Voltaire ou la royauté de l'esprit
C’est par la porte de la Comédie-Française que l’exilé fait sa rentrée à Paris.
C’est par la porte de la Comédie-Française
que l’exilé fait sa rentrée à Paris.
Que faisait-il, tout en se morfondant ? Des tragédies. Sa « manufacture de vers français » ronronnait toujours. À quatre-vingt-trois ans il composa Irène et Agathocle. Celle-ci ne fut jamais terminée – aucune importance. Pour Irène, c’est autre chose. Il écrivit au marquis de Thibouville qui présidait aux destinées de la Comédie-Française qu’il devait se tenir prêt à recevoir Irène, à la lire et à la faire jouer. Trois actes seulement étaient prêts, les deux derniers le seraient sous peu. Il y avait trois mois qu’il travaillait à cette tragédie. Comme c’était long ! Voilà les horreurs de la vieillesse. Vingt ans plus tôt, quand la manufacture tournait à plein, une tragédie se troussait en une semaine. Il annonçait que le sujet d’Irène était d’une nouveauté, d’une hardiesse inouïes : il s’agissait du remords ! Du remords d’une femme qui continue à aimer le meurtrier de son mari. Cinq actes sur les remords d’une femme amoureuse cela laissait prévoir plus d’une scène creuse et bien des vers inutiles. Il en eut conscience, il détruisit et recommença, mais il recommença de la même façon.
Il travaillait toujours avec le courage de sa jeunesse. « Cela me touche et m’humilie, écrivait-il. Un père n’est pas bien aise de tordre le cou à son enfant. Voilà trois mois entiers de perdus et à mon âge, le temps est cher. » Il trouvait du réconfort auprès de Mme Denis : elle avait pleuré à la lecture de la pièce. Elle n’était jamais blasée de ces déclamations. Elle ne fut pas la seule à larmoyer : Villette et Vieilleville pleurèrent avec elle. Vieilleville l’écrivit à Condorcet. Mais il était si bien élevé, ce marquis, qu’il devait rire et pleurer pour ne pas désobéir aux règles du jeu. Condorcet reçut Irène : il la lut et ne pleura pas. Il y trouva de beaux passages, des longueurs et des fautes : il estima qu’il fallait la refaire. Et Voltaire la refit. Catastrophe ! La Comédie-Française l’avait déjà acceptée. M. de Thibouville l’avait donnée aux acteurs et les rôles étaient distribués… Toutefois, un acteur refusait de jouer Irène – un seul ! Mais c’était Le Kain. Voltaire avait écrit le rôle pour lui – pour son idole ! L’idole fut inflexible. Il avait dit non ! et n’en démordait plus. Les amis de Voltaire suppliaient, s’indignaient, menaçaient, Le Kain restait intraitable. Parce que Le Kain, en son âge mûr, était amoureux ! Il allait se remarier à une dame Benoît qui venait d’éclipser toutes les Irène, les Zaïre, les Hermione et les Iphigénie du répertoire. Le seul qui comprit l’entraînement fatal de la passion de Le Kain pour un autre objet que le théâtre, le seul qui lui pardonna son refus pourtant offensant, le seul qui voulut croire que cette folie passerait, que Le Kain reprendrait un jour son rôle dans une Irène qu’on allait lui refaire à neuf, le seul qui n’accusa pas Le Kain de trahison et d’ingratitude, ce fut Voltaire. Le Kain était un ami, donc Le Kain était insoupçonnable. Encore un miracle de l’amitié ! Voltaire alla jusqu’à craindre qu’on ne fût trop sévère pour Le Kain. M. de Thibouville ne risquait-il pas de brusquer le cher ami ? Il fallait au contraire le ménager : tout acteur n’a-t-il pas le droit de refuser un rôle ? Qui reconnaîtrait l’implacable auteur que nous avons vu aux prises avec ses interprètes, ses libraires ou ses détracteurs ?
À Ferney, il recevait des témoignages d’admiration et de respect qui lui étaient doux. La Harpe, dont une tragédie Les Barmècides devait être jouée avant celle de Voltaire céda son tour au patriarche. Voltaire refusa cette faveur. La Harpe finit par l’imposer. Ce n’était pas un mince sacrifice de la part d’un auteur débutant. Un autre geste encore plus surprenant toucha aux larmes le vieux poète. C’est celui de Barthe, le Marseillais dont la comédie avait failli tuer d’ennui l’exilé de Ferney. Cette comédie L’Homme personnel allait être jouée au Théâtre Français : Barthe la retira pour laisser la place à Irène. Ce garçon qui débutait, avait certainement fait mille démarches pour faire accepter sa pièce ; il eut la générosité de s’effacer devant Voltaire dont l’accueil à Ferney n’avait pas dû lui laisser un bon souvenir.
