Voltaire ou la royauté de l'esprit
L’art de souffrir et de se consoler.
Qu’allait-il devenir ? À cinquante-cinq ans, pour la première fois de sa vie, il était sans ressort et sans asile. Jamais l’univers ne parut plus dépeuplé à un homme qui ne vivait que de la société et pour qui Émilie avait réussi à remplacer le reste du monde. Stanislas, une fois encore, fut parfait : il fit des funérailles grandioses à Émilie. Trois fois par jour, il venait voir, dans sa chambre, le poète accablé : ils pleuraient ensemble. Mais demain, qu’allait devenir Voltaire ? Il avait toujours cru qu’il mourrait jeune et qu’Émilie lui survivrait, il avait pensé qu’elle lui fermerait les yeux à Cirey. Où aller maintenant ? Il pensa d’abord se retirer chez les Bénédictins de Senones où les Châtelet avaient un ami, Dom Calvet, que Voltaire aimait. Il pensa aussi retourner en Angleterre auprès de lord Bolingbroke. Il ne fit ni l’un ni l’autre. Il retourna à Cirey avec l’autre veuf – le légitime. Sinistre retour au logis conjugal ! Il redoutait cette confrontation. Tout alla bien : à Cirey il retrouva son Émilie, vivante, heureuse comme il l’y avait toujours vue. C’est à Lunéville qu’elle était morte et qu’il l’avait vue morte. À Cirey, elle était immortelle. Il écrit à d’Argental : « Je n’ai point perdu une maîtresse, j’ai perdu la moitié de moi-même, une âme pour qui la mienne était faite, une amie de vingt ans que j’avais vu naître. Le père le plus tendre n’aime pas autrement sa fille unique. J’aime à en retrouver partout l’idée ; j’aime à parler à son mari, à son fils. Enfin les douleurs ne se ressemblent point et voilà comment la mienne est faite. »
Poignante sincérité de cet aveu combien révélateur ! Cet amour « paternel » n’est tout de même pas exempt de sensualité. Il ne semble pas que Voltaire ait jamais su distinguer entre les tendresses paternelles, avunculaires et les autres… Sa nièce, Mme Denis, comment l’aimait-il ? Il a, des liens familiaux, un sentiment très original. Il nous donnera bientôt sujet, non seulement de reposer la question, mais d’y répondre.
Pour le moment, d’autres questions se posent à nous. Est-ce que la brûlante passion qu’Émilie éprouvait pour Saint-Lambert lui eût permis de conserver Voltaire comme elle avait conservé M. du Châtelet ? Et le dernier venu se serait-il accommodé indéfiniment de cet attelage à trois ? Son amour pour Mme du Châtelet aurait-il résisté bien longtemps à cette fausse position, ou tout simplement à l’usure ? Et l’opinion publique ? Et M. du Châtelet ? Certes, le mari et le monde avaient été très tolérants – ils étaient allés jusqu’à protéger le couple illustre – et un peu scandaleux – parce que c’était Émilie et parce que c’était Voltaire. Mais Saint-Lambert ? Il semble bien que l’avenir eût été sombre pour Émilie. Saint-Lambert était jeune – trop jeune – il se serait vite envolé, et Émilie en eût été inconsolable. De toutes façons, elle était la victime désignée. Elle avait, en mourant, résolu les problèmes.
Aidé de M. du Châtelet, Voltaire déménage. On emballe ce qu’il désire emporter de Cirey : les livres, certains meubles, des tableaux et des statues placées dans des tonneaux bourrés de paille. L’énorme convoi s’ébranla et M. du Châtelet et son fils restèrent dans une maison à moitié vidée de ses meubles et totalement privée d’âme. Voltaire leur abandonna toutes les sommes dépensées pour les aménagements et les réfections. Entre M. du Châtelet et lui, pas l’ombre d’un marchandage.
Il pleurait à fendre l’âme en quittant Cirey : il perdait Émilie une seconde fois. Il était aussi malade, très malade et ce n’était point une feinte. Il croyait qu’il allait mourir et ne voulait pas être enterré à Paris. Il l’écrivit à l’abbé de Voisenon : « J’ai une répugnance horrible à être enterré à Paris : je vous en dirai les raisons. » Nous les devinons : à Paris, on lui refuserait les funérailles chrétiennes, il aurait le sort d’Adrienne Lecouvreur : cette terreur de la fosse commune le hante. Il voyage par petites étapes. Il corrige Catilina. En passant à Reims, il découvre un excellent copiste, il l’engage et l’emmène, car cet original calligraphe lui a fait des vers enthousiastes sur la morne tragédie qu’il recopie avec amour.
À Paris, il s’installe rue Traversière. Pour n’être pas en reste de générosité, M. du Châtelet lui abandonne ses droits sur la partie de la maison qu’habitait Émilie. Comme Voltaire est très seul, malade, il désire louer un étage, il offre même à un ami de venir partager sa vie et sa maison. L’offre ne parut pas alléchante et resta sans réponse.
