Voltaire ou la royauté de l'esprit
Espoir d’une belle éclaircie suivi de déception.
Tant de visiteurs insipides ne valaient pas celui qu’il espérait en secret. Cette visite illustre qu’on lui annonçait, à laquelle il faisait mine de ne pas croire tout en l’attendant avec une impatience d’enfant, cette visite qui faisait battre son cœur de vieux courtisan, c’était celle de Joseph II, l’empereur, le frère de Marie-Antoinette. Au mois de juin 1777, Joseph II était à Versailles et devait rentrer à Vienne en passant par Genève… c’est-à-dire par Ferney. C’est du moins ce que tout le monde avait cru comprendre et Voltaire le premier ; toutefois, il n’était pas bon d’en convenir. Il suffisait de laisser dire et Dieu sait si l’on disait que le comte de Falkenstein, – c’est le nom sous lequel voyageait Joseph II – allait faire un séjour à Ferney ! Frédéric II écrivait à Voltaire le 17 juin 1777 : « Actuellement la politique du Gazetier se repose, il n’est question que du voyage du comte de Falkenstein à Paris. Ce jeune prince y jouit des suffrages du public ; on applaudit à son affabilité et l’on est surpris de trouver tant de connaissances dans l’un des premiers souverains de l’Europe… Ce soi-disant comte retournera chez lui par la route de Lyon et de la Suisse. Je m’attends qu’il passera par Ferney et qu’il voudra voir et entendre “l’honneur du siècle”, le Virgile et le Cicéron de nos jours. Si cette visite a lieu, je me flatte que les nouvelles connaissances ne vous feront pas oublier les anciennes. (Une pointe de coquetterie n’est pas pour déplaire à nos deux amis) et que vous vous souviendrez que parmi la foule de vos admirateurs, il existe un solitaire à Sans-Souci qu’il faut séparer de la multitude. »
D’Alembert, à Paris, était persuadé que l’empereur ferait halte à Ferney : « Je crois l’Empereur en ce moment sur le chemin de ses états. Il a dû passer par Genève et j’imagine qu’après avoir vu tant de choses dont quelques-unes n’en valent guère la peine, il aura désiré de voir aussi le patriarche de Ferney à qui cette visite impériale donnerait plusieurs années de vie. »
Comme c’était vrai ! Un empereur sous son toit, à sa table. Un empereur pour lui seul, quel revigorant !
Voltaire espérait recevoir cet hommage impérial. Ne lui avait-on pas dit que lors d’une représentation d’Œdipe, un vers avait provoqué en faveur du jeune souverain qui était présent, un mouvement d’enthousiasme dans la salle ? Il faut dire que Joseph II, en voyage, faisait un peu de démagogie, il affectait un certain ton sans façons et bonhomme. Cela plaisait aux uns, et déplaisait à d’autres. Bref, quand Jocaste déclama :
Ce roi plus grand que sa fortune
Dédaignait comme vous une pompe importune
la salle se leva et applaudit, tournée vers la loge de Joseph II. Ces bonnes nouvelles faisaient battre le cœur du patriarche, ce qui ne l’empêchait pas de faire le modeste. Il disait « Que viendrait faire le fils des Césars dans une petite église lui qui devrait avoir Saint-Pierre de Rome pour paroisse ». « Que viendrait-il visiter une misérable fabrique de montres. Et pour ma manufacture de vers français, il y a longtemps qu’elle est à plat. »
Nous savons ce qu’il faut croire de tout cela. En définitive, tant de réserve n’était pas inutile au cas où Joseph II brûlerait l’étape de Ferney. De quoi aurait-on l’air si on illuminait pour un absent ? On n’illumina pas mais on fit ôter toutes les pierres du chemin de Ferney. Et Voltaire attendit… Il ne put empêcher tous les habitants de s’endimancher, de s’attrouper, de faire la haie des heures durant. À part le château qui avait peut-être fait des préparatifs secrets mais qui restait silencieux, tout le village avait la fièvre et attendait la visite du souverain comme une chose certaine – et une chose due au patriarche illustre. Or, quand le postillon annonça à Joseph II qu’il allait traverser Ferney, le souverain cria : « Fouette, cocher ! » Son carrosse traversa en trombe le village consterné et gagna la Suisse. La population ressentit l’affront plus vivement encore que Voltaire. On avait manqué d’égard envers leur bienfaiteur ! Le coup était cruel et il était concerté. Joseph II aurait pu probablement s’arrêter mais sa mère Marie-Thérèse lui avait interdit une visite qui aurait été une sorte d’encouragement à l’irréligion. C’est ce que Frédéric expliqua ensuite à Voltaire. Et Voltaire qui avait eu la candeur de croire que Joseph II était un souverain « éclairé » ! Éclairé ; certes, mais non par les mêmes lumières – Voltaire avait écrit à d’Alembert, quelques années plus tôt : « Grimm assure que l’Empereur est des nôtres, cela est heureux car la duchesse de Parme sa sœur est contre nous. » Et à Frédéric II : « Un bohémien qui a beaucoup d’esprit, nommé Grimm m’a mandé que vous aviez initié l’Empereur à nos saints mystères. » Les mystères de l’impiété qui a aussi les siens, il faut croire, et il ajoutait : « Vous m’avez flatté aussi que l’Empereur était dans la voie de la perdition, voilà une bonne recrue pour la Philosophie. »
Hélas ! la recrue avait déserté !
Joseph avait brûlé l’étape non seulement parce que sa mère le lui avait demandé mais parce qu’on lui avait trop répété à Paris qu’il devait s’arrêter à Ferney. Dans une harangue que Joseph II essuya en cours de route, un trop zélé admirateur de Voltaire lui intima l’ordre de faire le pèlerinage de Ferney. Voltaire reçut copie de cette maladresse grossière et déclara : « Je suis à peu près certain maintenant que l’Empereur ne pourra pas s’arrêter chez moi. » Il était meilleur juge que ses sots adulateurs et il avait là une nouvelle occasion de répéter ce qu’il avait souvent dit : « Mon Dieu, protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge. »
Néanmoins, le procédé de Joseph II était humiliant. Il avait fait à Paris bien d’autres visites un peu plus déplacées que celle qu’il omit de faire à Voltaire. Il avait vu Mlle Guimard, étoile de la danse : rien à dire. Était-elle pieuse ? Il avait vu Mme du Barry à Louveciennes. Était-ce un bon procédé à l’égard de Louis XVI et la Cour qui ne voulaient pas la voir ?
Venant d’un souverain, champion du catholicisme et si obéissant à sa maman, ce comportement est étrange. En vérité, dans le cas qui nous intéresse, il s’agissait d’humilier Voltaire. Un détail le prouve. Après avoir traversé Ferney, à l’étape de Berne, Joseph II fit une longue visite à Haller qui était un ennemi notoire, irréductible de Voltaire. Ce savant et très digne homme reçut d’ailleurs la visite impériale sans aucune adulation ; il était dépourvu de vanité et Joseph II en fut pour ses frais. Cependant Voltaire essuya l’affront et l’affront fut cuisant. Il s’efforça pour le public d’atténuer l’injure en répandant une fable : deux horlogers ivres auraient arrêté la berline impériale et auraient interrogé l’empereur avec grossièreté sur ses voyages, ses idées, l’appelant monsieur l’empereur et lui disant qu’ici on était républicain. L’incident aurait incité Joseph II à crier : « Fouette, cocher. »
La déconvenue fut cruelle et d’autant plus que ses ennemis s’en réjouirent bruyamment. Ils ne lui épargnèrent pas les humiliations.