Barthe écrivit à cette occasion à M. de Thibouville : « Vous étiez prêt à jouer L’Homme personnel, vous avez un parti à prendre, c’est de n’y plus penser. Je sais que les nouveautés sont jouées dans l’ordre de leur réception et qu’il y a des règlements, mais quel homme de lettres oserait les réclamer en pareil cas ? M. de Voltaire est, comme les souverains, au-dessus des lois. Si je n’ai pas l’honneur de contribuer aux plaisirs du public, je ne veux pas du moins les retarder et je vous invite à le faire jouir promptement d’un ouvrage de l’auteur de Zaïre et de Mérope. Puisse-t-il faire encore des tragédies à cent ans comme Sophocle et vivre comme vous vivez, Messieurs, au bruit des applaudissements. »
Il nous est arrivé de rencontrer sur la route de Voltaire tant de bassesses et de perfidies que nous nous devons de saluer tant de déférence, d’admiration et de désintéressement.
Le moment vint où il fallut qu’Irène se jouât avec ou sans Le Kain. Voltaire était à bout de patience et de forces. Irène serait le prétexte de son retour à Paris. Il se demandait parfois pourquoi il avait tant attendu car il n’y eut jamais d’ordre d’exil contre lui. On lui avait fait savoir – et bien savoir – que s’il rentrait à Paris de sévères sanctions seraient prises contre lui : prison ou exil – l’une d’abord, l’autre ensuite. Mais ce n’avait jamais été que des avis verbaux – ils n’en étaient pas moins dangereux. Louis XV ne pouvait tolérer la présence du poète. Ce roi, si inconstant dans les grandes affaires, se montra d’une rare persévérance dans sa sévérité pour Voltaire. Les voix les plus autorisées – et même les plus chères – parlèrent en faveur de l’exilé de Ferney. Ce fut toujours en vain… Mme de Pompadour, Mme du Barry, Richelieu, d’Argental et d’autres se heurtèrent au refus du roi. Et tous avaient déconseillé formellement au patriarche de forcer la consigne et de paraître à Paris…
Le nouveau roi Louis XVI était enclin aux réformes. On était en droit d’attendre de lui plus de clémence en faveur de Voltaire. Hélas ! l’auteur de La Henriade lui faisait horreur. Du côté de la reine Marie-Antoinette, le poète pouvait nourrir plus d’espoir, bien que la reine n’eût pas encore l’autorité qu’elle acquit plus tard. Enfin, il restait Turgot et l’opinion publique. Une opinion plus tapageuse, plus écoutée qu’en 1750 – en somme, plus voltairienne. Turgot et l’opinion étaient les meilleurs atouts de Voltaire. Encore fallait-il que la Cour fût sensible à leur pouvoir.
Voltaire appela Louis XVI « Sésostris ». Malheureusement, « Sésostris » n’entendit pas ce langage et ne lui fit pas signe de venir. Pourtant, le patriarche avait toujours droit à ses titres de « gentilhomme du roi » et d’« Historiographe de France » et pouvait demander à remplir ces charges. À Ferney on s’interrogeait, on s’impatientait. Plus le temps passait, plus la fringale de Paris devenait douloureuse. Par moments, le sol de Ferney brûlait les pieds de l’oncle et de la nièce, ils étaient prêts à tout risquer pour rentrer à Paris. L’impatience de la nièce était la plus violente ; son séjour de dix-huit mois dans la capitale ne l’avait pas apaisée bien au contraire ; elle se mourait d’ennui et harcelait son oncle : Partons ! Partons ! ne mourons point ici, criait-elle. C’était bien l’avis de Voltaire, mais s’il ne devait aller à Paris que pour y mourir en prison, il préférait encore mourir dans son lit à Ferney. Elle, elle n’y allait point pour mourir mais pour vivre.
