliée. Il lit devant ses visiteurs un acte d’Irène : ayant trouvé un public, il joue.

L’Académie lui envoie une députation constituée par M. le prince de Beauvau et MM. de Saint-Lambert et Marmontel qui l’informent que l’Académie donnera pour lui une séance extraordinaire – chose jusqu’alors sans exemple. Il est touché aux larmes par cette démarche et prie M. de Beauvau d’exprimer sa gratitude à l’Académie. Il ira la remercier lui-même dès que sa santé le lui permettra.

Tronchin parut à son tour, mais il ne vint pas spontanément. Il attendit que Voltaire l’appelât. Le poète était si peu sûr de l’amitié de Tronchin qu’il craignit un moment que le célèbre médecin ne se dérangeât pas. Ses craintes étaient loin d’être injustifiées – néanmoins il préféra, comme toujours, faire crédit à l’amitié et il accueillit Tronchin à bras ouverts. Lors de cette première visite le médecin trouva Voltaire en très bonne santé. Il allait bientôt changer d’avis.

Ensuite Gluck, l’illustre musicien, vint saluer le génie. Ce n’était pas là un mince hommage, Gluck croyait qu’il n’y avait au monde qu’un seul génie qui s’appelait Gluck. Voltaire sut lui faire sentir que son compliment l’avait touché. Il y avait à ce moment-là une querelle entre les partisans de Gluck et ceux de Piccini. Voltaire, avec sa prestesse à saisir les occasions de placer une flatterie, dit à Gluck dans l’instant où celui-ci sortait, alors que Piccini était annoncé : « Piccini après Gluck, c’est dans l’ordre. »

Il n’était question dans les salons et même dans les boutiques que du retour de Voltaire. Cette présence agitait l’opinion. Elle inquiéta certains dévots et certaines autorités qui crurent voir une sorte de provocation dans l’attitude de Voltaire et de ses idolâtres. Ils espérèrent qu’en invoquant l’arrêté d’expulsion ils feraient exiler le patriarche – car tout le monde croyait à l’existence de cet arrêté. On le rechercha en pure perte. Et si on l’avait trouvé ? Aurait-on vu le vieillard illustre expulsé d’un Paris dont il faisait la gloire ? On peut en douter. Une pareille mesure n’eût pas manqué de provoquer une émeute dans la rue et de violentes polémiques dans les salons. Voltaire et ses amis eurent pourtant très peur.

Ils pensèrent à Marie-Antoinette et la firent supplier par la princesse de Polignac de protéger le vieux poète. La princesse s’acquitta de sa mission et vint elle-même, rue de Beaune, rassurer le patriarche. On la fêta comme le Messie.

Le 14 février, il reçut une députation de la Comédie-Française conduite par Mme Vestris qui devait jouer Irène à laquelle il travaillait encore. Cette visite lui permit de faire à l’actrice ce compliment : « Madame, j’ai travaillé pour vous cette nuit comme un jeune homme de vingt ans. » Le comédien Bellecour lui déclama une harangue d’un pompeux écrasant qui fut agréée comme un éloge d’une grâce aérienne. Voltaire lui répondit sur le même ton et comme quelqu’un faisait remarquer que ces louanges eussent gagné à être moins capiteuses. Voltaire répliqua :

— Oui, mais nous avons fort bien joué la comédie l’un et l’autre.

Il était dans un beau jour. Il se dépensa sans compter. Il parla d’abondance de cent sujets : de politique, de Descartes, de Newton et même de son débiteur le duc de Wurtemberg qui le payait toujours avec retard – mais qui le paya grâce au petit stratagème que l’astucieux Arouet avait mis au point du temps qu’il avait encore le père Adam à domicile.

Le lundi d’après il devait se rendre à la Comédie où les comédiens avaient promis de jouer pour lui. Hélas ! il tomba malade d’une violente inflammation de vessie. Tronchin interdit théâtre et visites. On obéit pour le théâtre mais non pour les visites.

L’annonce de la maladie provoqua une recrudescence de curieux. N’était-il pas plus intéressant de forcer une porte qu’on fermait que de passer par une porte ouverte ?

Le salon ne désemplit pas de la journée. C’était une cohue : on défilait comme devant une châsse, on saluait, on regardait et on laissait la place à d’autres. Mme Denis était aux anges. Elle avait désiré voir du monde, elle en voyait ! Villette partageait ce triomphe ; du coup, il était devenu célèbre. Bien des gens qui lui avaient fait grise mine après ses frasques, revinrent à l’occasion du séjour de Voltaire rue de Beaune, et sollicitèrent de lui la permission d’être reçus. Cynique, Villette disait : « Pour voir Voltaire, il faut passer par moi. Vous en voulez du Voltaire : en voici. Mais faites courbette devant Villette… »

Mme Necker fit sa visite avec répugnance. En qualité de Genevoise, elle connaissait la famille de Varicourt et il lui déplaisait de voir une demoiselle de Varicourt mariée à ce faquin de Villette. Voltaire ne se soucia pas de cette moue de dédain : M. Necker n’était-il pas ministre des Finances ? La grandeur du mari suffisait à rendre son épouse aimable.