Il était comme une âme en peine, le chagrin l’étourdissait : il errait à travers les chambres en parlant seul à haute voix à son Émilie. Il confie son désarroi à ses amis. Frédéric ricane, il ne croit pas à la sincérité de cette douleur : « Voltaire déclame trop dans son affliction, ce qui me fait juger qu’il se consolera vite », écrit le Salomon du Nord. Sans doute. Mais Frédéric confond deux choses : la sincérité et la vivacité des sentiments de Voltaire. Voltaire flambe, il jette de grands éclairs dont le propre est d’éblouir et de durer peu. Mais c’est pure malveillance que de l’accuser de feindre en cette occasion. Nous savons qu’il n’est pas d’un naturel à se consumer éternellement dans la douleur, mais, dans le moment où la douleur l’étreint, elle est intolérable. Aussi va-t-il s’en débarrasser, mais ce moment n’est pas encore venu. Son secrétaire le trouva, une nuit, comme hébété, gémissant, trébuchant et tombant parfois, et murmurant le nom de la morte. Longchamp prit alors le parti de guérir son maître de ce chagrin qu’il jugeait excessif, en lui montrant des lettres qu’Émilie aurait écrites à Saint-Lambert et dans lesquelles elle se moquait de Voltaire. Le malheureux, au dire de Longchamp, en éprouva une déception si brûlante que ses larmes séchèrent sur l’heure. Rien n’est moins convaincant que l’efficacité de cette cruelle médication. Voltaire était capable de se guérir tout seul. D’ailleurs, n’avait-il pas déjà certaines consolations ? que personne ne soupçonnait, mais que nous connaissons…
Il était seul ? pas si seul que Longchamp le dit. Il recevait les d’Argental, Richelieu, Marmontel, l’abbé Mignot, son neveu – et aussi sa nièce, Mme Denis. La bonne nièce n’habitait pas loin, elle venait souvent. Elle allait faire mieux : elle allait venir pour toujours. Pour faire à son oncle ce gros cadeau – car elle n’était pas mince – Mme Denis attendait Noël. Elle attendait plutôt que la place laissée vacante par Émilie fût un peu moins chaude. La consolation, c’était elle !
C’est, bien entendu, le théâtre qui, en premier lieu, arrache Voltaire à son chagrin. Il a débaptisé Catilina qui s’appellera Rome Sauvée ; il veut qu’on joue cette tragédie afin que Crébillon reconnaisse que son rival traite le même sujet et triomphe où son Catilina à lui a échoué. Si Crébillon en tombait malade, Voltaire aussitôt passerait du grand deuil au demi-deuil, c’est certain. Mais quel étrange calcul ! Le même Crébillon est censeur et c’est de lui qu’on attend la permission de jouer une tragédie qui est visiblement écrite contre la sienne ! Voltaire va lui faire visite et lui explique qu’un pur hasard a conduit sa plume dans les sentiers où l’illustre censeur a déjà cueilli les lauriers de Catilina… etc. Des flagorneries à peine acceptables. Crébillon fait semblant d’être dupe et accorde le visa. Ce qui ne l’empêche pas de dire que Voltaire est « un très méchant homme. »
La première ne fut pas brillante. Le public s’ennuyait. On parlait, on se mouchait, on n’écoutait pas. Voltaire caché dans une loge faisait le mort. Soudain, une tirade retient l’attention et émeut : les applaudissements crépitent. Voltaire bondit, se penche sur le parterre en criant : « Courage Athéniens, c’est du Sophocle ! » Les Athéniens de Paris s’en tinrent là. Et la pièce fut un demi-four. Il a noté les passages sifflés et les refait. Il va voir Mlle Clairon, son interprète, et la prie de l’excuser d’apporter à sa pièce d’autres retouches que celles qu’elle lui a signalées. Il traite les princesses de la scène avec autant de déférence que les Altesses royales – il est vrai qu’elles avaient bien plus mauvais caractère.
Ces innombrables corrections faisaient dire à Fontenelle que Voltaire était un « auteur bien singulier parce qu’il composait ses pièces pendant leur représentation ».
On raconte qu’il donnait lui-même à la claque le signal des applaudissements et qu’apercevant un spectateur impassible les mains dans son manchon, il l’apostropha pour l’obliger à applaudir. L’autre lui répondit sèchement qu’il n’en avait nulle envie.
— Comment vous appelez-vous ? lui cria Voltaire.
— Rousseau, lui dit l’autre.
— Quel Rousseau ? le petit Rousseau…
Tout cela en pleine représentation. Soudain une grande femme à l’air hommasse se dressa devant Voltaire, et approchant du petit visage chiffonné du poète une énorme main à battre le linge, lui promit, s’il ne se taisait pas, le plus grand soufflet du monde. Voltaire s’enfuit et la salle éclata de rire. Il fit bien de fuir car il aurait certainement reçu le soufflet de cette femme, Mme Le Bas, épouse du célèbre graveur du roi, membre de l’Académie des Beaux-Arts – elle n’était pas moins célèbre que son mari mais elle l’était au parterre de la Comédie en raison de ses apostrophes et des soufflets qu’elle y distribuait.