Villette, d’Argental, Thibouville faisaient de leur mieux pour sonder les amis, et surtout les ennemis et les autorités. Ils leur posaient ces questions : que ferait l’autorité si, un beau soir, Voltaire paraissait dans sa loge à la Comédie ? S’il se rendait à une séance de l’Académie ? S’il donnait un dîner ? Quand les anges gardiens furent certains que l’immense majorité des Parisiens applaudirait et que les autorités feraient semblant de ne pas voir et de ne pas entendre, ils lui dirent : « Venez ! » Il ne se le fit pas dire deux fois.
Le 4 février 1778, il monta en voiture avec son secrétaire, Wagnière. Mme Denis avait pris les devants ; elle était en route depuis deux jours. La joie du départ ne put éclater, c’était une joie endeuillée par la tristesse des adieux. Tout le petit peuple de Voltaire était en larmes : ses gens étaient persuadés que leur « père » partait pour toujours. Il leur promit de revenir dans six semaines, il le croyait. Il le croyait tellement qu’il laissa tous ses papiers, tels quels, dans sa chambre, lui si ordonné, si méticuleux. Dans son esprit, ce voyage n’était sans doute qu’une escapade, il savait que « ses enfants » ne pouvaient vivre sans lui, et que lui-même serait heureux de retrouver son Ferney après avoir fait sa « rentrée » sur la scène parisienne – et peut-être même sur celle de Versailles.
Il disait : « Je prépare un petit voyage pour Paris et pour l’éternité. » Il en avait parlé si souvent, de son départ pour l’éternité, qu’il fallait bien que, de remise en remise, il le fit.
Dans les bagages, on ne retrouve pas le père Adam. C’est qu’il avait été chassé. Cela aussi devait arriver : la bonne Mme Denis s’y était employée de son mieux. Le père Adam devenait tracassier et exigeant. Cependant Voltaire ne l’abandonna pas : il lui fit servir une pension de sept cents livres.
Le premier soir du voyage, la berline du patriarche fit halte à Nantua où eut lieu le coucher. Le patron du relais fit changer un mauvais cheval qu’on avait attelé à la voiture du poète et dit au cocher : « Crève mes chevaux. Je m’en f… mais va bon train, tu mènes M. de Voltaire. » Le 7 février, ils arrivèrent à Dijon. La nouvelle de son arrivée se répandit. Voltaire ne vit que son avocat, professeur de droit, et un autre homme de loi : ses chicanes à propos de ses terres de Tournay et de Ferney, n’étaient pas finies. Le soir, au souper, les jeunes gens de Dijon se glissèrent dans l’hôtel. Ils soudoyèrent les servantes qui laissèrent les portes entrouvertes, ce qui permit aux jeunes admirateurs de voir le patriarche à table. Certains d’entre eux prirent la place des serveurs. À Ligny, le voyage fut retardé par la rupture d’un essieu. M. de Villette vint tout exprès de Paris pour recueillir le vieillard que cet accident avait ému et qui recommanda d’aller au pas afin d’être sûr d’arriver dans de bonnes conditions. Le soir du 10 février 1778, à six heures, ils arrivèrent aux portes de Paris. À l’octroi, contrôle des voyageurs et des marchandises : au commis qui lui demandait s’il n’avait rien à déclarer, Voltaire répondit :
— Ma foi, je crois qu’il n’y a ici de contrebande que moi.
Les commis le reconnurent. Ce qui laisse croire que les gravures le représentant et qui circulaient jusque dans le peuple avaient quelque ressemblance avec le modèle. Cela le faisait enrager : « On me représente en singe, gémissait-il, laid comme le diable et grimaçant comme les péchés. » C’est l’éternelle contradiction entre ce qu’un homme dit de soi-même et ce qu’il en pense réellement. Mille fois, Voltaire a parlé de sa maigreur, de ses rides, de sa bouche édentée. Mais il ne le croit qu’à peine, et ne veut pas qu’on le décrive et surtout qu’on le peigne tel qu’il est. Bref, il fut très bien reconnu.
— « C’est pardieu ! M. de Voltaire ! » s’exclamaient les commis ; lui toujours courtois, s’apprêtait à descendre pour les laisser fouiller le carrosse, mais les commis le prièrent poliment de continuer son chemin.
Mme Denis et Villette avaient tout organisé. Voltaire se rendit rue de Beaune, à l’hôtel du marquis de Villette, où son appartement était magnifiquement préparé : c’est là que Paris allait se presser pour adorer son idole – et la tuer.