Il reçut également le docteur Franklin, citoyen américain. Ils s’embrassèrent philosophiquement et bien entendu pleurèrent. N’avaient-ils pas le même âge et la même irréligion ? Voltaire parla anglais. Quelqu’un le reprit pour cela. Voltaire aussitôt répondit :

— Je vous demande pardon, j’ai cédé à l’honneur de parler la même langue que Franklin.

Franklin avait amené son petit-fils de quinze ans et demanda au patriarche de donner à l’enfant sa bénédiction. Quelle scène !

Voltaire monta sur son trépied et joua fort bien son rôle de grand prêtre, il étendit ses mains décharnées au-dessus de la tête de l’enfant et dit : « Dieu et Liberté : God and Liberty. » Vingt personnes contemplaient le tableau, bouleversées. On pleura d’abondance. Rien n’est plus humide que ce climat « philosophique ». L’ambassadeur d’Angleterre, lord Stormunt vint sourire en écoutant les sorties de Voltaire contre Shakespeare ; elles ne manquaient, dit-on, ni de vivacité, ni de salacité. Cependant, il souffrait beaucoup de sa vessie. Un claveciniste célèbre charma un moment ses douleurs en jouant sur le clavecin de Mme de Villette. À la fin de cette journée, Voltaire était épuisé. Ses jambes avaient enflé. Tronchin était mécontent. Il le dit et même le fit publier. L’attitude de Mme Denis et de Villette parut odieuse. Ils prenaient leur plaisir en achevant le vieillard ! C’était trop visible. Tronchin n’avait aucune illusion sur l’entourage de Voltaire, aussi, se mit-il à couvert. Il fit insérer dans le Journal de Paris, la note suivante : « J’aurais désiré de dire de bouche à M. le marquis de Villette que depuis que M. de Voltaire est à Paris il vit sur le capital de ses forces et que tous ses vrais amis ne doivent souhaiter qu’il n’y vive que de sa rente. Au ton dont les choses vont, les forces dans peu seront épuisées et nous serons témoins, si nous ne sommes pas complices, de la mort de M. de Voltaire. »

Tronchin faisait son métier, il parlait d’or, mais à des sourds. À peine les jambes de Voltaire furent-elles désenflées que le train infernal reprit. Il fallait, sans tarder, en finir avec Irène et distribuer les rôles. Le duc de Richelieu avait sa candidate, Mme Molé, qu’il voulait imposer pour le rôle d’Irène. Voltaire tenait maintenant à Mlle Jainval. Il fallait voir ces deux spectres antiques s’affronter et débattre des mérites de leurs favorites : l’un en robe de chambre damassée, en bonnet à rubans, l’autre couvert d’or et de décorations, l’un et l’autre acharnés, roués en diable, faisant assaut dans cette âpre dispute de courtoisies exquises. Ce fut le maréchal qui l’emporta. Voltaire ne put dire un non brutal, à l’ami d’enfance, au protecteur – au débiteur !… Mais il fit en sorte de sauver la face à la répétition. Il fit de mirobolantes promesses à Mme Molé ; il lui écrirait un rôle plus beau qu’Irène, si elle se désistait de celui-ci. Elle céda. Pour arranger tout, une troisième étoile tomba du Ciel : Mlle Arnould. Elle était de première grandeur, aussi entraîna-t-elle Irène, l’auteur et le maréchal dans son orbite. Si l’on a quelque idée de ce qu’un pareil transfert de rôles peut représenter de paroles, de démarches, d’inquiétudes, de crises de nerfs, on conviendra que les journées de Voltaire étaient écrasantes. Il a beau être comblé de tous les dons du ciel pour mener cette vie, il reçoit deux cents personnes par jour, il a une vessie sanguinolente et presque un siècle sur le dos.

Wagnière se plaint de ne pas trouver lui-même le temps de s’habiller. Quant à son maître, il reste en robe de chambre. Il doit cependant se mettre en perruque et en habit pour recevoir Mme du Barry. On ne sait ce qu’ils se sont dit mais il compare ensuite le « naturel » vraiment naturel de Belle et Bonne au naturel artificiel de la grande favorite. La palme est donnée à Belle et Bonne. Toutefois, il reconnaît que la favorite sait admirablement son métier. C’est un expert qui parle.

M. Le Brun a laissé quelques notes sur sa visite à Voltaire qui lui dit : « J’ai quatre-vingt-quatre ans et j’ai fait cent sottises. » M. Le Brun ne sut rien répliquer. Mais Mlle Arnould répondit qu’elle n’avait que quarante ans, avait fait mille sottises et s’en trouvait fort bien.