Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 35 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Littérature engagée.

 

 

Tel était le premier effet de ses Lettres aux Anglais ou Lettres Philosophiques, imprimées comme l’on sait par le sieur Jore de Rouen. Après avoir reçu les éclaircissements de Maupertuis sur Newton, Voltaire avait terminé son livre. Il était absolument converti au Newtonisme : « Votre première lettre m’a baptisé dans la religion newtonienne, écrit-il à son informateur, votre seconde m’a donné la confirmation. En vous remerciant de vos sacrements… »

Mais il fut surpris : il ne savait pas que le livre était déjà en vente – et sans privilège ! Il y a là-dessous une sombre histoire d’éditeur et d’auteur comme ce siècle en a connu mille. La législation protégeait très mal les auteurs, c’était entre eux et les libraires une sorte de foire d’empoigne. Voltaire avait envoyé Thiériot à Londres pour surveiller une édition anglaise des Lettres – mais il avait promis à l’éditeur anglais que l’édition française ne sortirait qu’après la sienne – or, Thiériot au lieu d’activer l’édition, se promenait. Voltaire le relance, lui offre de partager ses droits. « Rien n’est si doux que de pouvoir faire en même temps sa réputation et la fortune de ses amis. »

Excité par cette promesse, Thiériot harcela l’éditeur de Londres qui fut vite en mesure de livrer l’ouvrage au public. Mais Jore, l’homme qui attendait toujours sa pendule – fit de son mieux pour devancer l’autre malgré les adjurations de Voltaire qui n’a pour toute autorisation d’éditer que quelques sourires du cardinal-ministre – et obtenus avec un texte tronqué ! Longue chamaillerie entre les deux : « Ne publie pas ! Nous serions perdus ! » « D’accord, mais donnez-moi quelque chose ! » « Tiens ! (une bourse) mais jure-moi que rien ne transpirera. » « Non, je ne jure pas car je n’ai pas confiance. Et ma pendule ? » En vérité, pendant ces marchandages on amusait Voltaire ; Jore faisait vendre le livre de sa propre autorité, à Paris, pendant que l’auteur mariait don Juan à sa princesse lointaine, ô combien de son volage époux.

Jore était déjà en prison, l’imbécile, quand on avertit Voltaire. Mais la « tanière » de Saint-Gervais avait été perquisitionnée, on avait emporté les papiers – et la cassette – celle-ci s’était brisée en route – un pur hasard certainement ! – et bien entendu avait été vidée sur-le-champ.

En Angleterre, les fameuses Lettres qui faisaient un éloge du pays, de ses institutions, de ses mœurs, soulevèrent une légère vague d’intérêt ; on estima que l’ouvrage n’était pas mauvais pour un Français, mais qu’il n’était pas assez bon pour l’Angleterre. Et cela n’alla pas plus loin.

En France, ce fut un raz-de-marée d’indignation et une sorte d’horreur sacrée, teintée d’inquiétude qui s’exprime mal mais qui est plus grave que les criailleries spectaculaires. Il y avait dans la comparaison des deux nations, un avantage éclatant en faveur de l’Angleterre, soit ; mais dans le ton quelque chose de blessant – qui parfois touchait juste, et qui, parfois, était injuste. Ce ton courrouça les lecteurs français – pas tous, il y avait des gens acquis aux idées de Voltaire. Ce ton épigrammatique et agressif faisait penser à une vengeance. Voltaire se vengeait un peu, sur la nation tout entière, des coups de bâton d’un freluquet de haut lignage et de la lâcheté de quelques « amis » du grand monde. Il y avait aussi l’inquiétude éveillée dans les consciences ; la religion, les institutions françaises étaient criblées de fléchettes empoisonnées. Il avait l’air de railler, comme il le fit croire au vieux cardinal de Fleury, les institutions, les privilèges féodaux, l’absolutisme royal. Notre appareil politique loin d’être injurié et fouaillé par un réformateur vertueux, mais aussi pesant dans sa diatribe qu’ennuyeux dans ses appels à la justice, était simplement comparé aux sages coutumes anglaises. Mais Voltaire procédait par traits ironiques où l’odieux des coutumes françaises ne le cédait souvent qu’à leur ridicule, et leur cruauté à leur absurdité. En cet ouvrage, ce ne sont pas les critiques qui sont nouvelles – il y a beau temps, ou qu’on murmurait ou qu’on sermonnait contre les abus. Certains prédicateurs, en chaire, ont eu des violences verbales presque incroyables, mais cela faisait partie du jeu ; ces sermons incendiaires jetaient moins de flammes que de fumée. D’ailleurs, ces attaques n’étaient lancées que pour fortifier le trône et l’Église, on ne fouettait ces institutions que pour les redresser et les stimuler. Tandis que si Voltaire, de son dard, les pique, c’est pour les crever. Voilà la nouveauté et les gens en place l’ont parfaitement sentie.

Aussi voit-on le ministre et le Parlement agir avec une rapidité inhabituelle : le livre fut condamné à être lacéré, brûlé en public comme scandaleux, contraire à la religion et au respect dû aux puissances.

Que de « crimes » que nous ne savons plus voir on voyait alors dans ce livre. Préférer Newton à Descartes : crime. Prôner l’insertion de la variole : crime. Vanter Shakespeare dans la patrie de Boileau : crime. Et il y en a quelques autres…

Et pourtant, ce Shakespeare, il ne l’a aimé qu’à demi – et c’est admirable qu’il ait seulement essayé de l’aimer et qu’il y soit à moitié parvenu sans y rien entendre. Mais en France on ne lui a pas pardonné de n’avoir pas condamné Shakespeare radicalement. Pour nous, Voltaire, sur ce point, semble timoré, ou plutôt, à côté de la question. Il est trop classique pour goûter ce « barbare ». Il en a pourtant pressenti les sauvages beautés, la force et la grâce. Il aurait voulu l’aimer mais il en avait peur. Voltaire resta comme interdit ; sur le parvis du Temple du Goût, il ne voulut ni introduire Hamlet ni aller à lui tout à fait. Et, tout en aimant le Grand Will et en voulant le servir, il lui joua le plus mauvais tour : il le traduisit ! Jamais trahison ne fut plus caractérisée. Le drame shakespearien est mis au goût de la Régence et des salons où papillonnait Voltaire : Othello est galant, en perruque, en satin, en dentelles. Voltaire a jeté Shakespeare aux petits abbés de Cour, comme une poignée de dragées. Et tout compte fait, c’est en le trahissant qu’il le fit connaître et qu’il le rendit accessible à la nation de Racine et de La Fontaine. À partir de lui, Shakespeare existe en France. Tout comme Voltaire qui ne devint célèbre qu’avec des madrigaux, en faisant le bel esprit de salon, ou en faisant jouer des tragédies assommantes. Personne n’aurait lu ses Lettres Anglaises s’il n’avait été le Voltaire qui fit verser des larmes au Tout-Paris avec ses Brutus, ses Œdipe, ses Zaïre, ses Adélaïde, ses Artémire dont le plus clair mérite, aujourd’hui, est d’avoir mis le comble à l’insipidité d’un genre mort. Mais c’était du travail bien fait ! et qui ouvrait la voie au Voltaire des grandes idées.